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Comptes rendus
   

« Gilles Martinet : un parcours intellectuel et politique à gauche »

Centre d’histoire de Sciences Po, Paris, 22 mars 2016

Colloques | 07.07.2017 | Thomas Maineult
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© Sciences Po Centre d'histoire,  2016.Le colloque qui s’est tenu à Sciences Po le 22 mars 2016 a étudié dans ses différentes dimensions le parcours intellectuel et politique d’une figure importante de la gauche française : Gilles Martinet. Marc Lazar a introduit ce colloque en rappelant la concomitance de plusieurs dates : 1916, année de la naissance de Gilles Martinet ; 2006, année de sa mort ; et 1995-1996, date de la remise des archives de Gilles Martinet au Centre d’histoire de l’Europe du Vingtième siècle (CHEVS) alors dirigé par Pierre Milza. Marc Lazar a ensuite posé les jalons du parcours de Gilles Martinet, depuis son adhésion au communisme à l’âge de 17 ans jusqu’aux procès de Moscou, puis de son passage en tant que journalise chez Havas à son poste de rédacteur en chef à l’AFP après la guerre. Dirigeant la Revue internationale avec Pierre Naville, il créa L’Observateur en 1950 avec Roger Stéphane et Claude Bourdet, et appartint au courant de la nouvelle gauche, à l’Union de la gauche socialiste (UGS), puis au Parti socialiste unifié (PSU). Il entra au Parti socialiste (PS) en 1972, d’abord au sein du Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste (CERES), puis dans le courant rocardien. Sa carrière se poursuivit au Parlement européen. Gilles Martinet fut également directeur de la revue Faire. Ambassadeur de France en Italie de 1981 à 1984, il enseigna ensuite à l’ENA (1984-1990). Proche de la Fondation Saint-Simon, son intérêt se focalisa sur l’Europe (avec la revue Nouvelle Europe). Mais comment se situait-il par rapport au marxisme, au communisme, au socialisme ? Comment concilier une volonté de changement radical et les possibilités de réalisation de ce même changement ? Il s’agissait donc, lors de ce colloque, de repérer les invariants et les évolutions du parcours intellectuel et politique de Gilles Martinet, tout en les contextualisant.

La première session du colloque a évoqué le parcours politique de Gilles Martinet à gauche, ses engagements dans la première moitié du XXe siècle, son rôle de patron de presse et ses liens avec l’Italie. Alain Bergounioux a étudié la figure de Gilles Martinet comme penseur du socialisme. L’originalité et le fil directeur de sa pensée résident dans la confrontation d’une culture marxiste avec le réel. Alain Bergounioux a ainsi montré que Gilles Martinet était, dès les années 1940, un communiste critique à l’encontre du stalinisme, comme l’illustre au demeurant sa participation à la Revue internationale (1947-1955). Alain Bergounioux a ensuite insisté sur le socialiste révolutionnaire de la fin des années 1950 et les années 1960, lorsque Gilles Martinet devint l’un des théoriciens de la transition vers le socialisme. Les années 1960 furent de grandes années pour Martinet. Il publia deux livres importants : Le marxisme de notre temps (1962) et La conquête des pouvoirs (1968). Sa réflexion était toujours d’inspiration marxiste, mais Martinet renonça à sa vision restrictive du capitalisme. Il était également attaché au pluralisme démocratique comme valeur fondamentale, ce qui marqua sa rupture avec le léninisme. Enfin, analysant la figure du socialiste interrogatif à partir de son adhésion au PS, Alain Bergounioux a analysé le malentendu avec le CERES sur la place de l’État et l’attitude par rapport à l’Union de la gauche, son rapprochement avec le courant des Assises du socialisme et Michel Rocard. Gilles Martinet voulait être un homme d’influence et non plus simplement un instrument dans une lutte d’appareils.

