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Comptes rendus
   

« Henri Wallon. Une voix pour la République »

Archives nationales, Paris, 30 janvier 2015

Journées d'études | 12.05.2015 | Roseline Salmon
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Un homme aux multiples facettes. Tel est apparu Henri Alexandre Wallon lors de la journée d’études qui lui a été consacrée le 30 janvier 2015 aux Archives nationales. Certes, cette date n’a pas été choisie au hasard. Elle coïncide et célèbre le 140e anniversaire de l’amendement qui donna naissance à la Troisième République et fit passer son auteur à la postérité[1]. Mais les nombreux intervenants de cette journée se sont employés à dépasser ce moment commémoratif pour ne pas réduire à quelques heures la longue vie d’Henri Wallon, commencée en 1812 sous Napoléon et qui s’acheva en 1904 sous une République née de sa décisive contribution.

Cette traversée du siècle lui a même donné l’occasion d’avoir plusieurs vies, les unes s’ajoutant aux autres sans se contredire, grâce à deux fils conducteurs : le catholicisme et la République. Tout au long de la journée ont été évoqués : l’homme du Nord père de dix enfants ; le brillant élève du collège de Valenciennes entré à l’École normale supérieure en 1831, agrégé d’histoire dès 1834 ; l’historien reçu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres à 37 ans, perpétuel défenseur de la liberté de l’enseignement ; l’homme politique, républicain convaincu, élu député en 1849 et 1871, ministre de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-arts de mars 1875 à mars 1876, sénateur inamovible pendant près de trente ans ; le catholique libéral, homme de conviction, farouche opposant de l’esclavage auquel il consacre dès 1847 un ouvrage intitulé Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité[2] et partisan inconditionnel du suffrage universel.

La naissance d’une République et la mémoire d’un témoin exceptionnel de l’histoire intellectuelle et politique du XIXe siècle justifient pleinement l’organisation d'une journée d'étude. Mais celle-ci a été aussi l’occasion de faire connaître un don d’archives fait récemment aux Archives nationales[3].

Ce don voulu par l’Association des descendants et des amis de l’homme politique Henri Alexandre Wallon est l’aboutissement d’un dépôt effectué il y a une dizaine d’années auprès des Archives départementales du Jura par une partie de la famille, une famille très nombreuse représentée le 30 janvier 2015 par une cinquantaine de ses membres. L'Association « d’origine familiale est née en 2003 de la volonté des membres de la famille de créer les conditions objectives permettant le regroupement et la conservation de documents familiaux d’intérêt historique, culturel ou scientifique et l’organisation d'événements culturels (en 1975 pour le centenaire des lois constitutionnelles, en 2004, à l’occasion du centenaire de la mort d’Henri Wallon) ou familiaux[4] ».

Cette journée a donc revêtu un caractère exceptionnel grâce à ce don appelé à s'accroître. Il reste « des archives encore dispersées, notamment des correspondances par ballons montés pendant le siège de Paris, des correspondances familiales entre les enfants d'Henri Wallon, pendant la Première Guerre mondiale, de très nombreuses photographies[5]...». Les correspondances sont l’une des grandes richesses de ces archives privées. Henri Wallon eut d’innombrables échanges épistolaires avec ses enfants, son maître Michelet, son prédécesseur au Collège de France Guizot, son congénère et rival Duruy, ses amis monseigneur Dupanloup ou l’abbé Rara. Sa position en a fait un interlocuteur privilégié des élites intellectuelles, politiques et religieuses de son siècle. Son descendant, Didier Wallon, secrétaire général de l’Association, a publié plusieurs volumes de correspondance. Dans sa présentation, ce dernier a montré combien le rôle joué par la famille sur plus d'un siècle donnait à ce fonds une forte identité.

Françoise Banat-Berger, directrice des Archives nationales, a exprimé sa gratitude pour ces archives données sans conditions ni réserves de consultation et arrivées à l’été 2014[6]. Coté 722 AP, elles viennent rejoindre le fonds d’Henri Wallon, son petit-fils, médecin psychologue et homme politique[7].

Citant André Malraux – « L'homme est ce qu'il cache » –, Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel, a offert dès l'ouverture de la journée une perspective pour l'ensemble du parcours d'Henri Wallon. Il a rappelé quelques-unes de ses qualités – modestie et urbanité –, soulignant qu'au-delà d'une loi pour la République, Henri Wallon fut aussi « un sage de la République ».

Sous la modération d'Isabelle Aristide, conservateur responsable du département des Archives privées des Archives nationales (DAP), les huit participants à la table ronde de la matinée, après avoir présenté leur institution ou leur association, ont à tour de rôle expliqué la qualité des liens que chacune d’entre elles entretient avec Henri Wallon. La discussion a permis des échanges animés laissant émerger des aspects moins connus de sa vie. Ainsi le président de l’Association des anciens élèves du collège et lycée de Valenciennes, Yves Cauvin, a montré son attachement au collège de son enfance. Henri Wallon a d’ailleurs œuvré pour sa transformation en lycée puis est devenu le premier président de l'Association des anciens élèves. Guillaume Brokaert, archiviste de la Ville de Valenciennes, a évoqué son goût pour les arts et son soutien aux artistes locaux. Il a fait part de son engagement pour défendre le statut de la réforme des retraites du personnel municipal. Pauline Debionne, du Sénat, et Bertrand Marcincal, de l'Assemblée nationale, ont respectivement présenté les ressources documentaires conservées sur Henri Wallon dans leurs services : ses propositions de lois sur l’enseignement, son action en faveur de l’état-civil parisien ou des douanes en sont de bons exemples. Emmanuelle Giry, conservateur aux Archives nationales, après avoir évoqué la série C des Archives nationales, a dressé à travers les dossiers du ministère de l’Instruction publique, classés en F 17, un tableau de son action ministérielle[8]. Elle a également mentionné les archives qui permettent de retracer sa carrière universitaire (ENS, Rectorat). Michèle Moulin, conservateur à la bibliothèque de l’Institut où il vécut et dont il fut donateur, a présenté la correspondance d’Henri Wallon (une vingtaine de lettres) avec d’autres académiciens[9]. Patrick Latour, conservateur à la Bibliothèque Mazarine, a expliqué qu’avec le fonds de trois mètres linéaires des géographes Demangeon-Perpillou, la bibliothèque détient des archives familiales liées à Henri Wallon[10]. On y trouve des correspondances, ses ouvrages, ses activités dans la Société anti-esclavagiste, sa carte de lecteur en 1834 à la Bibliothèque nationale et des articles nécrologiques lors de son décès en 1904.

