Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Violences et espaces. Perspectives sur la Lorraine, 1870-1962

Coordination : Lucas Hardt

Pour une histoire de la Lorraine (1870-1962) au prisme du concept d'espace de violence (Gewaltraum)

Introduction

Lucas Hardt
Résumé :

Cet article apporte des réflexions théoriques sur l’histoire de la Lorraine de 1870 à 1962 et le concept d’« espace de violence / Gewaltraum ». (...)

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Avant-propos[1]

L’histoire à la fois complexe et agitée de la Lorraine depuis la fin du XIXsiècle a suscité jusqu’à nos jours l’intérêt de nombreux historiens en France et en Allemagne, mais aussi dans les pays anglo-saxons. Cet intérêt a souvent été centré sur le développement industriel régional, notamment la sidérurgie et les houillères[2], et sur les travailleurs immigrés qu’elles attiraient[3]. Une attention tout aussi grande a porté sur les questions de formation et de transformation des identités régionales du fait de la guerre, de l’occupation et des déplacements de population, ainsi que sur les méthodes et les conséquences de la consolidation des souverainetés allemande et française[4]. Par sa situation géographique, la région a subi les confrontations entre les gouvernements de Paris et de Berlin d’une manière particulièrement forte.

L’histoire de la Lorraine n’a toutefois jamais encore été analysée en profondeur au prisme des phénomènes de violence[5]. L’apparition récente d’un courant théorique autour de ces questions en Allemagne constitue l’opportunité de pallier cet écueil en adoptant une approche résolument interdisciplinaire de la violence en Lorraine. Il convient ici de souligner la polysémie du mot allemand « Gewalt » que l’on peut traduire par « violence », mais aussi par « force » et même « pouvoir » en français. Ainsi, l’ambiguïté du terme en allemand soulève la question de savoir ce que l’on entend lorsque l’on évoque la notion de « Gewalt ».

Ce numéro de revue s’attache à poursuivre dans une perspective historique les réflexions jusqu’à présent soulevées essentiellement par les sociologues sur les rapports entre violence et espace[6]. Ce prolongement se fera à la lumière d’épisodes et d’événements historiques particuliers qui se sont tenus en Lorraine entre 1870 et 1962. Il espère encourager le lecteur à s’interroger, au-delà d’une simple comparaison, sur les rapports, les ruptures et les continuités historiques de différents phénomènes de violence, étant donné la diversité des conflits qui se sont succédé à intervalles rapprochés en moins de cent ans dans cette région.

Cet article introductif propose de revenir sur les approches théoriques et empiriques mobilisées pour l’étude des rapports entre violence [Gewalt] et espace [Raum], en s’intéressant avant tout à celles qui sont associées à une étude de cas. Après avoir esquissé les événements ayant marqué l’histoire de la Lorraine entre 1870 et 1962, nous présenterons un état de l’art succinct qui permettra de passer en revue les études menées par certains sociologues et historiens sur les phénomènes de violence, et plus particulièrement sur la notion de « Gewaltraum » [espace de violence], entendue comme lieu d’interaction entre des personnes pour lesquelles le recours ou l’intention de recours à la violence représente le principal moyen d’action. Cela donnera lieu, dans un troisième temps, à quelques réflexions – présentées en conclusion – sur le potentiel théorique de cette notion spécifique qui a inspiré la rédaction des articles de ce dossier.

Une brève histoire de violences et d’espaces. Guerres, déplacements de populations et résistances en Lorraine (1870-1962)

De 1870 à 1962, toutes les générations de Lorrains sont directement touchées soit par des transferts de souveraineté, soit par les effets immédiats des conflits armés. Cette séquence débute avec la guerre franco-prussienne de 1870-1871 à la suite de laquelle l’Empire allemand nouvellement fondé annexe les deux départements alsaciens ainsi que le territoire qui correspond actuellement au département de la Moselle pour en faire le « Reichsland Elsass-Lothringen »[7]. La victoire allemande principalement remportée sur le sol lorrain entraîne la fuite et le déplacement massif de Français ainsi que l’installation de nombreux Allemands sur ce territoire. Le Reichsland est soumis à l’autorité d’un gouverneur exerçant le pouvoir aussi bien civil que militaire jusqu’en 1885 et capable de réprimer rapidement toute forme de révolte grâce à une série de mesures d’exception[8]. Le stationnement d’un nombre encore jamais atteint de militaires dans le nouveau Reichsland[9] est accompagné d’un renforcement de la politique de germanisation qui atteint son paroxysme avec la Première Guerre mondiale. À partir de l’été 1914, les autorités allemandes emprisonnent à titre préventif les opposants politiques, appliquent une politique radicale de censure et interdisent l’usage de la langue française. Par ailleurs, tous les hommes n’ayant pas émigré vers la France avant 1872 sont mobilisés en tant que citoyens allemands et contraints, pour beaucoup, à se battre sous l’uniforme allemand non seulement contre la France mais aussi sur le front de l’Est contre la Russie[10]. Le nouveau visage de la guerre intra-européenne se révèle en Lorraine dans son potentiel technique et destructeur d’une manière particulièrement impressionnante au travers de nouvelles méthodes et avec une ampleur inégalée de victimes de guerre. La grande bataille de Verdun à elle seule coûte la vie à près de 350 000 soldats en moins d’un an en raison de la puissance de feu de l’artillerie[11].

La défaite de l’Empire allemand lors de la Première Guerre mondiale provoque en Lorraine un changement politique et social radical. Pour satisfaire aux exigences françaises et mettre en œuvre le huitième point du programme de paix du Président américain Thomas W. Wilson, le traité de Versailles impose la réintégration de l’Alsace et de la Lorraine à la France. Tandis que les Français triomphent, on observe l’exode et le déplacement de nombreux germanophones installés dans l’ancienne partie allemande de la Lorraine. L’appareil d’État y est alors entièrement restructuré et le personnel remplacé alors que l’occupant allemand, présent depuis quarante-sept ans, incarne subitement la figure de l’ennemi, rejeté de l’autre côté de la frontière.