Gilles Morin s’est intéressé, quant à lui, au parcours de Gilles Martinet, des années 1930 à la Résistance, et plus particulièrement à son passage du communisme au neutralisme. Après avoir rappelé l’histoire familiale de Martinet, Gilles Morin a insisté sur la journée du 6 février 1934 qui constitua un moment clé dans le combat antifasciste de Gilles Martinet. Responsable du groupe des étudiants communistes de Paris, il fut envoyé à Moscou où il rencontra Boukharine. Gilles Morin rappela que le DESS d’histoire de Martinet portait sur la politique du Directoire et de Bonaparte pendant la campagne d’Italie. La révolution bolchevique est vue comme une continuation de la Révolution française. Par son mariage, Gilles Martinet a fait la connaissance des milieux antifascistes italiens. Après avoir été démobilisé en juillet-août 1940, il entra à l’agence Havas de Clermont-Ferrand, mais il en sera écarté. Il fit la connaissance de Pierre Bernard, militant syndicaliste du Parti socialiste ouvrier et paysan, et devint résistant. Ses rapports avec le trotskisme furent marqués par son lien avec Pierre Naville. Enfin, la période de la Libération et du début de la guerre froide fut marquée par la figure du journaliste engagé. Gilles Martinet fut le premier rédacteur en chef de l’AFP. Sa position ambigüe explosa avec la guerre froide et il s’engagea clairement dans le camp communiste. Il se rapprocha de nouvelles personnalités telles que Claude Bourdet et Roger Stéphane.

Patrick Eveno a ensuite étudié la figure de Gilles Martinet patron de presse, à L’Observateur puis à France Observateur. Le 13 avril 1950 parût le premier numéro de L’Observateur. Claude Bourdet et Gilles Martinet en étaient les figures de proue. Mais, dès le début, ce tandem posa des problèmes. Ces deux personnalités ne partageaient pas la même vision. Martinet voulait faire un journal de dialogue, de confrontation. Il fallait donc professionnaliser L’Observateur, faire appel à des journalistes extérieurs, notamment du Monde, pour donner plus d’informations que de commentaires. Mais au printemps 1953, un nouveau concurrent fit son apparition : L’Express. La guerre d’Algérie procura une bouffée d’oxygène au journal qui était un farouche opposant à la politique menée en Algérie. Cependant, le journal apparaissait trop proche de l’Union de la gauche socialiste et Gilles Martinet considérait qu’il fallait se distinguer plus clairement du parti. La diffusion du journal remonta après l’arrivée du général De Gaulle au pouvoir, mais une cassure apparut après la fin de la guerre d’Algérie. Le tirage passa alors de 85 000 à 45 000 exemplaires. Le 12 novembre 1964 marqua la fin de France Observateur. Une semaine plus tard, Le Nouvel Observateur fut créé avec des transfuges de L’Express.

De son côté, Roberto Colozza s’est ensuite intéressé à la relation entre Gilles Martinet et la nouvelle gauche italienne, à leurs échanges, à leurs collaborations et à leurs influences. L’Italie joua un rôle central dans l’imaginaire de Martinet, notamment sur le terrain du journalisme. Gilles Martinet écrivait des articles sur la politique française dans la revue du Parti socialiste italien (PSI), Mondo Operaio. Il s’insérait ainsi dans un courant international de renouveau socialiste contre une gauche usée. La « nouvelle gauche » ou « gauche nouvelle » vit le jour. Lelio Basso se pencha sur cette nouvelle gauche et Gilles Martinet fut son interlocuteur. Cependant, Basso et Martinet ne regardaient pas dans la même direction et les références de la nouvelle gauche italienne ne furent pas centrales dans la réflexion de Martinet. Les deux hommes divergeaient quant à leur sensibilité militante profonde. D’un côté, le gauchisme du milieu intellectuel parisien et tiers-mondiste, alors que Martinet était attiré par des exemples moins exotiques (Yougoslavie). Mai 1968 accentua les divergences entre Martinet et Basso : pour l’un, c’était le retour au parti traditionnel (Martinet), pour l’autre la radicalisation militante et intellectuelle (Basso). Le grand dessein de créer une Internationale du socialisme de gauche en Europe disparût avec les réseaux créés par Martinet et Basso face à la recomposition des partis de gauche en Europe.

