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Comptes rendus
   

Timothy Snyder, Ray Brandon (dir.), Stalin and Europe. Imitation and Domination, 1928-1953,

Oxford, Oxford University Press, 2014.

Ouvrages | 12.03.2015 | Paul Lenormand
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Oxford University Press, 2014Cet ouvrage collectif dirigé par l’auteur de Bloodlands rassemble des contributions susceptibles de combler quelques carences historiographiques sur l’espace soviétique, notamment pour les lecteurs anglophones qui ne peut pas accéder aux ouvrages rédigés dans les langues slaves, en allemand ou en japonais. Timothy Snyder, professeur à Yale, s’est associé à l’historien et traducteur Ray Brandon, spécialisé dans l’étude du génocide des Juifs en Ukraine et dans les pays Baltes. Les contributions proviennent pour la plupart de journées d’études organisées depuis 2008 par Timothy Snyder à l’Institut für die Wissenschaften vom Menschen de Vienne, haut lieu de la recherche et du débat sur l’Europe centrale et orientale depuis les années 1980.

L’ambition de l’ouvrage est de comprendre le rôle joué par l’Europe non soviétique dans l’évolution du modèle stalinien du premier plan quinquennal à la mort du dictateur. Par Europe, laquelle n’est pas explicitement définie dans l’ouvrage, il faut comprendre à la fois les pays les plus industrialisés et leurs partenaires est-européens en pleine modernisation. L’Europe, pour le socialisme dans un seul pays, c’est tout autant l’ennemi des débuts qu’un modèle – à imiter ou à détourner – pour moderniser à grande vitesse le nouvel État. Les contributions analysent donc la façon dont l’Union soviétique s’est voulu un centre « européen » concurrent, développant un projet de modernisation de son territoire et en particulier de ses marges (Asie centrale, Sibérie et Ukraine). Elles tentent aussi de comprendre comment les États européens ont été, entre les famines, la Grande Terreur, la Seconde Guerre mondiale et les débuts de la Guerre froide, une source de menace permanente et un espace de conquête, par les armes ou par des alliances temporaires.

L’ouvrage ne cherche pas à dresser un tableau exhaustif du stalinisme comme régime et de son rapport au monde extérieur. Il propose en revanche une multitude de prismes permettant de comprendre les motivations du régime quant à ses pratiques d’ingénierie sociale et/ou ethnique, quant à la mise en œuvre de politiques de répression et de violence et quant à la politique étrangère et de conquête stalinienne. Dans la lignée de Bloodlands, il semble que Timothy Snyder et Ray Brandon aient voulu rassembler des contributions dont l’objet est résolument international, transnational, transfrontalier ou encore local, et jamais strictement national, dans la mesure où ces histoires nationales sont interconnectées et ne peuvent échapper au démon de leur temps, en l’espèce le régime stalinien.

Stalin and Europe comporte quatre parties de trois chapitres, chacune couvrant un temps fort de l’histoire soviétique et européenne : les années 1930 et l’affermissement du stalinisme en URSS même (1), la période 1939-1941 d’occupation de la Pologne orientale, moment très particulier d’alliance avec le régime nazi que Timothy Snyder a contribué à réévaluer (2), la « Grande Guerre patriotique » dans les territoires occupés, qui voit « l’Europe » sous uniforme allemand rencontrer des citoyens soviétiques déjà éreintés par la décennie passée (3), et enfin une approche plus globale et d’histoire internationale qui traite du rapport entretenu par Staline et son régime avec les alliés occidentaux et les (futurs) vassaux centre-européens, de 1939 à 1953 (4).

Parmi les contributions, citons la remarquable analyse que Sarah Cameron (University of Maryland) fait de la famine kazakhe de 1930-1931 et de son corolaire migratoire à la frontière chinoise. S’appuyant sur les archives kazakhes (soviétiques), elle démontre les continuités dans la volonté russo-soviétique de contrôle sur ces marges peuplées de nomades dont les relations tribales transfrontalières constituent un obstacle à la consolidation de l’État sur son territoire. Une contribution d’autant plus précieuse que la thèse de l’auteur sur le Kazakhstan soviétique et la famine qui fit 1,5 million de victimes n’est pas encore publiée à ce jour. Ce chapitre, comme celui portant sur le système des camps et la colonisation forcée (chapitre 1, Lynne Violan Université de Toronto) et celui qui traite des contingences internationales de la Grande Terreur (chapitre 3, Hiroaki Kuromiya et Andrzej Pepłoński, université d’Indiana et Académie Pomorska de Słupsk), éclaire le fonctionnement du stalinisme alors que l’Union soviétique est encore très isolée sur la scène internationale. Les trois chapitres (chapitres 4 à 6, Rafał Wnuk et Marek Wierzbicki, université catholique de Lublin, Christoph Mick, université de Warwick) portant sur l’occupation des territoires polonais par l’Union soviétique sont, d’une certaine façon, un prolongement et un approfondissement des thèses présentées dans Bloodlands. À la destruction des structures sociales, des forces vives et des ressources propres des populations polonaises, ukrainiennes biélorusses et juives répondent les politiques prédatrices de l’Allemagne nazie (chapitres 7 à 9, Dieter Pohl, université de Klagenfurt, Alex J. Kay et Timm Richter, chercheurs indépendants) dans ces mêmes territoires. En ce sens, la double (puis triple, en 1943-1944) occupation s’incarne au fil des chapitres et donne à voir l’infinie complexité du sort de ces populations. Couvrant les années de guerre, Geoffrey Roberts (University College Cork) fait le point sur les configurations successives ou simultanées de la diplomatie et de la propagande soviétique (chapitre 10) : le pacte avec Berlin, la « Grande Alliance » et son évolution au fil des rencontres bilatérales ou multilatérales, et le panslavisme qui sert à contrebalancer le soutien des Occidentaux, jugé par trop incertain. Cette synthèse est prolongée par les deux chapitres (11 et 12) de Mark Kramer (Harvard), qui revient sur la soviétisation d’après-guerre et souligne l’importance décisive de la rupture entre Tito et Staline pour la compréhension du stalinisme tardif.