Les différents transferts de souveraineté de l’Alsace et de la Lorraine n’ont jamais donné lieu à un référendum auprès de la population locale, mais lui ont toujours été présentés comme un fait accompli. Cette absence de consultation de la population n’indique pourtant pas que les hommes politiques lorrains aient été impuissants face au gouvernement central de Paris[12]. En effet, dans l’entre-deux-guerres, la gouvernance des figures politiques locales se manifeste notamment dans leur capacité à imposer le maintien dans ces régions de dispositions juridiques spécifiques issues de l’occupation allemande, telles que les normes relatives aux institutions ecclésiastiques[13]. Ces questions, en lien avec l’héritage culturel particulier de la région, alimentent d’ailleurs les revendications visant à obtenir plus d’autonomie à l’égard de Paris. Elles sont portées entre-autres par des journaux et des partis politiques soutenus financièrement par l’Allemagne[14].

À la suite de la défaite de la France en juin 1940, les régions annexées par l’Allemagne en 1871 puis rendues à la France en 1918, retombent à nouveau sous l’autorité allemande, cette fois sans qu’un traité de paix n’ait été conclu. L’occupation allemande renouvelée de ce territoire ne prend pas la forme d’un Reichsland calqué sur 1871. Au lieu de cela, le département de la Moselle est rattaché au Gau Westmark et l’Alsace incorporée au Gau Oberrhein. L’exercice de la violence comme instrument de domination, la politique de germanisation pratiquée en tant que « nazification » et la censure atteignent, sous la dictature nazie, une ampleur encore inégalée dans la région[15]. Dans la seule Moselle, quelque 8 000 personnes sont internées et environ 1 600 Juifs déportés pour être ensuite assassinés dans les camps de concentration et d’extermination d’Europe de l’Est[16]. 227 000 Mosellans fuient la région frontalière en septembre 1939 pour se réfugier sur le territoire intérieur français[17], tandis que toutes les personnes restées sur place se voient à nouveau contraintes de changer de nationalité, ce qui oblige un grand nombre d’hommes à servir dans l’armée allemande. Enfin, de nombreux villages et villes de la région sont en grande partie détruits lors des combats de la dernière phase de la guerre.

Après la libération de la Lorraine en 1944, l’Alsace et le département de la Moselle changent d’appartenance nationale pour la quatrième fois en moins de quatre-vingts ans. Les velléités de séparatisme régional perdent à cette époque toute leur portée pour plusieurs raisons. D’une part, la récupération du territoire par les vainqueurs s’accompagne de l’imposition de la langue française dans la sphère publique et dans les institutions étatiques aux dépens du dialecte local. D’autre part, l’exode de centaines de milliers de Lorrains vers la France à partir de 1870, doublé de la brutalité de l’occupation nazie, contribue à renforcer la solidité du sentiment d’appartenance de cette région à la France. Cet attachement à la nation française étant toutefois entaché d’un décalage ressenti, notamment en raison de l’embrigadement contraint des Alsaciens et des Lorrains dans la Wehrmacht et la Waffen-SS et de la spécificité régionale de ces « malgré-nous » face au culte national de la Résistance du reste de la France dans l’après-guerre[18].

Durant toute la période, la Lorraine est non seulement une terre d’affrontements, mais aussi une région de rencontre attirant un nombre toujours croissant de migrants à la recherche d’un emploi. Ils sont notamment embauchés dans la sidérurgie, dans les mines de charbon ainsi que dans le secteur du bâtiment. Si ces migrants ne sont pas frontaliers, ils sont souvent logés dans des espaces à part, tels que des camps de baraques ou bien des dortoirs. Alors que les premiers Polonais arrivent avant la Grande Guerre, les Algériens et les Marocains n’arrivent qu’au début des années 1930. Mais ce sont les Italiens qui, pendant toute cette période, forment de loin le groupe d’immigrés le plus important de la région[19].

Les travailleurs immigrés, souvent célibataires, vivent dans des conditions difficiles. Ils ne sont pas toujours bien accueillis par la population locale, même si les syndicats, et notamment la CGT, constituent un facteur important pour leur intégration dans le milieu ouvrier[20]. Souvent persistent des liens avec la région d’origine, qui sont non seulement d’ordre culturel et social mais aussi d’ordre politique. Ainsi, durant l’entre-deux-guerres, des affrontements entre partisans et adversaires italiens du régime de Mussolini ont lieu en Lorraine[21]. Ce ne sera pas le dernier conflit national transposé en cette région frontalière.

Moins de dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’indépendance algérienne éclate en novembre 1954 obligeant, en Lorraine comme dans le reste de la France, toute une génération de jeunes hommes à faire leur service militaire dans une région en guerre[22]. Mais la Lorraine devient aussi elle-même le théâtre de nombreux actes de violence liés à cette guerre coloniale. Il s’agit notamment d’attentats, qui ont lieu dans la clandestinité comme sur la voie publique, et qui visent explicitement les Algériens immigrés dans la région. En effet, les départements de Moselle et de Meurthe-et-Moselle figurent parmi les premières destinations métropolitaines pour les immigrés algériens dès l’entre-deux-guerres. Entre 1956 et 1962, les deux organisations clandestines algériennes, le Mouvement national algérien (MNA) et le Front de libération nationale (FLN), qui se disputent la direction exclusive de la rébellion, se livrent des combats acharnés. Ceux-ci font de nombreuses victimes, notamment parmi les quelque 35 000 Algériens résidant alors en Moselle et en Meurthe-et-Moselle[23]. De plus, dans ce contexte de guerre, les « Français musulmans d’Algérie » sont soupçonnés d’appartenir à l’une de ces deux organisations indépendantistesIl s’ensuit un mouvement de répression policière massive à leur égard ainsi que de nombreuses agressions ciblées commises par des unités militaires démobilisées d’Algérie[24]. Ce n’est qu’avec les accords d’Évian en 1962 que ces divers affrontements liés à la guerre coloniale prennent fin et que s’achève en Lorraine une longue période marquée par des conflits armés autour de questions d’identité et d’appartenances nationales.

Ce bref aperçu de l’histoire de la Lorraine suffit à rappeler à quel point des guerres et d’autres conflits armés ont marqué l’évolution de cette région et de ses habitants entre 1870 et 1962. Par rapport à d’autres régions de France, la Lorraine se distingue surtout par les nombreux changements d’appartenance nationale du territoire du département de la Moselle. Par rapport à l’Alsace, cette région présente des différences nettes sur le plan de l’identité culturelle et un nombre beaucoup plus important de travailleurs immigrés.

