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Comptes rendus
   

Deux « demi-hommes » de lettres

Michel Leymarie, La preuve par deux, Jérôme et Jean Tharaud, Paris, CNRS Éditions, 2014, 399 p.

Ouvrages | 05.07.2015 | Emmanuel Dreyfus
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Publications de la SorbonneAvec La preuve par deux, Michel Leymarie, présente une biographie originale non pas d’un écrivain, mais d’une paire d’écrivains, phénomène littéraire assez rare. Les Frères Tharaud, Jérôme et Jean, ont écrit en effet la quasi-totalité de leur œuvre à quatre mains. Michel Leymarie rappelle les Grimm, les Boneff, les Rosny, les Margueritte, Erckmann et Chatrian, et surtout les Goncourt. Cependant les frères Tharaud ne sont plus guère connus aujourd’hui, et peut-être à juste titre. Qui lit encore Dingley l’illustre écrivain (1906, prix Goncourt en 1906) ou La randonnée de Sambou Diouf (1902) ou a fortiori Quand Israël est roi (1921) – même si Alerte en Syrie (1937) pourrait bénéficier d’un malentendu ? L’amateur de lettres retrouve toutefois la trace de leur style, qui fut considéré comme classique, dans les exemples du Dictionnaire de langue française de Robert ou du Bon Usage de Grevisse.

Pourtant la vie de ces deux « demi-hommes » de lettres demeure d’un grand intérêt pour l’historien. Les raisons pour lesquelles on les lisait sont sans doute les mêmes que celles pour lesquelles on ne les lit plus, mais elles reflètent assez bien les idées politiques du début du XXe siècle. Les deux frères sont à la fois nationalistes, colonialistes et antisémites, ce qui fait beaucoup pour un lecteur du XXIe siècle.

Ils sont d’abord nationalistes. Après une enfance à Saint-Junien (Haute-Vienne), où Jérôme naît en 1874 et Jean en 1877, puis à Angoulême, Jérôme monte à Paris, réussit la rue d’Ulm, devient l’ami de Péguy. Avec Jean, qui l’a rejoint, il participe aux Cahiers de la Quinzaine ; ils sont aussi dreyfusards. Après quelques voyages, la nécessité, qui n’est pas exempte d’admiration, les conduit à être l’un puis l’autre secrétaire de Barrès. Ils vont adopter les idées de celui qui restera leur maître, et fréquenter  une partie de ses relations. Paul Déroulède aussi les côtoie et les inspire. Les revenus des frères Tharaud proviennent de plus en plus du journalisme ; ils livrent des articles sur la politique internationale et l’actualité littéraire à la presse conservatrice, de l’Éclair au Gaulois, tout en tâtant du roman et du roman historique.

C’est Dingley, l’illustre écrivain, une biographie romancée de Rudyard Kipling, qui leur vaut le Goncourt en 1906, une polémique et le début de l’aisance financière. Ils deviennent des auteurs à la mode. Après trois années de guerre où ils font leur devoir dans les tranchées comme simples soldats, les frères Tharaud rejoignent Lyautey au Maroc. À La fête arabe sur l’Algérie se joignent Rabat, Fès et Marrakech, des récits de voyage non sans pittoresque ni clichés, qui les installent comme écrivains coloniaux, avant le roman de Sambou Diouf, un brave homme tirailleur sénégalais, héros et mutilé.

Leur antisémitisme est peut-être d’abord touristique et de cliché. Né de la visite des ghettos de Galicie, il est prétexte à des séries romanesques se voulant réalistes. Il devient en revanche politique lorsque la révolution hongroise de 1919 se voit interprétée comme la prise du pouvoir par les juifs dans l’ouvrage Quand Israël est roi. Et puis comme cela plaît dans les salons qu’ils fréquentent, les Tharaud en font un filon, qui leur rapporte tirages et droits d’auteur.

Dans les années 1930, les Tharaud deviennent des notables, à l’aise et installés : l’aîné s’est marié, le cadet vit avec le couple. Leur grande affaire est désormais l’entrée à l’Académie française. Jérôme y parvient en 1938, Jean suit en 1946. Leur militantisme littéraire de droite « nationale » fait que leur sociabilité et leurs opinions auront compté sans doute autant que leur talent pour l’élection. C’est le clan maurassien qui porte Jérôme sous la Coupole, ce sont ses restes et le vide qu’il laisse qui permettront à Jean d’être élu après-guerre. En effet, les Tharaud se tiennent à l’écart de la collaboration, suspendant leur antisémitisme de plume et se rangeant progressivement du côté de l’opposition académique. Ce qui ne les empêchera pas d’adhérer à l’association de défense du maréchal Pétain et de soutenir Maurras à la Libération.

Mais avec la guerre, le moment de gloire semble passé. Leurs livres n’ont plus de succès, leurs articles ne sont plus demandés. Ils meurent en 1952 et 1953, le cadet suivant l’aîné. L’oubli suit, et Michel Leymarie reconnaît qu’il ne reste aujourd’hui pas grand-chose des Tharaud. On peut regretter simplement l’absence en annexe d’une bibliographie exhaustive de leur œuvre, même si on referme l’intéressant ouvrage de Michel Leymarie avec une envie très modérée de lire par pur plaisir les frères Tharaud.

Notes :

 

Emmanuel Dreyfus

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  • ISSN 1954-3670