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Comptes rendus
   

Cyril Grange, Une élite parisienne : les familles de la grande bourgeoisie juive, 1870-1939,

Paris, Éditions du CNRS, « Cahiers Alberto Benveniste », 2016, 547 p.

Ouvrages | 25.09.2017 | Odile Gaultier-Voituriez
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CNRS éditions, 2016Dans la lignée de ses précédents travaux, notamment Les Gens du Bottin mondain : y être, c’est en être[1], Cyril Grange, directeur de recherche CNRS au Centre Roland-Mousnier (Université de Paris IV), spécialiste de l’histoire sociale des élites françaises des XIXe et XXsiècles, nous offre dans cet ouvrage une analyse approfondie de la grande bourgeoisie juive parisienne de 1870 à 1939, par le biais des familles qui la composent, sujet qu’il étudie depuis une vingtaine d’années à travers de nombreux articles[2]. Il s’agit d’une véritable synthèse sur le sujet, grâce à une érudition très solide et une analyse extrêmement fine et approfondie. L’objet de l’ouvrage est ainsi délimité par l’auteur : « Cette étude porte sur la réussite sociale et le rayonnement culturel de la grande bourgeoisie juive de Paris. Elle retrace la constitution des principales familles (Rothschild, Worms, Camondo, etc.), leur situation économique, l'intégration à la vie de la capitale ainsi que l’arrêt de leur ascension avec la Seconde Guerre mondiale et le gouvernement de Vichy. » Elle s’attache à une réflexion sur l’intégration ou l’assimilation de ces familles au sein de l’élite parisienne chrétienne. Le sujet est circonscrit à Paris et aux années 1870-1939/1940, soit le début de la Seconde Guerre mondiale, avec néanmoins quelques incursions obligées jusqu’au sort infligé dans les camps et à la mort tragique d’un grand nombre de représentants de ces familles.

Les sources utilisées offrent une grande richesse et un éventail très varié. Elles ont donné lieu à de nombreux dépouillements sériels dans la durée. Il s’agit aussi bien d’archives publiques – état civil, contrats de mariage, déclarations de succession, demandes de naturalisation, dossiers de Légion d’honneur – que privées : religieuses (juives, notamment les actes de mariage, mais aussi catholiques, dispenses et abjurations), économiques, mais peu de fonds personnels, à part quelques journaux intimes et mémoires, qui permettent par exemple d’en savoir plus sur les convictions religieuses en cas de baptême. Cela est complété par des entretiens qui donnent une touche très vivante à l’ensemble et une approche ethno-sociologique, ainsi que par des généalogies et annuaires mondains. Ces données, traitées de manière qualitative et quantitative, s’enrichissent mutuellement et se complètent.

C’est le prisme familial qui est l’angle d’attaque de Cyril Grange. Le livre est donc ainsi structuré : il commence par quelques « premiers portraits » et l’arrivée à Paris de plusieurs familles (première partie). Il se clôt sur un original et émouvant « en guise d’épilogue : la famille Heilbronn de Fürth » qui retrace l’itinéraire typique de cette famille depuis Fürth au XIXe siècle jusqu’à Paris et à la déportation puis à la mort à Auschwitz. Entre les deux, six parties sont consacrées à la profession et la fortune (II), aux mariages intraconfessionnels (III) puis aux alliances avec l’aristocratie (IV), à l’intimité familiale (V), à l’habitat, aux pratiques culturelles et à la sociabilité (VI), et enfin aux engagements citoyens et communautaires (VII). L’ouvrage, érudit, précis, très dense et parfois un peu austère, se lit néanmoins avec grand intérêt. Le contenu fait alterner tableaux généalogiques, graphiques, schémas, citations de lettres ou d’entretiens, à l’appui de la démonstration. De nombreux exemples viennent illustrer le propos. L’auteur apporte une analyse très rigoureuse et extrêmement documentée sur l’évolution de la grande bourgeoisie juive parisienne pendant soixante-dix ans, dans de nombreux domaines. Il s’agit certes d’un milieu très circonscrit et numériquement assez faible, mais à l’influence importante dans le domaine bancaire, financier, négociant et industriel tout comme artistique et musical. Cyril Grange insiste aussi sur l’hétérogénéité de ce milieu.

Destiné en premier lieu à un public intéressé par l’histoire juive et par celle des élites, l’ouvrage, synthétique et novateur, concerne aussi tous ceux qui souhaitent comprendre l’évolution de la société parisienne au tournant du siècle. De nombreuses comparaisons avec les élites d’autres confessions sont particulièrement instructives. D’un point de vue formel, on peut regretter les trop nombreuses coquilles, qui nuisent à la lecture et à la qualité de l’ouvrage, pourtant remarquable sur le fond. La ponctuation n’est pas toujours appropriée et il manque de cohérence dans l’usage des majuscules et minuscules.

Sur le fond, la question qui court au fil des pages et qui demeure après la lecture très enrichissante d’Une élite parisienne est de savoir quel a été le degré d’interpénétration entre élites juives et catholiques. S’est-il toujours agi d’une « stratégie de fusion avec les élites en place » (p. 455), permettant leur maintien au travers de mariages interconfessionnels ? Ou l’identité juive a-t-elle toujours été farouchement revendiquée ? La réponse apportée par Cyril Grange est toujours nuancée.

Notes :

[1] Les Gens du Bottin mondain : y être, c’est en être, Paris, Fayard, 1996, 572 p.

[2] Sur un total d’une douzaine d’articles, citons : Cyril Grange, « La Haute Société Juive dans les cercles et clubs parisiens – fin XIXe siècle-1914 », dans Gabriel de Broglie, Jean-Pierre Chaline, Marc Fumaroli, (dir.), Élites et sociabilité dans la France contemporaine, Paris, Perrin, 2003, p. 133-146 ; Cyril Grange, « La photo de l’éclipse de 1912. Itinéraires de trois familles de la bourgeoisie juive parisienne : les Hadamard, les Bruhl et les Zadoc-Kahn », dans Jean-Pierre Poussou, Isabelle Robin (dir.), Histoire des familles, de la démographie et des comportements, en hommage à Jean-Pierre Bardet, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2007, p. 497-542 ; Cyril Grange, « Les choix des témoins au mariage des israélites à Paris : intégration à la société globale et cohésion socio-professionnelle (1875-1914) », dans Guy Bunet, Michel Oris, Alain Bideau (dir.), Les Minorités, une démographie culturelle et politique, XVIIIe-XXe siècles, Berne, Peter Lang, 2004, p. 197-232 ; Cyril Grange (dir.), « La grande bourgeoisie juive parisienne (1850-1940). Entre assimilation, judéité et antisémitisme », Archives juives, 2009/1.

Odile Gaultier-Voituriez

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  • ISSN 1954-3670