On aura vu qu’à l’échelle macrosociologique, les effets « créateurs » de la violence au sein de cet espace préalablement défini sont nettement perceptibles. En revanche, cette approche « classique », centrée sur les origines surtout politiques des différents conflits, laisse dans l’ombre la caractéristique spatiale des phénomènes de violence. C’est précisément parce que l’échelle macrosociologique ne permet pas de comprendre la « violence en soi » en tant que point de rupture dans les processus d’interactions sociales que s’impose à nous la nécessité d’une approche microsociologique de la violence en Lorraine, qui permet de cerner la portée de l’espace physique et social sur les pratiques des acteurs concernés. À cette fin, il convient de revenir sur les travaux ayant développé cette perspective et sur les débats qu’ils ont suscités jusqu’à nos jours, notamment en Allemagne.

La violence, concept et objet de débat chez les sociologues et historiens en Allemagne

Peu d’objets de recherche ont été à ce jour aussi fortement chargés d’émotion et politisés que celui de la violence. C’est, semble-t-il, l’une des raisons pour lesquelles certains chercheurs ont opté par le passé pour une compréhension large de ce terme. Dans son approche d’une « violence structurelle », Johann Galtung estime ainsi que la violence est en jeu à chaque fois que « des individus sont à tel point influencés que leur épanouissement somatique et mental est inférieur à sa réalisation potentielle[25] ». Pierre Bourdieu appelle, quant à lui, violence symbolique la « violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance – ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment[26] ». Si la valeur cognitive de cette définition a déjà été suffisamment discutée, il n’en demeure pas moins que cette acception très large du concept de violence constitue un obstacle pour les recherches soucieuses du détail[27]. En effet, le refus de s’en tenir à une définition restrictive de la violence et le choix de certains de parler de « violences » au pluriel[28], aboutit à inclure dans cette notion un nombre illimité de phénomènes, relevant de perceptions tout autant conscientes qu’inconscientes de la souffrance.

Il nous semble de ce fait inévitable de restreindre la définition en s’inspirant des approches phénoménologiques de la violence. Le sociologue Heinrich Popitz a contribué à ce recloisonnement épistémologique, notamment dans son ouvrage Phänomene der Macht [Phénomènes du pouvoir]. Il y reprend la conception relationnelle du pouvoir de Max Weber en distinguant cinq formes d’exercice du pouvoir. L’une d’entre elles est la violence qu’il définit comme une « action de pouvoir entraînant des blessures corporelles intentionnellement infligées à autrui[29] ». Cette définition de la violence a donc surtout pour originalité de la réduire à la violence physique, voire corporelle. Il ne s’agit pas d’un jugement de valeur, mais d’une démarcation de la violence par rapport à des pratiques comme l’exercice de la contrainte. Cette approche de la violence en tant que pratique spécifique la rendait opératoire pour la sociologie. Un autre apport majeur de Heinrich Popitz à la recherche sur la violence a été de souligner les « dynamiques non instrumentales » de la violence en défendant, à la différence de Max Weber, une lecture des phénomènes violents non pas comme instruments mais comme porteurs en soi du sens de leur exercice[30]. Ainsi Heinrich Popitz attirait l’attention sur le fait que l’exercice de la violence, comme toute autre pratique humaine, pouvait être attractif en soi[31].

À la fin des années 1990, Trutz von Trotha reprend ces idées stimulantes et en tire un véritable programme de recherche pour une « nouvelle sociologie de la violence ». Sa critique radicale de la sociologie classique de la violence s’appuyait notamment sur deux conclusions de Heinrich Popitz : aucune théorie ne saurait décrire, voire expliquer, l’exercice de la violence[32] ; la violence n’est pas un corps étranger à l’ordre social[33]. Ainsi, Trutz von Trotha invite en tout premier lieu à dépasser la focalisation sur les causes de la violence, propre à la majeure partie des travaux de sociologie de la violence. Cette démarche écarterait, selon lui, la parole des acteurs ainsi que l’indétermination d’une situation, conduisant à conclure à un « désordre » inhérent à la société. Trutz von Trotha plaide plutôt pour une approche de la violence visant l’identification de logiques et d’effets créateurs ou constitutifs d’ordre. Ceci l’éloigne des modèles d’explication macrosociologiques des phénomènes de violence, pour le ramener à l’échelle microsociologique permettant une « description dense » de la violence, au sens de Clifford Geertz. Il s’agit, pour Trutz von Trotha, de dépasser l’approche descriptive et réductrice de la violence comme simple forme de déviance et de destruction, pour l’examiner en fonction de phénomènes créateurs, comme par exemple la communication ou la mise en scène[34].

Ces appels au renouvellement en sociologie de la violence n’ont été entendus que tardivement et assez partiellement[35]. La discipline historique n’a pas été davantage à l’écoute[36]. Les rares projets de recherche en histoire s’appuyant sur les réflexions de Trutz von Trotha ont essentiellement porté sur les effets socialisateurs de la violence[37]. Au-delà de ces premières incitations au renouvellement des approches, la publication récente de Bloodlands[38] de l’historien américain Timothy Snyder a suscité de nombreux débats et invité à penser à l’articulation entre violence et espace dans le champ disciplinaire de l’histoire en Allemagne. Dans cet ouvrage, l’auteur définit l’espace de son objet d’étude à partir des exécutions de masse perpétrées par les armées allemande et soviétique en Europe centrale et orientale entre 1933 et 1945. Partant de la focalisation sur ce qu’il appelle « la partie décisive de l’Europe dans une période déterminante[39] », son principal objectif consiste à exposer les interactions des deux régimes totalitaires sur ce terrain, qui seraient perceptibles à travers une analyse de la violence. Timothy Snyder reconstitue ainsi les conditions de vie, et surtout de mort, de 14 millions de victimes civiles dans lesdits « Bloodlands ».

Cette approche a été l’objet de nombreuses critiques reprochant à l’auteur les simplifications du propos et l’impensé d’espaces parallèles[40]. Johannes Hürter reproche en particulier à Timothy Snyder de ne pas faire suffisamment la distinction entre les différentes formes et causes de violence : selon lui, l’auteur place en effet sur le même plan affamement et gazage des populations, guerre de partisans et système concentrationnaire, l’Ukraine de 1933 et la Biélorussie de 1941, la « terreur de classe » et la « terreur de nationalités » sans gain en compréhension pour le lecteur[41]. Au-delà de ces critiques, c’est l’aspect novateur de l’analyse de Timothy Snyder qui a été saluée[42]. Michael Wildt souligne ainsi en termes élogieux l’opportunité de comparaisons qu’offre le spatial turn pour cette histoire moderne de la violence esquissée dans Bloodlands, ainsi que le changement de perspective qui ferait apparaître plus clairement l’agency des différents acteurs locaux, tout en incitant à surmonter les césures classiques de l’histoire politique[43].

