Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Jaime Pensado, Rebel Mexico: Student Unrest and Authoritarian Political Culture During the Long Sixties,

Stanford, Stanford University Press, 2013, 360 p.

Ouvrages | 12.05.2015 | Romain Robinet
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Lauréat du Mexican History Book Prize en 2014, Jaime Pensado vient, avec l’ouvrage Rebel Mexico, offrir de nouvelles perspectives sur ce qu’il appelle les « longues années soixante » (1956-1971) et sur la formation, dans le Mexique de l’après-guerre, du « problème étudiant » dont l’aboutissement tragique fut le massacre de centaines de jeunes manifestants sur la Place des Trois Cultures à Mexico. Son étude, novatrice à bien des égards, est susceptible d’intéresser aussi bien les latino-américanistes, les historiens de la guerre froide que les spécialistes des mouvements étudiants. L’ouvrage est divisé en trois grandes parties et neuf chapitres, suivant une trame chronologique, dont les temps forts sont marqués par les mouvements étudiants de 1956, de 1958, la réception de la Révolution cubaine à partir de 1959 et par l’année 1968.

L’introduction prend soin de replacer le cas mexicain dans le cadre latino-américain. Soucieux de se distinguer des régimes militaires, les gouvernements mexicains successifs ont considérablement développé les « mécanismes extralégaux de contrôle et de médiation » afin d’éviter l’usage de la force (p. 5). Ces ressources, qui sortaient du cadre de la légalité, étaient les suivantes : usage considérable d’agents provocateurs, contrôle d’intermédiaires jugés charismatiques (porristas), corruption des principaux leaders étudiants (dits alors charros). L’auteur souligne d’ailleurs que le Parti révolutionnaire institutionnel (le PRI, fondé en 1946) n’était pas le seul à faire usage de ces mécanismes extralégaux (p. 6). Pour étayer son propos, Jaime Pensado s’est fondé sur une documentation abondante : archives présidentielles, sources produites par l’État secret mexicain (en particulier par la Direction fédérale de sécurité, DFS, et la Direction générale de recherches politiques et sociales, IPS), journaux, témoignages d’anciens agents provocateurs, d’anciens intermédiaires ou de leaders étudiants.

Le premier chapitre s’intéresse au monde étudiant à l’époque du « miracle mexicain » (1940-1966), période de forte croissance économique (6% par an), qui n’impliqua pas de réduction réelle des inégalités (p. 20). Durant cette période, les conditions de vie des étudiants de l’Institut polytechnique national (IPN), alors très largement issus des classes populaires exclues du « miracle » économique, étaient très différentes de celles de leurs homologues de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), enfants de la classe moyenne pour la plupart. La distinction entre « universitaires » et « polytechniciens » n’était pas uniquement sociale. L’Université avait gagné son autonomie en 1929 et en 1933, défiant les gouvernements de la Révolution (1910-1940), alors que l’IPN avait été fondé en 1936 comme un nouvel établissement au service de l’État révolutionnaire. Le panorama général dressé par l’auteur pour les années 1920 et 1930 contient peu d’erreurs (on relève toutefois une erreur de lieu, p. 24) mais apparaît trop rigide : Pensado présente ici une vision figée d’une supposée « structure corporatiste » du monde scolaire (p. 27-28) alors que la réalité fut complexe et mouvante. Mais c’est sans doute le seul véritable reproche factuel qui puisse être fait à un ouvrage dont le cœur reste les années 1950 et 1960. L’époque fut aussi celle d’une explosion de la population étudiante (p. 29), alors  très peu féminisée. À partir de la fin des années 1940, le gouvernement favorisa largement l’UNAM aux dépens de l’IPN. L’Université était la vitrine du régime priiste et le président Miguel Alemán put se réjouir d’inaugurer la « glorieuse » Cité universitaire en 1952, présentée comme un « cadeau personnel » du magistrat suprême aux étudiants (p. 35). L’époque était enfin à la corruption et au clientélisme syndical (charrismo), sorte de caciquisme urbain (p. 38). Favorisé par le contexte de guerre froide, l’autoritarisme se manifesta aussi par la modernisation des services secrets (la DFS entraînée par le FBI), l’usage intempestif de la « Loi de Dissolution sociale » (initialement formulée en 1941 contre les éléments fascistes) et la création du corps des granaderos (équivalent mexicain des CRS).

