Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Fabrice Grenard, Les Maquisards. Combattre dans la France occupée,

Paris, Vendémiaire, 2019, 609 p.

Ouvrages | 28.01.2020 | Gilles Vergnon
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Fabrice Grenard, auteur d’un ouvrage remarqué sur Georges Guingouin[1], aujourd’hui directeur historique de la Fondation de la Résistance, rouvre à nouveaux frais un sujet qui, curieusement, n’a guère fait l’objet de synthèses. Le chercheur n’avait à sa disposition que celles de Jacques Canaud et, plus récemment, de Stéphane Simonnet, de bonne facture mais de seconde main, sans consultation de sources primaires[2].

Pourtant, les « maquis » restent aujourd’hui dans la mémoire collective, ce qui résume le mieux, en tous cas le plus simplement, ce que fut et ce que fit la Résistance en France occupée. Paradoxalement, comme le note d’emblée l’auteur, leur histoire n’a jamais duré que quelques mois, « 500 jours » pour les premiers camps apparus à l’hiver 1942-1943, beaucoup moins pour d’autres. C’est qu’ils charrient avec eux nombre d’images puissantes, colportées par la photographie et la bande dessinée plus que par le cinéma[3], qui associent le jeune combattant portant béret, brassard FFI et mitraillette Sten, avec l’imaginaire de la montagne et de la forêt, pour en faire l’incarnation même de la Résistance, voire son « couronnement».

L’auteur suit un plan classique, qui fait succéder aux premiers camps de réfractaires de l’hiver 1942, les maquis déjà « militarisés » du printemps et de l’été 1943. Ceux-ci, renforcés au printemps 1944 par un flot de néophytes, passent à l’action et libèrent des portions du territoire, quitte à connaître le feu de la Wehrmacht et la terrible répression qu’elle inflige. Le récit chronologique ménage par ailleurs de longues plages sur les filières d’accès, les rapports avec la population, la « vie inimitable[4] » mais rude et ennuyeuse, que de jeunes citadins découvrent difficilement dans les fermes d’alpage de Haute-Savoie, les bergeries du Vercors, les burons du Cantal ou les sapes forestières du Limousin sur le modèle des « gourbis » des poilus de 14-18. La recherche, nourrie de sources primaires dépouillées à l’échelle nationale (Archives nationales, Archives du Service historique de la Défense) et départementale (Ain, Corrèze, Haute-Savoie et bien sûr Haute-Vienne), de la masse de témoignages publiés et des nombreux travaux de ces dernières années[5], apporte incontestablement du neuf, ne serait-ce que sous la forme de synthèses précises et éclairées. Fabrice Grenard rappelle ainsi qu’avant même les réquisitions massives de main-d’œuvre pour l’occupant, il existe déjà des caches en milieu rural pour des résistants « grillés » en ville : ainsi René Char, futur « capitaine Alexandre» dans les Basses-Alpes, Henri Plantaz et Jean-Claude Carrier dans l’Ain, Georges Guingouin en Corrèze, mais aussi des républicains espagnols et des communistes étrangers, comme l’Allemand Otto Kühne en Lozère. La « relève » de l’automne 1942 et surtout le STO de février 1943, même si l’auteur rappelle que seule une fraction des « réfractaires » prend le maquis, suscitent les premiers camps, qui se greffent parfois sur ces noyaux préexistants. Fabrice Grenard montre aussi que les structures de la Résistance se saisissent finalement plutôt rapidement de la question du réfractariat : la première circulaire des Mouvements unis de Résistance (MUR) sur les maquis date du 1er avril 1943, bientôt suivie de la création d’un « Service national maquis ». Le développement et la « militarisation » des maquis, malgré le manque criant d’armes jusqu’aux grands parachutages du printemps 1944, provoquent les premières attaques militaires allemandes qui s’enchaînent de janvier à mars 1944 : Korporal dans l’Ain, Hochsavoyen à Glières, Aktion Brehmer dans le Limousin. Elles annoncent, avec leur cortège de rafles, d’exécutions sommaires et de destructions, les grands massacres de l’été 1944, dont Oradour-sur-Glane n’a pas le triste monopole. Car la « levée en masse » de juin 1944, si elle libère, le plus souvent de façon éphémère, des fragments de territoire (les « zones libérées » de l’Ain, du nord Ardèche, du Vercors, du mont Mouchet, du Sud-Ouest), amène de nouvelles opérations allemandes, parfois d’envergure : près de 10 000 soldats, dont un groupe aéroporté, sont ainsi mobilisés contre le Vercors, près de 3 000 au Mont Mouchet. C’est aussi cette association de la gloire et des larmes, pour paraphraser Louis Aragon, qui assure la notoriété des maquis après-guerre et les installe durablement dans la mémoire collective. C’est peut-être à ce sujet que l’on se prend à regretter l’absence de traitement de la mémoire des maquis dans le livre. Mais il est déjà assez épais pour que l’on s’en satisfasse pleinement. On attendait depuis longtemps une grande synthèse sur les maquis. On l’a.

Notes :

[1] Fabrice Grenard, Une légende du maquis. Georges Guingouin du mythe à l’histoire, Paris, Vendémiaire, 2014.

[2] Jacques Canaud, Le Temps des maquis. De la vie dans les bois à la reconquête des cités, 1943-1944, Précy-sous-Thil, L’Armançon, 2003 ; Stéphane Simonnet, Maquis et maquisards, Paris, Belin, 2015.

[3] Ce qu’a montré l’exposition « Vercors en bobines. Le maquis à l’écran », musée de la Résistance du Vercors, Vassieux-en-Vercors, 7 juillet 2018-31 décembre 2019.

[4] Titre du livre de l’ex-maquisard Yves Pérotin, La Vie inimitable. Dans les maquis du Trièves et du Vercors en 1943 et 1944, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2014.

[5] Parmi lesquels: Raphaël Spina, Histoire du STO, Paris, Perrin, 2014 ; Claude Barbier, Le maquis de Glières. Mythe et réalité, Paris, Perrin, 2014 ; Gilles Vergnon, Le Vercors. Histoire et mémoire d’un maquis, Paris, Éditions de l’Atelier, 2002 ; Résistance dans le Vercors. Histoire et lieux de mémoire, Paris, Glénat, 2014, et les propres ouvrages de l’auteur.

Gilles Vergnon

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670