Le concept de « Gewaltraum[44] », porté par Jörg Baberowski et Felix Schnell, s’inscrit dans ce même élan. Par « Gewaltraum », ces historiens de l’Europe orientale entendent un espace social existant de façon temporaire, consistant en un champ d’interactions entre acteurs dont le comportement est influencé de façon décisive par un manque de contrôle efficace de la violence par les institutions[45]. Jörg Baberowski et Felix Schnell construisent leur concept à partir de l’étude de l’histoire de la Russie durant la première moitié du vingtième Siècle où les conflits guerriers entre groupes armés ont empêché jusque dans les années 1950 un monopole du pouvoir efficace ainsi que de la violence militaire. Constatant, dans ce contexte, l’instauration d’une régulation des appartenances sociales et une structuration du quotidien par le biais de la violence, Jörg Baberowski incite à considérer celle-ci comme une « force socialement productive[46] ».

Par la suite, Jörg Baberowski défend dans son ouvrage Verbrannte Erde [Terre brûlée, 2014] son approche de la violence non plus centrée sur sa causalité, mais bien comme phénomène dynamique. Cette évolution conceptuelle l’incite à relire sa propre œuvre et l’amène à qualifier d’« absurde » son analyse de la violence stalinienne développée dans son ouvrage Der rote Terror [La terreur rouge, 2003], violence qu’il expliquait alors en mettant en exergue le poids des idéologies[47]. Si la question de l’idéologie n’est pas absente de sa nouvelle interprétation de l’histoire du stalinisme, Jörg Baberowski mobilise désormais son concept central de « Gewaltraum » pour comprendre les phénomènes de violence. Cette terminologie s’impose parfois lourdement dans son analyse des phénomènes sociaux ou historiques, ainsi lorsqu’il écrit :

« Ce ne sont pas les motivations des individus qui comptent, mais le potentiel offert par les espaces dans lesquels la violence se déploie. En suivant Erving Goffman, on pourrait avancer que ce ne sont pas les individus et les situations qu’ils vivent qui importent, mais bien davantage des situations particulières incluant des individus[48]. »

Contrairement à Trutz von Trotha qui comprend la violence au sens de Popitz comme une action responsable et une apparition possible de liberté humaine[49], Jörg Baberowski tend à remiser encore plus fortement la question des motivations à la violence et des contextes sociaux des acteurs. Il décrit ainsi la violence stalinienne à l’aide de figures de bourreaux, victimes et témoins qui ne réagissent qu’aux conditions créées par les bolcheviques, ce qui le conduit en dernière analyse à expliquer les causes des formes extrêmes de violence uniquement par la personne de Staline[50].

Dans son dernier ouvrage Räume der Gewalt [Espaces de violence], Jörg Baberowski revient sur les thèses avancées dans ses publications plus anciennes, étayant ses réflexions à l’aide d’exemples historiques. Ce faisant, il défend à plusieurs reprises la priorité qu’il donne aux situations (et non aux motivations individuelles) dans son analyse de la violence : « Peu importe les convictions de celui qui éventre, viole et tue les femmes. Les idées ne tuent pas et n’expliquent rien, elles ne sont rien d’autre qu’une légitimation de la violence. […] C’est la situation qui nous explique ce qui se passe entre les bourreaux et les victimes[51]. » Cependant, indépendamment de ce positionnement clair privilégiant le contexte comme variable déterminante pour la compréhension de la violence, le concept central de « Gewaltraum » demeure flou dans ces développements[52]. L’ouvrage n’en propose aucune définition précise. Malgré son peu d’estime pour les idéologies et l’exercice du pouvoir, Jörg Baberowski écrit que, dans le « Gewaltraum », « les promesses des prédicateurs et des sauveurs sont considérées comme crédibles même sans preuves[53] ». À un autre endroit, il insiste cependant sur le fait que, dans le « Gewaltraum », les motifs idéologiques ne comptent plus[54]. Le concept de violence lui-même demeure nébuleux. La violence est successivement désignée comme « ennemi de tout ordre[55] », puis décrite comme étant constitutive de l’ordre : « Les Gewalträume ouvrent des possibilités mais structurent également le comportement de ceux qui sont obligés de se mouvoir en eux[56]. » Enfin, l’évocation de l’intimidation – entendue comme « violence psychique38 » – amène à se demander si Jörg Baberowski ne s’éloigne pas de l’étroit concept de violence développé par Heinz Popitz et Trutz von Trotha auquel il se réfère habituellement[57].

Le peu d’intérêt accordé à la trajectoire personnelle des acteurs, au profit de la centralité de la prise en compte du contexte événementiel chez Timothy Snyder et Jörg Baberowski, mais aussi chez des sociologues éminents comme Randall Collins[58] et Harald Welzer[59], a déjà suscité de vives critiques dans les cercles d’historiens[60]. L’intérêt de ce dossier consiste à montrer que les sciences historiques auraient pourtant à gagner à accueillir, même de manière critique, ces approches novatrices au regard de la compréhension des phénomènes de violence, notamment en tant que renouvellement des instruments d’analyse.

Quelques remarques sur le concept de « Gewaltraum »

Nous l’avons vu, la démarche théorique et méthodologique qui entoure le concept de « Gewaltraum[61] » peut présenter un apport certain pour les historiens. Cet intérêt du concept est toutefois contrebalancé par trois écueils ou limites.

Premièrement, le concept de « Gewaltraum » exclut totalement la variable temporelle[62]. La non-prise en compte de la variable « temps » donne l’impression d’une violence qui laisse son empreinte sur l’espace social de manière permanente, sans commencement ni fin. Ceci rend délicat ou arbitraire l’utilisation du terme pour les études de cas où la violence affectant un espace ou un lieu est provisoire et est amenée à disparaître. Plus encore, si la situation à analyser concernait une simple bagarre entre groupes d’élèves à l’arrêt de bus ou bien un meurtre avec un corps parfaitement dissimulé au fond d’un champ de blé, il serait alors insignifiant de parler d’un « Gewaltraum », d’une situation violente ou encore d’une zone de combat[63]. Il paraît ainsi indispensable, pour suivre les considérations de Jörg Baberowski et de Felix Schnell, de s’interroger autour d’effets de la violence qui structureraient l’espace au-delà de la situation même de l’exercice de la violence. Ces effets s’étendant au-delà du moment même de la violence, ils pourraient concerner un tracé de frontière établi par des acteurs étatiques à l’issue d’une guerre ou la création de « no-go areas » à la suite d’attentats, de pogromes ou de pillages. Dans ces cas de figure, la pertinence du concept de « Gewaltraum » dans une perspective historique impliquerait que l’on puisse démontrer que ces phénomènes de violence aient modifié de manière décisive la perception spatiale des acteurs concernés, dans une durée allant bien au-delà du moment de l’exercice de la violence en question. Sibylle Steinbacher illustre d’ailleurs cet écueil dans sa critique de Bloodlands, en relevant que la violence décrite par Tymothy Snyder dans les Bloodlands de la Première Guerre mondiale, ainsi que la guerre civile russe n’ont joué aucun rôle dans son analyse, de sorte que les possibles « traditions de violence » sur le terrain ont été totalement écartées[64].