Le second chapitre (Fun and Politics in Postwar Mexico)  est probablement le plus stimulant de tous. Il montre l’intérêt particulier des gouvernements post-révolutionnaires pour les divertissements étudiants, dans une perspective explicite de dépolitisation de la jeunesse. Pensado établit une distinction entre l’amusement (relajo), caractéristique des années 1940-1950, et l’esprit de fête plus violent et chaotique des années 1960 (desmadre). Les autorités politiques et scolaires s’accommodèrent très bien des pratiques de bizutage, donnant pour ce faire de l’argent et des boîtes d’œufs aux leaders étudiants. Rituel de passage, la « parade des chiens », c’est-à-dire celle des étudiants de première année, souvent déguisés en femmes, put ainsi s’affirmer dans les années 1940-1950 (p. 53). Les autorités politiques encourageaient aussi le développement du football américain sur les campus, le président de la République donnant généralement le coup d’envoi des jeux. À l’UNAM, la Loi organique de 1945 (« Loi Caso ») favorisa d’ailleurs la multiplication des associations à caractère sportif, culturel ou récréatif, afin de dépolitiser les étudiants (p. 66). Néanmoins, ces nouvelles organisations officiellement apolitiques étaient paradoxalement… des arènes politiques. Les contrôler permettait de s’assurer une mainmise sur la majorité des étudiants. Jaime Pensado s’intéresse, dans ce cadre, aux « intermédiaires du relajo ». L’auteur analyse l’action du plus important de ces intermédiaires, Luis Rodríguez, surnommé « Cure-dent » (« Palillo »), ami du président Miguel Alemán. Éternel étudiant, Palillo était proche des plus hautes autorités : le ministre des Communications alla même jusqu’à lui prêter l’hélicoptère de l’ambassade américaine afin qu’il pût atterrir en plein milieu d’un stade de football lors d’une rencontre entre les équipes de l’UNAM et de l’IPN (p. 68). Les étudiants proches de Palillo pouvaient obtenir des équipements sportifs, se rendre aux fêtes organisées par le recteur dans des hôtels de luxe (ou dans des lupanars), et même voir leurs notes revues à la hausse. Maître du divertissement, Palillo pouvait mobiliser les élèves beaucoup plus aisément que la Fédération des étudiants universitaires (FEU). Il joua un rôle décisif dans l’organisation de la grève étudiante de 1958, mouvement que soutenait aussi le recteur Nabor Carrillo. Le chapitre se conclut en évoquant la formation d’une contre-culture juvénile (celle du desmadre) au début des années 1950. Les jeunes Mexicains des classes populaires puis des classes moyennes furent particulièrement influencés par Marlon Brando et James Dean. La presse commença alors à s’alarmer de l’existence d’une « rébellion sans cause » au sein de la jeunesse (p. 77).

Le troisième chapitre se concentre sur les soixante-douze jours de grève de l’IPN en 1956, considérée par l’auteur comme une rupture dans l’histoire des mouvements étudiants au Mexique et comme le début des « longues années soixante ». En 1956, les demandes des « polytechniciens » étaient le remplacement immédiat de sept administrateurs de l’IPN et l’obtention d’un statut d’autonomie pour leur établissement (similaire à celui de l’UNAM). Les doléances étaient aussi matérielles (bourses). L’auteur présente cette grève comme « la première contestation étudiante de masse », ce qui est discutable au vu du précédent de 1929 (p. 85). L’argumentation de l’auteur est plus convaincante quand il évoque les nouveaux répertoires d’action des étudiants, qui préfigurent ceux de 1968. Les « meetings éclairs », le détournement des bus scolaires et les « brigades d’informations », composées de polytechniciens allant expliquer le sens de leur grève à une opinion publique intoxiquée par les calomnies propagées par les médias et le gouvernement sont désormais les instruments privilégiés de la lutte (p. 90-92). 1956 fut décisif dans la formulation, par les médias, du « problème étudiant », associé à la violence et au péril communiste.

Le quatrième chapitre est consacré au « rétablissement de l’autorité » après la grève de 1956 et au développement de nouveaux mécanismes de contrôle à l’IPN mais aussi à l’UNAM. L’un des buts était de provoquer la violence au sein du mouvement étudiant pour le discréditer. L’auteur insiste en premier lieu sur le recrutement par les autorités de pistoleros ou de pseudo-étudiants, en réalité issus des gangs de Mexico (notamment le gang « gorila », p. 104). En second lieu, plusieurs authentiques étudiants de gauche encourageaient la violence parce qu’ils avaient été corrompus et pensaient à leur carrière future. Au soutien de cette stratégie, le gouvernement fit appel à la force : l’armée occupa les écoles de l’IPN, le 23 septembre 1956, sur demande du président, et plusieurs centaines d’étudiants furent arrêtés (« opération P », p. 107-108). Après 1956, l’argent vint remplir les caisses de l’IPN. Les dirigeants de la Fédération nationale des étudiants techniques (FNET, le syndicat présent dans l’établissement) furent alors remplacés par une faction liée à un homme politique proche du PRI (mais membre d’un autre parti). Ce charrismo étudiant se manifesta aussi à l’UNAM même si, là encore, le PRI (lui-même divisé en factions) n’était pas le seul acteur de la politique universitaire (le PAN fut aussi important jusqu’au début des années 1950).

