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Comptes rendus
   

La Maison d’Auguste Comte

Musées | 11.05.2015 | Matthieu Béra
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© Musée Auguste ComteLa Maison d’Auguste Comte, située 10 rue Monsieur-le-Prince[1] à Paris, dit beaucoup sur ce sociologue (1798-1857) à la fois méconnu et important. Ses successeurs lui doivent le nom de leur discipline en 1838[2]. La « physique sociale » était son premier choix, mais il y renonça car cette terminologie venait d’être utilisée par Adolphe Quételet[3] dans Sur l’homme et le développement de ses facultés, ou Essai de physique sociale (1835). L’audience de Comte a été très importante à bien des niveaux sur les élites républicaines, politiques (Gambetta, Clemenceau[4], Ferry) ou scientifiques (Renan, Littré, etc.), parfois internationales (John Stuart Mill fut son contemporain). Pourtant, il n’est plus trop lu ni enseigné. On sait qu’il a influencé de nombreux auteurs, dont Émile Durkheim, qui occupa le premier la charge de cours de « science sociale » à Bordeaux en 1887 et la première chaire de « sociologie » à la Sorbonne en 1913.

Originaire de Montpellier, Auguste Comte habita au cœur de Paris qui était devenue sa ville d’élection après son succès en 1814 au concours de Polytechnique (4e rang sur 150 reçus, à 16 ans !). En 1841, après de nombreux déménagements, il s’est établi définitivement au 10 de la rue Monsieur-le-Prince, à deux pas du Luxembourg, du Panthéon et de la Sorbonne. Sa dernière demeure a pu être conservée grâce à une succession de bonnes volontés. C’est extraordinaire en soi d’avoir pu préserver un appartement à travers les générations. Cette succession de miracles constituerait une belle histoire, un peu comme on raconte l’histoire des pérégrinations d’une œuvre d’art, qui circule de collectionneurs en marchands, de pays en pays. Pourtant, Auguste Comte n’eut aucune descendance avec son épouse légitime, une prostituée avec laquelle il se maria en 1825 et qui le quitta en 1842. C’est uniquement par l’action opiniâtre de quelques « disciples » zélés que son appartement a pu traverser les âges et parvenir jusqu’à nous, près de cent soixante ans plus tard. Comte tenait absolument à y rester après la mort de son égérie, Clotilde de Vaux. Leur relation platonique lui avait inspiré la religion de l’humanité et elle avait déclenché le tournant mystique du savant, qui avait repris tout son œuvre en y incluant l’Amour, et qui conservait les portraits et le fauteuil dans lequel s’était assise chaque semaine sa belle muse. Après l’avoir aidé à payer son loyer pendant des années, les exécuteurs testamentaires de Comte firent la première partie du travail en rachetant l’immeuble et en y prenant des parts. Plus tard, des Brésiliens[5] ont joué un rôle majeur dans cette perpétuation matérielle (et documentaire) en le faisant classer monument historique en 1928, ce qui le préserva des destructions. Des disciples, des fonds, des formes juridiques (école, association…), des lois protectrices, quelques appuis et subventions plus tard... l’appartement est devenu un musée associatif en 1967, que l’on peut visiter dans des conditions nouvelles et agréables depuis 2014, comme celui de Victor Hugo (1802-1885) ou d’Eugène Delacroix (1798-1863), deux contemporains qu’il ne connaissait sans doute pas. Certains meubles d’origine ont pu être gardés, suffisamment nombreux pour donner l’impression de pénétrer dans un appartement encore habité, avec sa cuisine, ses couverts, sa chambre (son lit, son pot à eau, sa bassine), ses trois petits salons en enfilade, dont le bureau authentique de Comte côté rue Monsieur-le-Prince. On trouve également une série d’objets lui ayant appartenu : le tableau noir sur lequel il donnait des cours privés de mathématiques et d’astronomie, une tête d’anatomie avec les parties du cerveau, un tableau sur l’évolution des animaux, des cartes géographiques de l’Europe et de la France, deux mappemondes (fort abimées), des poids et mesures, etc. Auguste Comte connaissait les sciences ; ces objets témoignent de sa passion. Il fut avant tout un historien des sciences et un épistémologue, ce qui lui permit de dialoguer avec John Stuart Mill. On y découvre également de nombreux tableaux : ceux qui le représentent, ceux de Clotilde de Vaux, ou ceux de Sophie, sa fidèle domestique, devenue sa fille adoptive.

Cet appartement devenu musée (ou ethno-musée), avec son parquet versaillais d’origine et ses anciens papiers peints, abrite encore une partie de sa bibliothèque répartie en quatre armoires vitrées, contenant environ 1 200 ouvrages. Le responsable des visites et des lieux, David Labreure, peut fournir aux chercheurs ou curieux qui le souhaitent la liste des ouvrages. Toutes les disciplines scientifiques y sont représentées, avec des encyclopédies, des dictionnaires, et d’autres livres encore, certains annotés dans la marge.