Deuxièmement, la réflexion par rapport au concept de « Gewaltraum » profiterait d’un plus large recours à la sociologie de l’espace. « Gewaltraum » devrait, selon moi, être entendu comme un espace social au sens de Pierre Bourdieu, c’est-à-dire comme « structure de juxtaposition de positions sociales » en interférence avec l’espace physique[65]. L’apport du concept consisterait alors à mettre en exergue à la fois les effets constitutifs d’ordres découlant d’interactions violentes entre individus, mais aussi les caractéristiques et les effets de l’espace physique qui conditionnent les positions et les actions des acteurs sociaux[66]. Il s’agit, par exemple, d’analyser une violence exercée, subie ou observée, au regard de la configuration des lieux dans lesquels le phénomène se déroule : quelle est la disposition spatiale du lieu et à quel niveau est-elle décisive pour l’application des actes de violences qui nous intéressent ? Une analyse qui se veut compréhensive ne peut se désintéresser des « effets de lieu » sur la violence, qu’il s’agisse de ruelles étroites d’un centre-ville ou bien d’un lieu isolé en raison d’une infrastructure déficiente.

En troisième et dernier lieu, le concept de « Gewaltraum » pourrait être enrichi par une prise en compte des trajectoires biographiques et sociales des acteurs, ainsi que de leurs motivations. En effet, en s’intéressant aux trajectoires des bourreaux, victimes et témoins, l’historien ne se positionne pas en tant que juge[67], mais démontre son souci du détail, de l’approche prosopographique et temporelle. Si l’analyse des phénomènes de violence donne souvent l’impression que les trajectoires, les motivations ou les caractéristiques individuelles semblent négligeables par rapport aux éléments contextuels de situations données[68], il convient toutefois de tenir compte que ceux-ci n’émergent pas du néant. Ainsi Nicolas Mariot, dans le contexte des débats amorcés par Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau autour d’une nouvelle histoire de la Première Guerre mondiale[69], rappelle le danger de la primauté du contexte – ici en l’occurrence ladite « culture de guerre » – qui, selon lui, mènerait finalement à une interprétation téléologique, voire déterministe, de confrontations violentes[70]. Nicolas Mariot plaide de ce fait pour une analyse concomitante du contexte et de la prosopographie des acteurs concernés pour aboutir à une « étude sociologiquement informée des comportements de guerre[71] ».

Si ces appels au renouvellement des approches de la violence dans des contextes historiques spécifiques paraissent pertinents, leur application à l’échelle macrosociologique semble à peine envisageable. Au niveau microsociologique, l’application de ces démarches à plusieurs études de cas permettrait en revanche de combiner l’analyse des parcours d’acteurs et des espaces qu’ils habitent[72]. La place de la théorie dans ces études doit se cantonner au renforcement de l’acuité de l’observation et de l’interprétation. En effet, « pour l’historien, la théorie n’a pas de valeur en soi, elle lui sert d’instrument de recherche en lui permettant de poser les bonnes questions, de classer ses données et d’interpréter les traces que les acteurs ont laissées[73] ». Cela vaut aussi pour le concept de « Gewaltraum ».

Le principal intérêt des articles de ce numéro n’est donc pas de travailler en sociologues sur une nouvelle théorie de « Gewaltraum », mais de s’inspirer de ce concept afin de faire apparaître, dans une perspective micro-historique, des interactions violentes en tant que processus créateurs qui donnent lieu, dans l’immédiat ou dans la durée, à des ordres nouveaux. L’apport d’un terrain de recherche commun consiste tout d’abord dans les possibilités de comparaison mais aussi de dévoilement de certaines continuités et ruptures historiques. Le choix de la Lorraine s’explique par l’impact particulièrement fort et durable des différentes guerres sur cette région ainsi que sur l’Alsace entre 1870 et 1962.

L’étude de Pierre-Louis Buzzi sur certaines « chasses à l’Italien » en Lorraine entre 1890 et 1910 met en valeur les moyens d’application d’une violence xénophobe. En prêtant une attention particulière aux dispositions des espaces (usines, rues, dortoirs) où ces « chasses » se déroulent, l’auteur parvient à nous expliquer les formes concrètes d’application de violence. Il souligne d’autre part dans quelle mesure ces actes influencent le façonnement d’identités collectives. Ce dernier point est également abordé par Gérald Sawicki dans son article sur les villes et les villages lorrains décorés pour leurs sacrifices et leurs souffrances durant la Grande Guerre. Pour ce faire, la violence de guerre est décrite d’abord dans sa pratique et ensuite dans son instrumentalisation pendant et après la fin de la guerre. L’auteur parvient ainsi à nous révéler des effets de violence et de discours sur la violence très différents sur l’espace lorrain.

C’est à un tout autre niveau de l’analyse des rapports entre espaces et violence que se place l’article de Tanja von Fransecky sur les évasions de wagons de déportations durant la Deuxième Guerre mondiale en Lorraine. À partir de l’exemple de l’évasion de l’équipe du tunnel de Drancy du 62e convoi de déportation, l’auteure met en évidence les différentes stratégies employées par les acteurs ainsi que les formes de solidarité et de conflits entre déportés à l’intérieur des wagons. Elle montre aussi à quel point les acteurs sont influencés par les circonstances précaires à l’intérieur des wagons où les tensions parmi les déportés montent avec la durée du trajet et l’approche de la frontière du Reich. Ainsi fait-elle apparaître les effets simultanés d’interférences entre plusieurs espaces et différentes pratiques qui se situent à la frontière entre violence et contrainte.

