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Comptes rendus
   

Pierre Rigoulot, Georges Albertini, 1911-1983. Socialiste, collaborateur, gaulliste,

Paris, Éditions Perrin, 2012, 410 p.

Ouvrages | 14.06.2013 | Jacques Puyaubert
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© Perrin, 2012Ce livre retrace, en dix-huit tableaux, la biographie de Georges Albertini qui fut surtout connu pour avoir été le bras droit de Marcel Déat sous l'Occupation puis un collaborationniste convaincu – Pierre Assouline l'avait révélé au grand public en 1986 (L'Histoire, n° 90). Après la guerre et une condamnation légère, il se rallie aux gaullistes sous la VRépublique et devient l’éminence grise de Georges Pompidou et de Jacques Chirac. D'où le titre de l'ouvrage de Pierre Rigoulot : Georges Albertini. 1911-1983. Socialiste, collaborateur, gaulliste qui met l'accent sur l'ampleur des reconversions spectaculaires d'un parcours en apparence atypique.

Normalien (Saint-Cloud), agrégé, professeur d'histoire des Écoles normales d'instituteurs, Albertini s'engage très tôt à la SFIO chez les Étudiants socialistes puis adhère à la section de Boulogne-Billancourt et, parallèlement, s'adonne au syndicalisme en militant à la CGT-enseignement (ch. 1). Il rencontre Georges Lefranc, Robert Lacoste, Paul Faure, Léo Moulin, socialiste belge. Dans les années 1930, Albertini répond positivement à la question de l'exercice du pouvoir à la différence de Léon Blum. Il déploie son énergie à accéder aux coulisses des postes clés, à convaincre les décideurs, à jouer un rôle dans les premiers cercles pour tenter d'influer sur le destin collectif par l'intermédiaire de quelques personnalités sur lesquelles il jette son dévolu sans pour autant épouser leurs orientations idéologiques, voire leur système de valeurs, ce qui n'empêche pas la recherche de sa part de toutes les formes de connivence avec les puissants du moment. Le personnage ne manque pas d'atouts : cultivé, séducteur, méthodique, toujours bien renseigné, suffisamment cynique pour privilégier la fin avant les moyens, doctrinaire sachant plier l'échine, doué du sens de l'anticipation sur l'échiquier politique, il mène sa carrière avec constance ce qui n'exclut pas des tournants stratégiques dont la portée s'avère déterminante. Ainsi, dès 1934, découvrant le planisme d'Henri de Man, admirant le Robespierre de la Terreur, il choisit d'imposer la solution révolutionnaire grâce au contrôle exercé par un pouvoir fort et centralisé (ch. 2). Son pragmatisme et surtout son volontarisme avisé – qui fait place au doute uniquement dans les derniers mois de sa vie – vont constituer sa marque de fabrique, une référence en somme quelle que soit l'origine du donneur d'ordre. Il opère le second tournant (ch. 3), en 1936-1937, lorsqu'il signe des éditoriaux du Populaire de L'Aube en faveur de la solution pacifiste. Forcément munichois, il en vient comme toute une fraction de la gauche syndicale et politique à opter sans coup férir pour l'armistice de juin 1940, ce qui implique pour lui de s'engager dans la voie de la collaboration. L'occasion paraît belle au socialiste autoritaire de profiter de la défaite pour décliner la « régénération nationale » (ch. 4). Responsable départemental du Rassemblement national populaire (RNP) de Déat dans l'Yonne, il s'impose en 1942 comme numéro 2 au niveau national par son sens de l'organisation (ch. 5). Il forme des cadres syndicaux, des enseignants, des agriculteurs afin de placer le parti au cœur d'une nébuleuse de groupes d'action. D'abord critique sur Vichy, il suit, en tant que directeur de cabinet, son chef Déat qui entre au gouvernement en mars 1944 (ch. 6-7). Albertini, ennemi juré de l' « Anti-France », n'aura cessé de radicaliser son engagement en faveur d'une collaboration totale, approuvant la Milice, la répression antisémite et les représailles contre les patriotes. Le Journal de guerre de Déat dit assez l'ampleur de ses saillies pro-hitlériennes.