Il n’en reste pas moins qu’un front encore pionnier de la recherche sur cet espace, celui des collaborations locales et de leurs suites en matière d’épuration ou de disculpation, demeure simplement esquissé dans ce travail collectif. L’anthropologie historique de la guerre et l’histoire du quotidien auraient pu donner de l’occupation en Europe orientale une vision plus fine, en se concentrant sur les acteurs locaux, sur leurs discours et leurs pratiques, comme le fit par le passé Timothy Snyder dans son article sur l’épuration ethnique en Volhynie[1].

En outre, la dimension comparative que devrait permettre le caractère collectif de l’ouvrage n’est guère présente, en raison de la diversité des questions traitées et des différentes échelles choisies : locale avec Lviv, régionale avec la Biélorussie, sans même parler des approches transfrontalières (RSS du Kazakhstan-Chine) ou à l’échelle d’une vaste république comme l’Ukraine. Les pays Baltes, la Bessarabie, la Carélie, qui sont aussi des territoires occupés par l’URSS avant 1941, ne sont pas traités dans les chapitres 4 à 6, qui se concentrent sur la Pologne orientale. Mettre en perspective les villes de Lviv, Minsk, Kiev, Vilnius, Riga, Lublin, Moukatcheve et Kichinev, ou encore différentes régions historiques (Volhynie, Galicie, Samogitie, Pripet, Ruthénie), au-delà des frontières politiques actuelles, eut été remarquable. D’une certaine façon, ces quelques limites montrent bien qu’un effort important de recherche empirique et de cadrage conceptuel reste encore à faire sur le XXe siècle est-européen et européen.

Au total, cet ouvrage est à recommander aux chercheurs en quête de nouvelles pistes pour l’étude du stalinisme dans une optique qui serait moins systémique – comprendre le cadre « totalitaire » ou décrypter un modèle social – que pragmatique, en replaçant les politiques soviétiques dans leur contexte international, c'est-à-dire, ici, impérial. En outre, plusieurs chapitres peuvent faire office d’excellente synthèse sur une question donnée : le Goulag et la colonisation interne, la famine kazakhe, la résistance armée en Biélorussie, le génocide des Juifs en Ukraine, en attendant pour certaines de ces questions un ouvrage plus complet ou accessible au lecteur.

Table des matières

Introduction : Soviet History and European History, Timothy Snyder

1. The Gulag and Police Colonization in the Soviet Union, Lynne Viola

2. The Sino-Kazakh Border and the Kazakh Famine, Sarah Cameron

3. Stalin, Espionage, and Counter-Espionage, Hiroaki Kuromiya et Andrzej Peplonski 

4. The Polish Underground under Soviet Occupation, 1939-1941, Rafal Wnuk

5. Soviet Economic Policy in Annexed Eastern Poland, 1939-1941, Marek Wierzbicki

6. Lviv under Soviet Rule, 1939-1941, Christoph Mick

7. German Economic Plans for the Soviet Union, 1941-1944, Alex J. Kay

8. The Holocaust in Ukraine, Dieter Pohl

9. Belarusian Partisans and German Reprisals, Timm Richter

10. Stalin's Wartime Vision of the Peace, 1939-1945, Geoffrey Roberts 

11. The Consolidation of a Communist Bloc in Eastern Europe, 1941-1948, Mark Kramer

12. The Tito-Stalin Split and the Reconsolidation of the Bloc, 1948-1953, Mark Kramer

Notes :

[1] Timothy Snyder, “The Causes of Ukrainian-Polish Ethnic Cleansing 1943”, Past & Present, n° 179, mai 2003 ; voir aussi pour l’Europe orientale et au-delà : Christopher Browning, Ordinary Men: Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland, New York, Harper Perennial, 1998 ; Elissa Mailänder, Gewalt im Dienstalltag. Die SS-Aufseherinnen des Konzentrations- und Vernichtungslagers Mayjdanek 1942-1944, Hamburg, Hamburger Edition, 2009 ; Jörg Baberowski, Gabriel Metzler (dir.), Gewalträume. Soziale Ordnungen im Ausnahmezustand, Campus Verlag, Frankfurt am Main, 2010 ; Felix Schnell, Räume des Schreckens. Gewalt und Gruppenmilitanz in der Ukraine, 1905-1933, Hamburg, Hamburger Edition, 2012 ; Axel Paul, Benjamin Schwalb (dir.), Gewaltmassen: Über die Eigendynamik und Selbstorganisation kollektiver Gewalt, Hamburg, Hamburger Edition, à paraître en 2015 ; John Dower, War without Mercy. Race and Power in the Pacific War, New York, Pantheon Books, 1987 ; Joanna Bourke, An Intimate History of Killing, Londres, Granta Books, 1999.

Paul Lenormand

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  • ISSN 1954-3670