Le cinquième chapitre analyse un second moment important : la grève étudiante de soutien aux conducteurs de bus durant l’été 1958. Première réconciliation entre les trois composantes du monde étudiant de Mexico, c’est-à-dire entre les élèves de l’UNAM, de l’IPN et ceux de l’école normale (on parle alors d’« Alliance Tripartite », p. 139), le mouvement critiqua ouvertement le charrismo, l’autoritarisme et la Loi de Dissolution sociale. Les organisations traditionnelles (comme la FEU) furent rejetées et laissèrent la place à des assemblées ainsi qu’à une Grande Commission Etudiante (GCE). 1958 marqua la renaissance d’un mouvement étudiant représentatif de tous les types d’établissements, offrant une « alternative vitale » au PRI. L’auteur y voit, à juste titre, les origines de la Nouvelle Gauche mexicaine (p. 143). 

Le chapitre 6 analyse l’impact de la Révolution cubaine sur les étudiants mexicains, à travers trois aspects : apparition de nouvelles organisations étudiantes, création de nouveaux espaces de contestation, plus grande importance de l’idéologie. L’auteur insiste longuement sur les acteurs qui formèrent la « Nouvelle Gauche », notamment les revues El Espectador, El Corno Emplumado, et surtout le caricaturiste Rius (auteur de « Cuba pour les débutants », « Marx pour les débutants », et ennemi du régime). Favorable à la démocratisation du pays, cette gauche était critique de l’« Ancienne Gauche », qui avait selon elle oublié les principes fondateurs de la Révolution mexicaine de 1910, et différente de la « Gauche orthodoxe » communiste. Ce fut cependant cette dernière qui eut le plus d’influence sur les étudiants au début des années 1960. Pour ces derniers, inspirés par José Revueltas, théoricien marxiste, la Révolution mexicaine était « morte » et seuls des étudiants ayant une véritable compréhension du marxisme-léninisme étaient capables de mener à bien la révolution prolétarienne (p. 161). De nombreux professeurs favorisèrent de fait l’enseignement des penseurs marxistes. La question de la violence se posa, mais une majorité d’étudiants plaidait pour « une révolution sans fusil » (p. 168). 

Le chapitre 7 décrit la réaction des autorités politiques (l’administration Díaz Ordaz) et éducatives face à la radicalisation des campus. Les intermédiaires charismatiques (les porristas) qui assuraient les divertissements étudiants furent peu à peu remplacés par des agents provocateurs venus du lumpenprolétariat (les porros). Le charismatique Palillo fut ainsi contraint de partir étudier à Paris en 1964. Financées directement par la présidence, des « organisations fantômes » (p. 187) aux noms révolutionnaires (« Che Guevara », « Emiliano Zapata ») furent créées pour semer la confusion au sein du mouvement étudiant : elles attaquaient les autres organisations, les inondaient de propagande mensongère, le tout au nom « du peuple vietnamien » et de la « révolution socialiste ». Les témoignages d’anciens gangsters recrutés par les autorités éducatives sont éloquents. Les jeunes des gangs bénéficiaient paradoxalement d’une forme d’ascension sociale en devenant des porros.

Différent des précédents, le chapitre 8 s’intéresse au consensus conservateur qui accompagna la répression du mouvement de 1968. L’auteur affirme que l’absence de soutien populaire au mouvement étudiant s’expliquait par la mobilisation des voix conservatrices les plus influentes (à l’instar du chantre de la Révolution mexicaine, l’écrivain Martin Luis Guzmán). Si une mobilisation internationale en faveur des étudiants mexicains eut lieu de Toronto à Grenoble (p. 210), il exista aussi un courant national qui justifia l’usage (démesuré) de la force, au nom de la défense de la nation, des valeurs religieuses et de la protection de la jeunesse.

En conclusion, Jaime Pensado souligne que le massacre de 1968 fut paradoxalement le signe de la faiblesse de l’État priiste, son ultime recours. L’auteur termine en plaidant pour une « histoire kaléidoscopique » des années 1960, insistant sur la diversité de la « génération de 1968 » (qui ne se limite pas aux « soixante-huitards » les plus médiatiques). On peut cependant regretter que Jaime Pensado n’ait pas consacré un chapitre plus complet à l’événement 1968 et qu’il se soit concentré, de manière quasi exclusive, sur la ville de Mexico. Par ailleurs, une composante fondamentale du mouvement étudiant mexicain, les catholiques, n’apparaît que trop sporadiquement dans son récit. L’ouvrage, dans son ensemble, est néanmoins novateur et offre de nouvelles pistes pour repenser l’histoire du second XXe siècle mexicain, à l’instar des écrits de Kristin Ross pour le cas français.

Notes :

[1] Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Complexe, 2005.

Romain Robinet

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  • ISSN 1954-3670