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Comptes rendus
   

« Nous et les autres, des préjugés au racisme »

musée de l’Homme, 31 mars 2017 – 8 janvier 2018

Expositions | 21.09.2017 | Emmanuel Naquet
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Du « Je est un autre » des poètes et des philosophes Rimbaud et Nietzsche en passant par Descartes, penseurs avec d’autres du sujet personnel, voire politique, à la création par le politique en 2007 d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, les questions de l’altérité et du même, du particularisme et du vivre ensemble n’ont cessé d’être posées par les intellectuels ou les décideurs. C’est à cette problématique, et plus largement aux racismes sous toutes ses formes et à toutes les échelles, et évidemment à son décryptage, que s’attache ce qui fut le musée de l’Ethnographie, devenu en 1938 le musée de l’Homme, aujourd’hui lié au Muséum d’histoire naturelle, et qui s’affirme comme un lieu d’échange et de transmission. Au-delà de la pratique originelle, naturaliste et classificatoire qui s’inscrit dans un contexte d’apogée des empires coloniaux, des missions d’exploration à visée racialiste, ce musée appartient bien aux temps qui se sont succédé, avec l’affirmation des premières volontés d’émancipation des peuples et des individus, les progrès de la recherche et de la vulgarisation, associant sciences humaines et sciences du vivant pour poser un nouveau regard, non seulement humaniste mais aussi moderne. Relevant de son ADN, il y a une question devenue aujourd’hui réponse forte : la notion de « race », même si le mot est encore utilisé, n’a pas de réalité, ni génétique, ni sociale : les migrations et les métissages, avec une intégration accélérée au long cours des mondialisations, ont fait de toutes les femmes et de tous hommes des parents, même différents, à la fois eux et nous ; c’est l’égalité dans la diversité.

Au-delà du message largement reçu condamnant les racismes, la tenue d’une exposition illustre la permanence de blocages. Logiquement patronnée par l’UNESCO – n’oublions pas la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’ONU en 1948 –, l’exposition et le catalogue[1] s’organisent autour de trois pôles, – « moi et les autres », « race et histoire » et « état des lieux » –, et convoquent des spécialistes pour ce qui est effectivement une « étude cohérente et globale » (Évelyne Heyer et Carole Raynaud-Paligot). Le public peu ou prou averti, selon la formule classique, et donc le citoyen comme le chercheur – ils peuvent ne pas se séparer –, trouveront dans cette volonté d’entendre, de comprendre et d’apprendre, des définitions des notions d’ethnocentrisme, de discrimination, de xénophobie, etc. (mais ni les concepts d’assimilation ni de multiculturalisme ne sont explicités). Obéissant à une interactivité rare, l’exposition propose des flashs, entre autres sur la science des races, portés par des illustrations, bien qu’attendues toujours parlantes, des explications sur les processus cognitifs qui nous amènent à classer et à regrouper, et un lexique bienvenus dans le catalogue, y compris quand il s’agit d'éclaircir ce qu’est l’islamophobie. Les visiteurs et les lecteurs pourront aussi s’appuyer sur de nombreuses données et des graphiques de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), de la DARES (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques), de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme), et des reproductions iconiques interrogées. Bref, des approches éclairantes et dès lors utiles.

Si certaines définitions ne font pas toujours consensus, dans l’espace public comme dans la production scientifique, le principal apport de l’ensemble est qu’il procède à une déconstruction du phénomène. Les auteurs et les scénographes retravaillent donc, non seulement les catégorisations et les hiérarchisations qui varient selon les époques, mais surtout les démarches d’essentialisation, dans les sociétés et dans les institutions. En historicisant les enjeux par des arrêts sur images, du développement du colonialisme à la mise en place des systèmes coloniaux, des racismes d’État aux génocides, ils montrent également les forces de la société civile (presse et autres médias, sociétés de géographie, groupes de pression économiques poussant à l’esclavage ou à l’indigénat, etc.). En outre, ils attirent notre attention sur les acteurs, toutes époques confondues (de Buffon à Gobineau, de Burger-Villingen à Broca, de Firmin à Las Casas), sur les facteurs, les effets et les défis, pointant notamment le fait que le racisme du sommet, avec toutes ses législations, constitutions et déclarations, rejoint celui des populations.

Incontestablement, le risque de l’anachronisme, voire du présentisme, a été dépassé. Les auteurs évoquent ainsi l’émergence des États-nations, l’affirmation des nationalismes et les rivalités aboutissant à lier nationalité et identité dans un nouveau critère d’appartenance qui peut s’ajouter à d’autres réductions de son « appartenance », à l’instar de la religion. Or, l’individu, contre toute assignation limitatrice, concentre d’infinies et d’indéfinies identités, sociales, culturelles, politiques, entre dissemblances et ressemblances ; cela pour chacun, ainsi qu’à l’intérieur des groupes, et entre ces derniers. Tout le reste est donc affaire de regards, c’est-à-dire de perception et de présentation, jamais neutres et parfois en miroir, avec notamment les risques d’un ethnocentrisme, avec une ethnicisation, voire une racialisation, autour de caractéristiques considérées comme acquises et invariables qui, non seulement constituent des stéréotypes, conscients ou non, passant par divers vecteurs d’hier et d’aujourd’hui (manuels, littératures, expositions universelles, publicités, slogans politiques…), mais peuvent instituer des rapports de domination, y compris au sein d’une « même » communauté.

