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Le dossier

Violences et espaces. Perspectives sur la Lorraine, 1870-1962

Coordination : Lucas Hardt

Pour une histoire de la Lorraine (1870-1962) au prisme du concept d'espace de violence (Gewaltraum)

Lucas Hardt

Cet article apporte des réflexions théoriques sur l’histoire de la Lorraine de 1870 à 1962 et le concept d’« espace de violence / Gewaltraum ». Ce concept favorise une réflexion sur les actes de violence physique en lien avec les conditions spécifiques de l’espace physique et social où ils ont lieu. Il a connu, ces dernières années, un certain succès parmi les sociologues et historiens allemands œuvrant, dans la lignée des sociologues Heinrich Popitz et Trutz von Trotha. Il est proposé au lecteur un tour d’horizon de l’histoire de ce concept, débattu par les historiens allemands notamment à la suite de la parution de l’ouvrage Bloodlands de Timothy Snyder. Ensuite, certains apports sont discutés à l’aune des travaux récents de l’historien Jörg Baberowski. Finalement, une esquisse de l’histoire de la Lorraine entre 1870 et 1962 montre à quel point cette approche peut s’avérer profitable pour l’analyse et la compréhension d’actes de violences.


Lorraine 1870 : la construction progressive d’un « espace de violence »

Jakob Vogel

Contrairement à l’idée reçue qui fait de la Lorraine un lieu d’importants combats de la guerre franco-allemande, l’ancien duché ne constituait guère un cadre de référence pour les journalistes et les auteurs contemporains pour parler de la violence guerrière de l’été 1870. L’analyse de témoignages contemporains, d’articles de presse, mais aussi de la littérature de souvenir montre en effet la dominance d’un regard local et topographique dans les récits sur la violence des combats autour de Metz et dans la région du Nord-Est de la France. La progressive association de la Lorraine avec l’histoire des violences de 1870-1871 ne vient pas tant de l’expérience des combats eux-mêmes que de l’occupation et puis de l’annexion d’une partie de la Lorraine par l’Allemagne. La construction d’une mémoire « Lorraine » de la guerre a donc plutôt été le résultat d’un processus relativement lent de travail de mémoire, qui n’a été terminé qu’une génération après 1870 avec l’influence grandissante d’une « génération de témoignage » de Lorrains, dont l’incarnation était Raymond Poincaré, président de la République française à partir de 1913.

 


Affrontements xénophobes et identités : les « chasses à l’Italien » en Lorraine (années 1890-1910)

Pierre-Louis Buzzi

La présence d’immigrés italiens dans l’espace lorrain à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle suscite de nombreuses réticences chez une partie de la population. Une xénophobie ordinaire laisse parfois la place à des manifestations particulièrement violentes. C’est sur l’une de ces formes d’affrontement spectaculaires, appelée « la chasse à l’ours » ou « chasse à l’Italien », que le présent article souhaite concentrer son attention. Ce type d’affrontement met au jour des groupes sociaux, une diversité des armes utilisées contre les migrants et des espaces sur lesquels la violence xénophobe s’exerce, ainsi que des logiques identitaires au sein des deux groupes.


De la violence de guerre à la victimisation. Les villes et les villages martyrs de Lorraine pendant la Première Guerre mondiale

Gérald Sawicki

 Les villes et villages de Lorraine connurent deux grands types de martyres pendant la Première Guerre mondiale. Le premier était lié aux atrocités allemandes lors de l’invasion de l’été 1914, le second à des bombardements aériens ou d’artillerie répétés tout au long de la guerre. Dans les deux cas, la violence de guerre abolissait la frontière entre civils et combattants. Les cités martyres devinrent un thème privilégié de la guerre du droit et leur mémoire fut entretenu pendant tout le conflit. Celle-ci demeure localement bien vivante encore aujourd’hui, comme à Nomeny ou à Gerbéviller.


Fuir un dispositif d’extermination. L’évasion de l’équipe du tunnel de Drancy du 62e convoi de déportation

Tanja Von Fransecky

En France, entre 1942 et 1944, plus de 150 déportés juifs ont tenté de s’évader d’un train de déportation en marche. La plupart essayait de s’échapper le plus rapidement possible et alors qu’ils étaient encore sur le territoire français. Si les évasions de déportés n’avaient pas pu se faire avant leur embarquement, elles avaient souvent lieu en Lorraine, région frontière avec l’Allemagne. Compris comme rapport de violence permanent, les trajets de déportation sont analysés de manière exemplaire à partir du cas d’une évasion, bien documentée, de 19 hommes en Lorraine. Les différents rapports à l’espace feront apparaître les wagons de déportation comme des instruments mobiles de la terreur qui, néanmoins, n’auraient pas tout à fait éliminé la capacité d’agir des acteurs concernés.


« Résistant(e)s » et « Malgré-nous » : parler de la violence de la Seconde Guerre mondiale en Moselle et au Luxembourg de 1953 aux années 1980

Elisabeth Hoffmann, Eva-Maria Klos

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à nos jours, deux groupes d'acteurs marquaient les discours mémoriels en Moselle et au Luxembourg : les associations des « enrôlés de force » et des anciens résistants. En analysant l’énonciation verbale, graphique et performative de la violence de la guerre par ces deux groupes d'acteurs, cet article tente de détecter l'impact de cette énonciation ou au contraire du silence sur la violence passée. Il se penche sur trois questions : Dans quels contextes, les acteurs de mémoire parlent-ils d’actes de violence ? Quels actes décrivirent-ils ? Et pourquoi se drapèrent-ils dans le silence sur les mêmes actes de violence de la Seconde Guerre mondiale dans d'autres contextes ? En répondant à ces questions, l'article éclaire la relation entre l’énonciation de la violence, la lutte pour la reconnaissance des expériences passés et les discours victimaires.

 


Quand les soldats de l’Algérie française arrivaient en Lorraine. Le 1er régiment de chasseurs parachutistes (RCP) et la traque parachutiste de Metz

Lucas Hardt

Jusqu’à sa démobilisation à Metz en juillet 1961, le 1er Régiment de chasseurs parachutistes (RCP) fait partie de l’avant-garde des troupes d’élite de l’armée française dans son combat contre la rébellion algérienne. Tout au long de la guerre, ce régiment a conduit la répression dans des lieux aussi divers que la Casbah d’Alger et les montagnes des Aurès. Dès l’arrivée de ce régiment à Metz ont lieu plusieurs accrochages avec des Algériens, qui atteignent un point culminant le 23 juillet 1961. À la suite d’une échauffourée dans un dancing, environ 300 parachutistes parcourent plusieurs quartiers de la ville et s’attaquent à des Algériens dans des bars et en pleine rue.


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  • ISSN 1954-3670