Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Jean-François Sirinelli, Désenclaver l’histoire. Nouveaux regards sur le XXe siècle français,

Paris, CNRS Éditions, 2013, 190 p.

Ouvrages | 23.05.2013 | Sylvie Guillaume
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CNRS Editions, 2013Dès l’introduction, Jean-François Sirinelli inscrit son ouvrage dans la continuité de Comprendre le XXe siècle français, livre qu’il a publié en 2005 [1] , et qui était une mise en perspective historiographique à partir de ses propres travaux sur les intellectuels et sur les baby-boomers pour n’en citer que les plus importants. C’était aussi un plaidoyer en faveur d’une histoire culturelle dans toutes ses dimensions qui permettrait, pour reprendre le titre, de mieux comprendre le XXe siècle. Dans Désenclaver l’histoire, le procédé est comparable : il consiste à réunir dans une synthèse plusieurs travaux jalonnant un itinéraire scientifique qui est marqué par sa cohérence. L’auteur exprime ainsi la nécessité de faire le point, non par auto-satisfaction du travail universitaire rendu mais dans un souci de clarté critique et de compréhension d’un siècle en pleine mutation. Le livre est donc prise en considération d’un renouveau historiographique qui accompagne tout particulièrement l’analyse du temps présent, d’où le sous-titre Nouveaux regards sur le XXe siècle français.

Désenclaver l’histoire peut être compris comme un manifeste en faveur d’une histoire politique revivifiée par des changements profonds qui se sont accélérés dans la seconde moitié du XXe siècle avec la remise en question de l’ancien modèle de l’État-nation dans le contexte de globalisation et/ou de mondialisation. À cette ouverture spatiale s’ajoute le facteur-temps qui est central dans toute démarche historique et qui est marqué par le comblement progressif au fil des années les plus récentes du « polder » pour reprendre la métaphore de l’auteur.

Les nouveaux regards sur le XXe siècle français sont déclinés en six chapitres qui reprennent le contenu d’articles substantiels ou d’ouvrages déjà publiés.

Le premier chapitre intitulé « Réflexions sur l’histoire et l’historiographie du XXe siècle français [2]  » légitime l’histoire culturelle du politique qui marque une rupture avec l’historiographie des années 1960. « C’est, écrit l’auteur, le retour au sujet agissant et pensant » (p. 16). En effet l’histoire politique qui est « dégagée de la gangue des corrélations lourdes socio-économiques » redonne sa part d’autonomie au « sujet agissant, acteur de l’histoire » (p. 17) pendant que l’histoire culturelle qui appréhende le sujet pensant « redonne à celui-ci une partie de son libre arbitre ». Sans pour autant renier les approches classiques d’une histoire politique ou sociale qui n’a pas démérité, l’auteur rappelle que les notions de « culture politique » et d’ « écosystème » ont amorcé ce renouvellement historiographique.