La question des effets spatiaux de la mémoire de la violence est traitée par Eva Maria Klos et Elisabeth Hoffmann. Leur étude sur différents « acteurs de mémoire » en Lorraine après 1945 porte notamment sur la coopération de représentants de « Malgré-nous » lorrains avec leurs homologues alsaciens et luxembourgeois. La mise en évidence de clivages pertinents pour les acteurs région-nation, violence-contrainte, mémoire collective-propagande illustre bien la nécessité d’une analyse soucieuse de détails et de terminologie. En conclusion, une étude de l’auteur de ces lignes se penche sur une chasse à l’homme de parachutistes français visant des Algériens à Metz en 1961, en faisant référence aux réflexions conceptuelles de cette introduction par rapport au concept de « Gewaltraum ». Nous tentons d’y livrer une « description dense » du déroulé de la traque et d’analyser ses effets imminents sur l’espace social de la ville.

Pour citer cet article : Lucas Hardt, « Introduction. Pour une histoire de la Lorraine (1870-1962) au prisme du concept d’"espace de violence" ("Gewaltraum") », Histoire@Politique, n° 32, mai-août 2017 [en ligne, www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] Cet article a été traduit de l’allemand par Hélène Lenoir avec le soutien du réseau scientifique « Saisir l’Europe / Europa als Herausforderung ». La présente version a beaucoup profité d’une relecture critique d’Ariane Jossin. L’auteur tient à remercier d’autre part, les membres du groupe de travail « violence urbaines » au Centre Marc Bloch pour leurs réflexions par rapport à la version allemande du texte.

[2] Stefanie van de Kerkhof, « Die Industrialisierung der lothringisch-luxemburgischen Minette-Region 1800-1914 », dans Toni Pierenkemper (ed.), Die Industrialisierung europäischer Montanregionen im 19. Jahrhundert : Regionale Industrialisierung, vol. 3, Stuttgart, 2002, p. 225-275.

[3] Piero-D Galloro et Ahmed Boubeker, Histoires et mémoires des immigrations en Lorraine, Nancy, Éditions universitaires de Lorraine, 2013 ; Gérard Noiriel, Longwy. Immigrés et prolétaires : 1880-1980, Paris, Presses universitaires de France, 1984.

[4] François Roth, Alsace-Lorraine. Histoire d'un "pays perdu" : de 1870 à nos jours, Nancy, Place Stanislas, 2010 ; Fabrice Weiss, « La jeunesse hitlérienne en Moselle de 1940 à 1944 », dans Rainer Hudemann et Alfred Wahl (dir.), La Lorraine et la Sarre depuis 1871 / Lothringen und Saarland seit 1871. Perspectives transfrontalières, Metz, 2001, p. 27-46 ; François Moulin, Lorraine années noires. De la collaboration à l'épuration, Strasbourg, Nuée bleue, 2009.

[5] Il s’agit ici d’attirer l’attention sur l’ouvrage collectif paru en 1990 sur la guerre de 1870 et ses conséquences. Les antécédents et les conséquences du conflit y sont largement traités ainsi que les débats menés durant cette guerre. Cependant, pas une seule des 34 contributions ne se penche explicitement sur les violences qui se sont déroulées durant le combat en Lorraine. Philippe Levillain et Rainer Riemenschneider, La guerre de 1870/71 et ses conséquences. Actes du XXe Colloque historique franco-allemand, Bonn, Bouvier, 1990.

[6] Les articles présentés dans ce numéro sont issus d’un colloque intitulé « Espaces de violence d’une région transfrontalière : la Lorraine entre 1870 et 1962 » qui s’est tenu en mars 2015 au Centre Marc Bloch à Berlin. Voir le compte rendu : « Avis de recherches. », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 3/2015 (n° 127), p. 281-284.  

[7] Lothar Gall, « Zur Frage der Annexion von Elsass und Lothringen 1870 », Historische Zeitschrift, 206, 1968, p. 265-326

[8] C'est un aperçu concis quant à la position institutionnelle du Reichsland dans le système politique de l’Empire allemand et quant à l’évolution de la politique allemande et des institutions en Alsace-Lorraine que propose Hans-Ulrich Wehler, « Elsass-Lothringen von 1870 bis 1918. Das "Reichsland" als politisch-staatsrechtliches Problem des zweiten deutschen Kaiserreichs », Zeitschrift für die Geschichtte des Oberrheins, 109, 1961, p. 133–199

[9] Celle-ci eut surtout lieu en Lorraine qui, contrairement à la partie alsacienne du « Reichsland », n’avait pas la frontière fluviale du Rhin.

[10] Reinhard Nachtigall, « Loyalität gegenüber dem Staat oder zur Mère-Patrie? Die deutschen Kriegsgefangenen aus Elsaß-Lothringen in Rußland während des Ersten Weltkriegs », Zeitschrift für die Geschichte des Oberrheins, 154, 2006, p. 395-428.

[11] Oliver Janz, 14 - Der grosse Krieg, Frankfurt am Main, Campus, 2013, p. 61 Pour plus de détails, voir : Antoine Prost et Gerd Krumeich, Verdun 1916. Une histoire franco-allemande de la bataille, Paris, Tallandier, DL 2015, cop. 2015.

[12] François Roth, op. cit.

[13] Georges C. Philippot, « Gendarmerie et identité nationale en Alsace et Lorraine après 1918 », Revue historique des Armées, 213 (4), 1998, p. 61-78.

[14] À noter que le mouvement d’autonomie de l’entre-deux-guerres et le processus de négociations afférant n’étaient pas aussi importants en Lorraine que dans l’Alsace voisine. Cf. Anne Kwaschik, « An der Grenze der Nationen. Europa-Konzepte und regionale Selbstverortung im Elsass », dans Zeithistorische Forschungen/Studies in Contemporary History, édition en ligne, 9, 2012, H. 3, URL : http://www.zeithistorische-forschungen.de/16126041-Kwaschik-3-2012 [18 juin 2014].

[15] Fabrice Weiss, « La jeunesse hitlérienne en Moselle de 1940 à 1944 », dans Rainer Hudemann et Alfred Wahl (dir.), op. cit.

[16] François Moulin, Lorraine années noires. De la collaboration à l'épuration, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2009, p. 64-71.

[17] Pierre Rigoulot, L'Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, Paris, [diffusion] Cairn.info, 2010, p. 8-9

[18] Voir à ce sujet l’article de Eva-Maria Klos et Elisabeth Hoffmann dans le présent numéro.

[19] Piero-D Galloro et Ahmed Boubeker, op. cit.