Jean-Pierre Cot témoigna ensuite sur le rôle et l’influence que Gilles Martinet eurent sur lui. Il a été profondément influencé par Gilles Martinet avant même de le connaître. Appartenant à une jeunesse étudiante de gauche, assez déboussolée du point de vue politique et marquée par la guerre d’Algérie, Gilles Martinet était, pour lui et sa génération, le principal penseur politique. Jean-Pierre Cot expliqua qu’il attendait avec impatience de lire les articles de Martinet dans L’Observateur et France Observateur. À différentes questions de l’auditoire, il confia que la contribution de Martinet sur la question du tiers monde n’était pas originale mais qu’il fut plus inspiré sur ce point dans son action gouvernementale par Lionel Jospin. Enfin, Jean-Pierre Cot s’est dit assez proche de Gilles Martinet dans le courant rocardien, se reconnaissant mieux dans la démarche de Gilles Martinet que dans celle de Michel Rocard.

La seconde session du colloque s’est intéressée à Gilles Martinet en tant que penseur du socialisme, aux liens qu’il a entretenus avec la gauche italienne et à ses références idéologiques et politiques. Mathieu Fulla a étudié « Gilles Martinet en socialisme, du PSU au PS (1960-1981) ». Dans ses deux livres de mémoires[1], Gilles Martinet s’est présenté en « Cassandre » puis en « observateur engagé ». Mais cette dernière expression était trop neutre pour qualifier son action. Il avouait avoir une passion pour la politique. Martinet fit de la politique au PSU et au PS, mais fonda l’Institut socialiste d’études et de recherches. Il fut l’un des principaux artisans des Assises du socialisme et fut nommé secrétaire national avant Michel Rocard, en quatrième position sur la liste du Parti socialiste (PS) pour les élections européennes. On assista alors au déploiement d’une double identité complémentaire, à la fois politique et intellectuelle, d’un double répertoire d’action dans la sphère publique. Martinet fit partie de la nébuleuse des politiques experts, mais il n’était pas un professionnel de la politique. Il appartenait également à la catégorie des journalistes faisant de la politique. Dans l’ouvrage Le marxisme de notre temps, se trouve l’essentiel des principes qui guidèrent sa décision. Mathieu Fulla y a relevé trois idées importantes : le socialisme marxiste antistalinien dépassant le cadre national ; le problème des chrétiens de gauche ; sa manière de penser le socialisme, la démocratie et l’État. Enfin, Gilles Martinet fut un franc-tireur en « Rocardie » et n’était pas un chantre du courant autogestionnaire. Il a su en définitive concilier éthique de conviction et éthique de responsabilité.

Michele Di Donato a, quant à lui, analysé le rapport entre Gilles Martinet et la gauche italienne et le « moment eurocommunisme », de son arrivée au PS jusqu’à sa nomination au poste d’ambassadeur. Il écrivait et intervenait souvent dans la presse italienne (Corriere della Serra, L’espresso, Il Mundo). Ses ouvrages étaient traduits en italien. Son engagement était en fait plus large : on retrouve son nom dans beaucoup d’initiatives socialistes en Italie. La question du renouveau des partis communistes et de la stratégie européenne des partis de gauche est posée, dans un contexte d’intérêt croissant du PS pour le communisme italien, un intérêt réel pour son élaboration culturelle et politique. Gilles Martinet développa une position particulière : un enthousiasme tempéré pour le PC italien et un intérêt plus important pour les alliés naturels du PS que sont les socialistes italiens. L’Italie devint une véritable terre de mission pour lui. L’engagement personnel de Martinet avec la gauche italienne fut de plus en plus lié à la stratégie internationale du PS à partir de 1975. Dans les premiers mois de 1977, un gouvernement de solidarité nationale vit le jour, soutenu par le PCI, et prônant la rigueur. Berlinguer livra d’importants discours sur l’austérité et Martinet lui apporta son soutien.