Par ailleurs, l’analyse très sûre des problématiques, fondamentalement transdisciplinaire puisqu’elle fait appel à des historiens, à des sociologues, à des biologistes, est servie par un dispositif original, très théâtral, cherchant avant tout l’immersion dans un monde complexe. En jouant sur la surprise, l’émotion et le questionnement, l’exposition immerge le visiteur et le fait cheminer dans trois espaces, lui montre non seulement des objets mais des idées, à travers trois « expériences » : celle du sens, celle du ressenti et celle de la conscience pour le confronter aux fabriques des « racismes ordinaires » et des racismes des pouvoirs.

Le visiteur suit en conséquence un itinéraire qui le fait passer d’un cylindre où les images de vingt personnes du quotidien, étiquetées en fonction de critères distinctifs – sexe, couleur de la peau, statut social, religion et habillement –, projetées à 360 °, se succèdent, à un « hall d’aéroport », non-lieu impersonnel dit-on, mais plutôt « hyper lieu » de la mondialisation et donc de la circulation des hommes et des imaginaires[2], où il peut activer des bornes multimédias le plongeant dans des « vérités » préconçues pour précisément les déconstruire, non sans humour parfois[3]. Puis, pour accéder à la deuxième partie, il doit passer par un portique de sécurité, métaphore des barrières entre les hommes, qui lui jette des phrases chocs destinées à essentialiser l’identité qu’il est censé figurer. À leur suite, il évolue dans le temps et traverse trois cubes évoquant en particulier les politiques raciales aux États-Unis et dans l’Allemagne nazie, de même que le génocide au Rwanda et la responsabilité des puissances européennes – mais pas l’apartheid en Afrique du Sud et en Rhodésie du Sud. Un couloir de questions l’interroge et des mots le renvoient ensuite à des tabous jusqu’à l’état actuel des sciences, tant celle du vivant pour l’appréhension de la pluralité de la fraternité humaine, que les sciences sociales pour saisir les lieux et les indices des racismes en France. Comme pour rompre avec un éventuel refus de voir, c’est après avoir traversé un laboratoire de génétique avec ses lamelles suspendues et une « data room » que le « tout un chacun » se retrouve dans un appartement pour décrypter l’actualité des racismes, avant de s’ouvrir à un dialogue dans un café où lui est offerte la possibilité de participer à un débat entre scientifiques sur les modèles sociétaux et la multiplicité des identités. Ce véritable cheminement s’achève par quelques pas pour l’égalité de la famille humaine qui remémorent les marches contre les discriminations et pour les différences.

On pourra regretter quelques redondances dans le catalogue – sur les catégorisations collectives et individuelles par exemple –, et plus généralement des manques dans ce rappel des faits et cet appel aux consciences. Quid en effet de l’antisémitisme, au-delà de l’étude rapide du nazisme jusqu’à la « Solution finale » ? Quid des politiques raciales, singulièrement celles de Vichy ? Quid, au-delà des quelques protagonistes américains (Malcom X et Angela Davis), de l’effervescence associative contemporaine hexagonale, qui propose des réflexions et/ou des actions, dans une concurrence des causes, du CRAN (Conseil représentatif des Associations noires de France) au CRIF (Conseil représentatif des Institutions juives de France) en passant par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France)[4] ? Quid des récents progrès historiographiques[5] ? Mais on l’aura saisi, de même que la lutte contre le racisme ne se divise pas, l’exposé de ses réalités, de ses représentations, dans son histoire comme dans son actualité, ne se refuse pas, surtout avec cette très riche et belle exposition.

Notes :

[1] Évelyne Heyer, Carole Reynaud-Paligot (dir.), Nous et les autres. Des préjugés au racisme, Paris, coédition Muséum national d’histoire naturelle / La Découverte, 2017.

[2] Michel Lussault, Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2017, 320 p.

[3] Voir aussi Peggy Derder, Idées reçues sur les générations issues de l’immigration, Paris, Le Cavalier bleu, 2014, 176 p.

[4] Cf. Pap Ndiaye, « Jamais l’antiracisme n’a semblé aussi balkanisé », Le Monde, 25-26 juin 2017, p. 25.

[5] Voir Marie-Anne Matard-Bonucci, « L’histoire devant le racisme et l’antisémitisme », Histoire@Politique, n° 31, janvier-avril 2017, https://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=31&rub=dossier&item=297.

Emmanuel Naquet

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  • ISSN 1954-3670