L’après-midi, Michel Zink, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles lettres, a évoqué l’académicien, son prédécesseur et aïeul. Puis le professeur Bernard Ménager a retracé la carrière parlementaire d’Henri Wallon. Personnalité atypique, sans mandat local, Henri Wallon est un « minoritaire qui assume d’être minoritaire même au sein de sa famille politique ». Bernard Ménager a rappelé l’engagement d’Henri Wallon sur les questions coloniales et patrimoniales, puis son opposition à la révision constitutionnelle et à la liberté syndicale. Jean-Marc Guislin, professeur à l’université Lille III, a fait la démonstration de la modération d’Henri Wallon dans le domaine religieux et politique. Où le situer sur l’échiquier politique ? Enfant de la révolution de 1848 en raison de son engagement républicain, Henri Wallon a préféré s’éloigner de la politique pendant tout le Second Empire pour mieux y revenir dès la chute du régime. Le débat portant sur son appartenance au centre gauche ou au centre droit est soulevé par plusieurs participants qui, sans donner de réponse définitive, insistent sur ses liens avec le journal des catholiques libéraux, Le Correspondant, et sa proximité avec le courant orléaniste.

Deux interventions ont éclairé la manière dont Henri Wallon exerça son métier d’historien ; elles ont permis de saisir comment ses principaux centres d’intérêt ont mutuellement nourri l’homme politique et l’historien. Si le premier ouvrage d’Henri Wallon porta sur l'esclavage et lui valut d'être remarqué par Victor Schoelcher, ses derniers travaux furent consacrés à la période révolutionnaire. Le professeur Philippe Contamine a présenté La Vie de Jeanne d’Arc, ouvrage paru en 1860, véritable succès, réédité à de nombreuses reprises, traduit en allemand et livre de prix de fin d’année. Ce travail révèle un « historien engagé » lors du procès de béatification de Jeanne, et permet également d’entrevoir les relations qu’Henri Wallon entretient avec Pie IX. Yann Potin, chargé d’études documentaires aux Archives nationales, est revenu sur la carrière de celui qui fut aussi l’auteur de Saint Louis et son temps[11], et s’est interrogé sur sa place dans l’histoire républicaine. Henri Wallon est-il le chaînon manquant alors qu’il a connu quatre générations d’historiens et était, selon Michelet, un homme de réseaux ?

Cette journée n’a pas cherché à ignorer certains de ses manques : Henri Wallon était un piètre orateur qui ne savait pas donner de la voix, et ses hésitations furent nombreuses au cours de sa longue carrière de sénateur inamovible.

Le président de l’Association internationale de droit constitutionnel, Didier Maus, après avoir brossé dans la matinée les traits principaux de l’amendement Wallon en démontrant son importance pour ses contemporains puis sa postérité dans les ouvrages de droit constitutionnel, s’est réjoui que cette journée d’études ait apporté tant de subtils éclairages sur la personne d’Henri Wallon. Il a appelé de ses vœux des travaux universitaires. Or plusieurs mémoires de maîtrise, certains quelque peu datés, ont pris pour sujet cette figure importante de la Troisième République[12]. Cependant, une thèse de doctorat publiée serait fort utile à la recherche historique. Elle rendrait de surcroît un hommage mérité à un homme présent dans les débats les plus importants de son temps et qui, en deux phrases, a forgé pour longtemps le visage institutionnel de la France. Didier Maus a enfin salué l'action originale et exemplaire de cette famille qui par son don honore et éclaire l'histoire de la République.

Notes :

[1] « Le président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans ; il est rééligible. »

[2]Henri Wallon, Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité, Paris, Imprimerie royale, 1847.

[3] Ce don a été décidé lors de l’assemblée générale de l’Association en janvier 2014.

[4] Extrait du texte de présentation de l’Association.

[5] Ibid.

[6] En cours de classement, le fonds Henri Wallon sera consultable sur le site de Pierrefitte-sur-Seine.

[7] Coté 320 AP.

[8] La série C conserve par législature : les élections, les projets et propositions de loi, les pétitions, la comptabilité, les lois et résolutions.

[9] En font partie un manuscrit soudanais, les archives d’Antoine de Quatremère de Quincy et du numismate Maximin Deloche.

[10] Louise Demangeon est née Wallon.

[11] Henri Wallon, Saint Louis et son temps, Paris, Hachette, 1875.

[12] Michèle Grenot, Henri Wallon (1812-1904). Les fondements et l'évolution de ses idées ; les motivations de ses activités, mémoire de maîtrise d'histoire, 1973 ; Didier Dastarac, Un correspondant d'Henri-Alexandre Wallon : l'abbé François-Alexis Rara, mémoire de maîtrise d'histoire, 1973 ; Fabienne Wallon, Henri-Alexandre Wallon (1812-1904), champion du catholicisme au XIXe siècle, mémoire  de maîtrise d'histoire, 1983.

Roseline Salmon

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  • ISSN 1954-3670