De son côté, Anthony Crézégut a étudié Gramsci comme compagnon de route de Gilles Martinet, de l’utopie de la troisième voie aux chemins du réalisme. Gramsci n’a jamais été une référence unique ni omniprésente chez Gilles Martinet. L’œuvre très riche de Gramsci lui permit de mener une réflexion sur les voies de la transformation sociale de l’Occident, soulignant la passion de l’intellectuel total et la nécessité de l’intellectuel spécifique. Gramsci fut en fait un détour sur la route de Martinet. Anthony Crézégut s’est également intéressé à l’utopie de la troisième voie, à la recherche de l’unité de la gauche, à la fonction de l’intellectuel expert et au rôle joué par l’Italie. Gilles Martinet entretint des liens avec des syndicalistes et des socialistes italiens qui avaient connu Gramsci. C’est dans la revue Les cahiers internationaux (1949-1961), dont Martinet fut l’un des architectes, que Gramsci sortit des limbes. Gramsci était présent pendant la période où Martinet fut à France observateur. Dans ses œuvres, la référence à Gramsci fut aussi associée à la réflexion sur l’intellectuel organique et fut inséparable de l’italophilie de Martinet, tout à fait structurante. Il « aimait l’Italie avant de la connaître ».

Marc Lazar a enfin introduit une dernière table ronde, qui réunissait des témoins ayant connu Gilles Martinet, centrée sur la relation que Gilles Martinet entretint avec les médias, car ce journaliste faisant de la politique était l’homme d’un journal et un homme de revues. Michèle Cotta, qui est rentrée à L’Observateur quand elle était à Sciences Po et sur la recommandation de Claude Estier, s’est remémorée la figure du patron de presse, très directif, très habile, et d’une très grande drôlerie. Sous sa coupe, L’Observateur était très soudé, provoquant des frictions avec Claude Bourdet. Patrick Viveret évoqua sa rencontre avec Gilles Martinet lors de la création de la revue Faire. Celle-ci faisait partie du « deal » à un moment où Gilles Martinet sortait de son rôle d’intellectuel pour devenir ambassadeur de France. Furent également abordées ses relations avec Michel Rocard. Son rapport était aux antipodes d’une logique de dépendance à l’égard d’un leader. Martinet était intéressé par la trajectoire de Rocard, mais il n’était pas du tout rocardien au sens tactique, ni même au sens personnel. Il était très présent à la revue Faire, sans être directif. Jean-Luc Pouthier rappela sa rencontre avec Gilles Martinet alors qu’il était étudiant au Centre de formation des journalistes (CFJ). Gilles Martinet était un mythe pour ces étudiants. Par la suite, il le rencontra à deux reprises en Italie et visita notamment en sa compagnie le Palais Farnèse. Pendant son ambassade, Gilles Martinet chercha à compléter sa connaissance de l’Italie dans les domaines dont il était peu familier, comme la Démocratie chrétienne italienne (DCI) et les catholiques italiens.

Gilles Finchelstein conclut le colloque en insistant sur le fait que la Fondation Jean-Jaurès veut être un lieu de connaissance, de transmission, de fidélité, le lien entre Martinet et la Fondation étant important. Il y a un mystère Gilles Martinet. Sa carrière politique fut remarquable, mais peut-être ne fut-elle pas à la hauteur de ses qualités. Ce paradoxe s’explique-t-il par un excès d’honnêteté ? Par un excès d’éclectisme ? Gilles Martinet avait en effet plusieurs cordes à son arc. Lors de ce colloque, l’extraordinaire singularité de Gilles Martinet, qui a emprunté un chemin qui ne mène pas nulle part, mais qui mène autre part, fut mise en avant.

Notes :

[1] Gilles Martinet, Cassandre et les tueurs : cinquante ans d’une histoire française, Paris, Bernard Grasset, 1986, 269 p. ; id., L'observateur engagé, Paris, Jean-Claude Lattès, 2004, 269 p.

Thomas Maineult

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  • ISSN 1954-3670