[20] Gérard Noiriel, op. cit.

[21] Didier Francfort, « Être mussolinien en Lorraine. Les fascistes italiens face aux associations (1921-1939) », Revue d'histoire moderne et contemporaine, 38 (2), 1991, p. 313-336

[22] Yves Frey, La guerre d'Algérie en Alsace. Enquête sur les combattants de l'ombre 1945-1965, Strasbourg, Nuée bleue, 2013, p. 139-144.

[23] Tamara Pascutto, Piero-D. Galloro, Alexia Serré, Mineurs algériens et marocains. Une autre mémoire du charbon lorrain, Paris, 2011 ; Sarah Vanessa Losego, Fern von Afrika. Die Geschichte der nordafrikanischen "Gastarbeiter" im französischen Industrierevier von Longwy (1945-1990), Köln, 2009. Cf. aussi sur ce sujet la thèse à ce jour non publiée de Zahra Tared : Interprétations et répercussions de la guerre d'Algérie en Lorraine, thèse de doctorat de 3e cycle. Thèse non corrigée. Université de Metz, 1987.

[24] Voir à ce sujet, notre article sur la traque parachutiste à Metz en 1961 dans le présent numéro.

[25] Dans son analyse du concept de violence, Johan Galtung avait pour premier objectif de contribuer aux recherches sur la paix. Il critiquait une définition étroite de la violence comme « dommage physique ou atteinte portée au corps et à la vie » en affirmant que la paix, entendue comme négation de violence, devait aussi s’appliquer à des régimes oppresseurs. Johan Galtung, Strukturelle Gewalt. Beiträge zur Friedens- und Konfliktforschung, Reinbek bei Hamburg, Rohwohlt, 1975, p. 9.

[26] Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Éditions du Seuil, 1998, p. 11-12.

[27] Teresa Koloma Beck et Klaus Schlichte, Theorien der Gewalt zur Einführung, Hamburg, Junius Hamburg, 2014, p. 18.

[28]Xavier Crettiez, Les formes de la violence, Paris, La Découverte, 2008, p. 108.

[29]Heinrich Popitz, Phänomene der Macht, Tübingen, J.C.B. Mohr (P. Siebeck), 1992, p. 48.

[30] Teresa Koloma Beck et Klaus Schlichte, op. cit., p. 118.

[31] Voir à ce sujet aussi : Jan P. Reemtsma, « Gewalt als attraktive Lebensform betrachtet. Ein Abschiedsvortrag für das Hamburger Institut für Sozialforschung », Mittelweg, 24 (4), 2015, p. 4–16.

[32] Heinrich Popitz, op. cit., p. 50.

[33] Ibid., p. 63.

[34]Trutz von Trotha, « Zur Soziologie der Gewalt », dans Trutz von Trotha (dir.), Soziologie der Gewalt, Opladen, Westdt. Verl., 1997, p. 9-56, p. 20-24.

[35] Teresa Koloma Beck et Klaus Schlichte citent entre autres à ce propos Jan Philipp Reemtsma. Mais ils considèrent que jusqu’à présent la violence est en général souvent « exotisée » dans les sciences humaines et sociales.Teresa Koloma Beck et Klaus Schlichte, op. cit., p. 13.

[36] Les sciences de l’histoire du genre et de l’histoire du quotidien (Alltagsgeschichte), ainsi que des postcolonial studies ont déjà ouvert, dans certains cas, des champs d’expérience fructueux. Elissa Mailänder, « Geschichtswissenschaft », dans Christian Gudehus et Michaela Christ (dir.), Gewalt. Ein interdisziplinäres Handbuch, Stuttgart, J. B. Metzler, 2013, p. 323-331.

[37] Voir, par exemple, les approches esquissées ensuite ici de Jörg Baberowski, Felix Schnell, ainsi que les travaux de Michael Riekenberg et Sven Reichhardt: Michael Riekenberg, Gewaltsegmente. Über einen Ausschnitt der Gewalt in Lateinamerika, [Leipzig], Leipziger Universitätsverlag, 2003 ; Sven Reichardt, Faschistische Kampfbünde. Gewalt und Gemeinschaft im italienischen Squadrismus und in der deutschen SA, Köln, Böhlau, 2002Trutz von Trotha et Christine Hardung entendaient par communauté de violence « un groupe social où la violence tient une place essentielle dans les activités du groupe et constitue une clé pour la reconnaissance sociale, le statut social, mais surtout pour le leadership et l’adhésion au sein du groupe ». Trutz von Trotha et Christine Hardung, « Kommando und "Bande". Zwei Formen von Gewaltgemeinschaften im südwestlichen Afrika des ausgehenden 18. und 19. Jahrhunderts », dans Winfried Speitkamp (dir.), Gewaltgemeinschaften. Von der Spätantike bis ins 20. Jahrhundert, Göttingen, V&R unipress, 2013, p. 275-296, p. 277.

[38] Timothy Snyder, Bloodlands. Europa zwischen Hitler und Stalin, München, Beck, 2011.

[39] Ibid., p. 393.

[40] Voir en particulier : Jürgen Zarusky, « Timothy Snyders "Bloodlands". kritische Anmerkungen zur Konstruktion einer Geschichtslandschaft », Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, 60 (1), 2012, p. 1-31.

[41]Johannes Hürter, « Gewalt, nichts als Gewalt », Journal of Modern European History, 10 (4), 2012, p. 446-451.

[42] Dariusz Stola, « A Spatial Turn in Explaining Mass Murder », Journal of Modern European History, 10 (3), 2012, p. 299-305.

[43] Michael Wildt : « Neue Perspektiven in der Gewaltgeschichte des 20. Jahrhunderts. Timothy Snyder erhält den Hannah-Arendt-Preis » Source Internet : http://www.zeitgeschichte-online.de/kommentar/neue-perspektiven-der-gewaltgeschichte-des-20-jahrhunderts [lien consulté le 19 mai 2014].

[44] Gewaltraum peut être traduit de manière plus convaincante par « espace de violence ».

[45] Jörg Baberowski, « Einleitung : Ermöglichungsräume exzessiver Gewalt », dans Jörg Baberowski et Gabriel Metzler (dir.), Gewalträume. Soziale Ordnungen im Ausnahmezustand, Frankfurt am Main, Campus, 2010, p. 7-27, p. 25 ; Felix Schnell, « Ukraine 1918: Besatzer und Besetzte im Gewaltraum », in Jörg Baberowski et Gabriel Metzler (dir.), Gewalträume. Soziale Ordnungen im Ausnahmezustand, Frankfurt am Main, Campus, 2010, p. 135-168, p. 137-140.