Il faut savoir qu’au premier étage de l’immeuble est installé un centre de recherche avec les archives de Comte dont l’inventaire est accessible en ligne sur le site de la « maison de Comte », très bien fait. On y trouve des éléments de la correspondance (déposée principalement à la Bibliothèque nationale de France en 1981 et éditée en neuf volumes par Paulo Carneiro depuis 1973),toutes sortes de documents personnels (les feuilles de compte, des factures…). On peut donc considérer que cet espace musée est la partie émergée d’un ensemble dévolu à la recherche sur Comte, non point à son culte. Comme il nous le fut expliqué par David Labreure, l’appartement a perdu sa fonction cultuelle initiale – et cela est mieux ainsi. Le responsable des lieux insiste : le caractère mystique et sacré du lieu a disparu ; on le retrouvera ailleurs, dans le temple positiviste à Porto Alegre par exemple, avec une chaire où l’on prêche. Il existe également une chapelle positiviste dans Paris, financée par des Brésiliens. La mystique de Comte, qui fonda la « religion de l’humanité » à partir de 1844, n’est plus au fondement de la conservation du lieu. Le caractère « sacré » émane à présent de l’exploit temporel (le fait d’avoir pu conserver ces éléments, mobiliers et immobiliers, à travers les siècles), associé au « phénomène muséal » (qui met en vitrine, expose les tableaux), conserve, préserve, explique et isole ; bref, qui soustrait l’ensemble à l’échange commun[6].

La nouvelle muséographie, inaugurée en 2014, propose plusieurs éléments matériels pour découvrir la vie (surtout) et l’œuvre (à un moindre degré) d’Auguste Comte. Ainsi, dans la première pièce, une table vitrine évoque sa formation à l’École polytechnique[7] : des portraits de professeurs (Arago par exemple), une liste des punitions qu’il reçut (il existait un registre des punitions), une gravure de la visite de Napoléon… Il est évident qu’on pourrait en savoir bien davantage. Mais on se tient ici au stade de l’évocation et de « l’initiation ». Une seconde table vitrine rappelle son lien avec Saint-Simon, dont il fut le secrétaire pendant des années, après son exclusion de Polytechnique en 1816, l’école étant fermée contre les frondeurs. Cette relation fut déterminante pour sa vocation et aussi pour la création de la sociologie, ou « physique sociale ». Si Émile Durkheim ne fit jamais de cours sur Auguste Comte – du moins aucun cours ne fut conservé –, il put tout de même le proposer au concours de l’agrégation de philosophie de 1891-1892[8]. L’auteur revint d’ailleurs au programme du concours en 1900 et 1901[9]. Émile Durkheim consacra également de longues leçons à Saint-Simon lors de ses cours de 1895-1896 sur le socialisme à Bordeaux, publiés par Marcel Mauss, à titre posthume, en 1928.

On ne peut s’empêcher de rêver d’un pareil lieu autour de Durkheim. Mais il n’y aurait rien à exposer. Ni appartement, ni archives privées, ni objets (la redingote et le chapeau de Comte sont également exposés !), ou ouvrages personnels. Tout fut détruit et emporté par la Seconde Guerre mondiale : Durkheim était juif et sa fille, qui avait tout gardé entre 1917 et 1941, n’eut pas l’idée de déposer aux Archives nationales la pièce entière d’archives de son père avant de s’enfuir. Ici, c’est un « sans famille » qui est parvenu à tout préserver des ravages du temps grâce à des cohortes de disciples et d’admirateurs.

Notes :

[1] http://www.augustecomte.org/ [lien consulté le 10 avril 2015].

[2] Certains historiens font remonter à 1780 le terme chez l’abbé Sieyès. Mais il s’agit de manuscrits, non de publications.

[3] Mathématicien belge (1796-1874), considéré comme l’un des fondateurs de la statistique sociale.

[4] Qui traduit en 1879 l’ouvrage de John Stuart Mill, Comte et le positivisme, 1865.

[5] L’origine et l’histoire du lien si important entre le positivisme et le Brésil ne sont pas clairement expliquées.

[6] Cf. Annette Weiner (1933-1997), Inalienable Possessions: The Paradox Of Keeping-While-Giving, Bekerley, University of California Press, 1992. L’anthropologue américaine montre que le fondement du (sentiment du) sacré n’est pas, comme on le croit, la conséquence de l’échange généralisé, mais plutôt la conséquence de la capacité à se soustraire à cet échange.

[7] On peut rappeler que Frédéric Le Play (1806-1882), autre « inventeur oublié » de la sociologie, fut également polytechnicien (promotion 1825). L’origine scientifique de la sociologie n’est pas à négliger. Cf. Bernard Kamaora, Antoine Savoye, Les inventeurs oubliés. Le Play et ses continuateurs aux origines des sciences sociales, Paris, Champ Vallon, 1993.

[8] Philosophie sociale (Leçons XLVII et XLIII du cours de Philosophie positive).

[9] Discours sur l’esprit positif, 1844.

Matthieu Béra

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  • ISSN 1954-3670