Néanmoins, il échappe à la peine capitale lors de son procès dont il a préparé très soigneusement les audiences depuis sa cellule de Fresnes ; outre une instruction mal ficelée, il bénéficie de circonstances atténuantes grâce à une défense en creux où il banalise son rôle tout en chargeant son supérieur Marcel Déat. Sans jamais faire amende honorable, c'est en fidèle exécutant qu'il joue le pacifiste abusé par le national-socialisme (ch. 8-9). Libéré en mars 1948, bénéficiant de soutiens financiers (H. Worms) et politiques, il se tourne dès la Libération vers les anciens Munichois et collaborateurs français, britanniques (Oswald Mosley) ou italiens (Georgio Almirante) puis cherche l'ouverture vers des réseaux syndicaux (Force ouvrière), conservateurs (Émile Roche, Roger Duchet), religieux (cardinal Tisserant, Opus Dei), radicaux (Edgar Faure), socialistes (Guy Mollet, Robert Lacoste) et résistants (Henri Frenay, André Dewavrin) en se fondant au sein du creuset anticommuniste qu'est l'Institut d'histoire sociale animé par Boris Souvarine, un ancien de la IIIe Internationale qui a dénoncé le stalinisme (ch. 10). Cette reconversion rapide et spectaculaire lui ouvre une nouvelle carrière de propagandiste au Centre d'archives fondé en 1951 par ses soins grâce à l'argent de la CIA (ch. 11). Plutôt centre réactif de propagande, à la fois bibliothèque de données et cellule stratégique de riposte aux initiatives tant de l'URSS que de son bras militant, le PCF, ce « centre » du 86 boulevard Haussmann, est la machine de guerre pilotée par Albertini avec son fidèle second des années trente et quarante, Guy Lemonnier. Une véritable frénésie de l'action (ch. 12) s'est emparée de ce vrai professionnel qu'est Albertini dont l'image s'est ainsi normalisée : enquêtes, campagnes choc, publications multiformes, opérations para-policières, tout est bon pour isoler les communistes dont le poids électoral et sociétal demeure considérable sous la IVe République. Les législatives de 1956 sont un moment d'intense mobilisation. « PMF » et « JJSS » sont les bêtes noires du propagandiste. En pleine crise politique, ce dernier explore toutes les pistes possibles (ch. 13) (François Mitterrand, René Pleven, Georges Bidault) pour se rallier in fine à un général de Gaulle garant de l'Algérie française (ch. 14-15), sans couper les ponts avec ses anciens amis. Il entre ainsi dans les entourages de Foccart, Pompidou, Baumel, Frey ; seul Jean Charbonnel dénonce cette reconversion contre nature d'autant que la politique étrangère gaullienne heurte son atlantisme ; tout cela ne fait pas de lui, loin s'en faut, un gaulliste de conviction. Albertini désormais voit grand, poussant ses feux à l'international afin de promouvoir un Interpol anticommuniste. L’apothéose de sa carrière survient sous le mandat de Georges Pompidou dont il devient un conseiller écouté grâce à l'intercession de Pierre Juillet et de Marie-France Garraud (ch. 16). Son objectif reste d'empêcher coûte que coûte la formation de l'union de la gauche dans laquelle il perçoit un processus révolutionnaire. Encore un échec stratégique pour celui qui cherche la reconnaissance officielle auprès des présidents de la Ve République (ch. 17). À partir de 1974 avec Valéry Giscard d’Estaing (ch. 18), son rôle s'estompe à mesure que la désillusion s'installe dans son esprit.

L’auteur de cette biographie, Pierre Rigoulot, s’appuie sur le fonds archivistique de l'Institut d’histoire sociale ainsi que du Centre d'archives, et, en particulier, des notes personnelles, de la correspondance, des brochures et des articles en tout genre signés ou inspirés par Albertini. S'appuyant également sur des fonds des Archives nationales (pour le procès par exemple) et des archives départementales, sur plusieurs fonds privés et sur de nombreux entretiens, l'auteur dessine une œuvre solidement étayée. Notons qu'un inventaire détaillé des sources eût été utile au chercheur. Cette densité et cette variété des références ont permis de suivre au plus près les méandres de la pensée de ce personnage. Cependant, le style du commentaire de nature idéologique aurait aimé plus de concision et surtout une vision synthétique prenant davantage ses distances avec les grandes orientations de l'homme politique. Certes, le biographe se dit conscient du risque de « porosité idéologique entre le sujet et l'auteur », risque d'autant plus grand que ce dernier dirige l'Institut d'histoire sociale qui a fonctionné en osmose avec le Centre d'archives. Tout autant, il mesure bien le niveau des succès et des insuccès des innombrables missions menées par l'insatiable Albertini, non sans une certaine admiration du reste pour le travail accompli. Ce combat, dans lequel Pierre Rigoulot voit le fil rouge d'une vie de militantisme, a été tourné vers un unique objectif, vaincre le communisme, tout en permettant tous les virages tactiques – ce que pointe parfaitement l'auteur – sans que des valeurs éthiques sous-tendent l'entreprise. Le séduisant portrait de l'homme des cénacles d'initiés fait écho à celui, plus délicat à cerner à cause de ses démêlés sentimentaux, de l'homme privé. Si ses capacités d'analyse préparatoires à l'action font sa force autant que son entregent auprès des dirigeants, sa clairvoyance sur le moyen et le long terme peut être prise en défaut. Albertini a surestimé l'hitlérisme dans sa volonté de puissance comme il a fait semblant de croire dans sa capacité à instaurer un « socialisme ». Il a aussi constamment surestimé l'empire soviétique, sans entrevoir son déclin ; il en est de même pour le Parti communiste. L'auteur donne des interprétations circonstanciées sur ces bilans. Plus globalement, les deux pages conclusives restent bien en deçà d'une mise au clair de l'objet d'étude. D'une part, le rôle d'Albertini sous l'Occupation, et donc le poids de ses responsabilités propres, est à peine évoqué. La conclusion de ce livre repose sur une contradiction de fond : comment ce personnage politique que fut Albertini, adepte de la doctrine du socialisme national aurait-il pu, en même temps, appartenir au courant des défenseurs des libertés individuelles comme le suppose Pierre Rigoulot ? Le mystère est-il levé ? Le personnage qui cultive le secret est ambigu mais quel fut son exact pouvoir d'influence selon les périodes ? Les multiples rendez-vous et rencontres dont bénéficie Albertini ne signifient pas pour autant qu'il pèse sur les choix et sur le cours des choses. La vie politique est son unique passion à condition d'avoir les capacités d'approcher le premier cercle. Le pouvoir est son but, se croire indispensable est sa fierté, deux traits de caractère que Pierre Rigoulot a singulièrement mis en relief.

Notes :

 

Jacques Puyaubert

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  • ISSN 1954-3670