Celui-ci est rendu nécessaire par la prise en compte des représentations collectives d’une époque marquée par le passage, dans les années 1960, d’un « trend belliqueux » des guerres mondiales et coloniales à une France en paix et ressentie comme telle par les générations qui n’ont pas vécu les guerres. D’où la proposition de Jean-François Sirinelli de faire de la tranche chronologique 1965-1985 un moment fort, en rupture avec la chronologie classique de l’histoire politique qui lui préfère les dates de 1945, fin de la guerre ou de 1958, avènement de la Ve République. Le choix des Vingt Décisives est justifié dans un article de 1994 puis dans un ouvrage publié en 2007 [3] . Si on peut discuter des bornes chronologiques, la pertinence de l’intérêt pour les Vingt Décisives découle du constat pessimiste à partir de ces années d’un dérèglement dans les pratiques politiques, la perte progressive de la foi au progrès et de la souveraineté nationale. Ce sont pendant ces années qu’ont eu lieu selon l’auteur les métamorphoses les plus importantes de la Ve République qui est passée de la stabilité aux dérèglements induits de la crise économique ce qui explique qu’ « aucune équipe au pouvoir ne pourra plus désormais faire rêver » (p. 53). Le chapitre troisième intitulé « Les glissements progressifs du regard : pour une histoire des stéréotypes » est une invitation à analyser les images de l’Autre, l’étranger et/ou le différent. Les stéréotypes sont diffusés par une même génération et on retrouve ici celle des baby-boomers chers à Jean-François Sirinelli. Les États-Unis, l’URSS ou le Tiers Monde ont fait l’objet de stéréotypes qui évoluent dans le temps. On peut suggérer aussi une réflexion autour de la chute du Mur de Berlin en 1989. Très complémentaire du précédent, le quatrième chapitre qui traite de « La norme et la transgression : remarques sur la notion de provocation en histoire culturelle » [4] , suggère plusieurs questionnements. Quelles sont les normes découlant de la sensibilité d’une époque, comment et pourquoi sont-elles transgressées, comment mesurer les provocations ? Ces interrogations qui font intervenir l’individuel et le collectif posent la question du lien social. Cette analyse emprunte beaucoup à l’anthropologie historique, très présente chez les historiens médiévistes, et qui devient plus familière à l’historien du temps présent. Le chapitre cinquième « Johnny, un lieu de mémoire [5]  » a le mérite de s’interroger sur les raisons de la place du chanteur prise sur les ondes et dans la mémoire de nombreux baby-boomers. Tout en se tenant à un rapport distancié avec le personnage, l’auteur montre que « l’idole des jeunes » est « porteur d’un mythe », celui d’une France des années 1960, et grâce à ses « mues » successives, ce chanteur, dont le répertoire n’a ni un contenu politique, ni un contenu social contrairement à Brel, Ferré, Montand ou Brassens, a vu sa carrière rebondir auprès des sexagénaires vivant dans la nostalgie de leur jeunesse. On pourrait ajouter que le mythe Johnny n’a cependant pas touché la totalité des baby-boomers. Dans le chapitre sixième « Le "10 mai" 1981 n’aura pas lieu » publié dans Le Débat [6] , Jean-François Sirinelli souligne le caractère multiforme du 10 mai 1981 qui marque une véritable alternance politique et en même temps un mythe car contrairement à ceux qui y voient « l’aboutissement logique d’un processus irrésistible » (p. 133), cet évènement a, pour lui, sa part d’imprévisible dans la mesure où l’opposition de gauche avant ces élections présidentielles n’était pas en position de force et elle était très divisée. Tout comme Mai 68, il qualifie Mai 81 de phénomène Janus [7] .

Le livre se termine sur le septième chapitre, « L’histoire politique à l’heure du "transnational turn" : l’agora, la Cité, le monde… et le temps [8]  », qui est un condensé des travaux de l’auteur et une réponse à l’introduction. Il revient sur la reviviscence de l’histoire politique, renouvelée par le culturel et même pourrait-on ajouter par la dimension anthropologique, il revient sur les jeux d’échelles spatiaux, – l’agora, la Cité, le monde –, et sur les jeux d’échelles chronologiques.

Ce chapitre est en quelque sorte un aboutissement qui n’est que temporaire de la réflexion, car nul doute que d’autres publications suivront cet ouvrage. Une réflexion épistémologique qui, prenant acte des changements affectant la République française replacée dans une « culture-monde », propose de nouveaux outils et de nouvelles méthodes pour les comprendre. La discipline historique, elle aussi, ne peut plus ignorer les autres disciplines des sciences humaines et sociales tout en revendiquant son identité propre telle que son attachement à « l’inscription des phénomènes étudiés dans l’épaisseur du temps » (p. 188). En revenant à une démarche plus classique de la discipline historique, qui fait des temporalités le nœud central de sa réflexion, Jean-François Sirinelli défend alors une approche consensuelle des différentes écoles historiques.

Notes :

[1] Jean-François Sirinelli, Comprendre le XXe siècle français, Paris, Fayard, 2005.

[2] Texte publié sous ce titre dans La Revue historique, n° 635, 2005.

[3] « Les Vingt Décisives. Cultures politiques et temporalités dans la France fin de siècle », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 44, octobre-décembre 1994 et Les Vingt Décisives, 1965-1985. Le passé proche de notre avenir, Paris, Fayard, 2007, rééd. « Pluriel », 2012.

[4] Article publié dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 63, 2007.

[5] « “Johnny“, un lieu de mémoire ? », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 16, janvier-avril 2012, www.histoire-politique.fr.

[6] Le Débat, n° 164, 2011.

[7] Mai 68, l’évènement Janus, Paris, Fayard, 2008.

[8] Publié dans La Revue historique, 657, 2011.

Sylvie Guillaume

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  • ISSN 1954-3670