[46] Jörg Baberowski, « Zivilisation der Gewalt. Die kulturellen Ursprünge des Stalinismus », Historische Zeitschrift (281), 2005, p. 59-102, p. 60-61.

[47] Jörg Baberowski, Verbrannte Erde. Stalins Herrschaft der Gewalt, Frankfurt am Main, FISCHER Taschenbuch, 2014, p. 10.

[48] Ibid., p. 219.

[49]Trutz von Trotha, « Zur Soziologie der Gewalt », dans Trutz von Trotha (dir.), op. cit., p. 31.

[50]Jörg Baberowski, Baberowski 2014 Verbrannte Erde, op. cit., p. 30.

[51] Jörg Baberowski, Räume der Gewalt, Frankfurt am Main, S. Fischer, 2015, p. 177-178.

[52] Baberowski écrit, entre autres, qu’au sein d’un Gewaltraum, tout apparaît « pensable et faisable » et que tout individu se trouvant à l’intérieur d’un Gewaltraum perd sa souveraineté sur la situation, les contraintes d’exclusion de la violence ne pouvant plus être maîtrisées. Ibid., p. 34

[53] Ibid., p. 91.

[54] Ibid., p. 106.

[55] Ibid., p. 101.

[56]Ibid., p. 167.

[57] Ibid., p. 27-28.

[58] Randall Collins, Violence. A micro-sociological theory, Princeton, Princeton University Press, 2008, p. 21

[59] La position de Welzer sur cette question a été mise en lumière dans un ouvrage très remarqué qu’il a rédigé avec l’historien Sönke Neitzel : « Sans la prise en compte du cadre de référence les analyses scientifiques d’actions passées doivent forcément être normatives parce que les critères normatifs du présent du moment sont utilisés comme base du processus de compréhension. Ainsi, certains événements historiques qui ont eu lieu dans un contexte de guerre et de violence apparaissent souvent comme « cruels » alors que la cruauté n’est nullement une catégorie analytique mais morale. Et c’est pourquoi le comportement des individus qui exercent la violence apparaît souvent a priori comme anormal et pathologique, bien que – si l’on reconstitue le monde dans leur perspective – ce soit plausible et compréhensible qu’ils exercent la violence. » Harald Welzer et Sönke Neitzel, Soldaten. Protokolle vom Kämpfen, Töten und Sterben, Frankfurt am Main, S. Fischer, 2011, p. 18

[60] Johannes Hürter, op. cit..

[61] Le premier usage explicite du concept de « Gewaltraum » est communément attribué à Wolfgang Sofsky qui l’employa en 2002 pour décrire un front de guerre. À la différence du concept d’espace de contrainte déjà en usage, Sofsky n’entreprit pas de donner une définition théorique du concept de Gewaltraum. Il évoqua simplement que ce concept devait être compris dans une acception large, partant en effet du principe que les frontières du Gewaltraum deviendraient de plus en plus floues au gré du développement des techniques de guerre et que leur localisation exacte, telle qu’elle était encore possible lors de la Première Guerre mondiale, deviendrait de plus en plus difficile à l’avenir. Wolfgang Sofsky, Zeiten des Schreckens. Amok, Terror, Krieg, Frankfurt am Main, S. Fischer, 2002, p. 117

[62] Cette critique a également été avancée par Wolfgang Knöbl. Cf. http://www.soziopolis.de/beobachten/raum/artikel/nur-beschreiben-oder-doch-erklaeren. [consulté le 11 janvier 2016]

[63]Dans une description de la phase initiale de la Première Guerre mondiale Jörn Leonhard utilisait le concept "Gewaltraum" en synonyme de celui de zone de combat. Jörn Leonhard, Die Büchse der Pandora. Geschichte des Ersten Weltkriegs, München, C.H. Beck, 2014, p. 174

[64] Steinbacher Sibylle, « Befriedung der Erinnerung? », Journal of Modern European History, 10 (4), 2012, p. 434-439, p. 437

[65] Pierre Bourdieu, « Ortseffekte », dans Pierre Bourdieu (dir.), Das Elend der Welt. Zeugnisse und Diagnosen alltäglichen Leidens an der Gesellschaft, Konstanz, 1997, p. 117-123, p. 118-119

[66] Martina Löw, Raumsoziologie, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 2009, p. 117-123.

[67] Carlo Ginzburg, Der Richter und der Historiker. Überlegungen zum Fall Sofri, Berlin, Wagenbach, 1991, p. 26-30.

[68] Harald Welzer et Sönke Neitzel, op. cit., p. 44.

[69] Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2003.

[70] Voir aussi Antoine Prost, « Les limites de la brutalisation. Tuer sur le front occidental, 1914-1918 », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 81 (1), 2004, p. 5-20, p. 15.

[71] Nicolas Mariot, « Faut-il être motivé pour tuer ? Sur quelques explications aux violences de guerre », Genèses, 53 (4), 2003, p. 154-177, p. 177.

[72] Cf. sur ce point et la prise en compte des motifs : Wolfgang Knöbl, « Überlegungen zum Phänomen kollektiver Gewalt in europäischen Großstädten während des ersten Drittels des 20. Jahrhunderts », dans Friedrich Lenger (dir.), Kollektive Gewalt in der Stadt. Europa 1890-1939, München, Oldenbourg, 2013, p. 187-202, p. 197-200.

[73]Lutz Raphael, « La théorie du champ social et le fait migratoire », dans Clelia Caruso, Pleinen Jenny et Lutz Raphael (dir.), Postwar Mediterranean Migration to Western Europe. Legal and Political Frameworks, Sociability and Memory Cultures = La migration méditerranéenne en Europe occidentale après 1945, Frankfurt, M, Berlin, Bern, Bruxelles, New York, NY, Oxford, Wien, Peter Lang, 2008, p. 37-50, p. 46.

Lucas Hardt

Lucas Hardt est historien et l’auteur d’une thèse sur les migrants algériens en zone frontalière lorraine (1945-1962). Actuellement, il est chercheur au Centre Marc Bloch à Berlin où il dirige le groupe de travail « Espaces et violences » dans le cadre du réseau franco-allemand en sciences humaines et sociales « Saisir l’Europe ».

Mots clefs : violence ; Lorraine ; guerre ; débats ; théorie ; Violence ; Lorraine ; War ; Debates ; Theory.

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