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Comptes rendus
   

L'Exercice de l'État ou l'exercice du pouvoir au masculin.

Un film de Pierre Schoeller, produit par les frères Dardenne

Films | 25.01.2012 | Gabrielle Costa de Beauregard
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Un film de Pierre Schoeller, produit par les frères DardenneLe film dont il est question ici n'est nullement historique, c'est un film politique en ce sens qu'il traite de la mécanique du pouvoir, des rapports de force au sein du gouvernement et des processus décisionnels et informatifs. Le temps de la fiction racontée apparaît très ramassé : il semble que l'histoire se déroule sur quelques mois, une année tout au plus. En revanche, le processus de naissance du film L’Exercice de l’État, fut long – sept, huit ans – selon son réalisateur Pierre Schoeller [1] . La difficulté tient peut être au fait de porter un regard sur des processus peu connus – et peu décrits – en dehors du milieu des cabinets politiques [2] , et dont la réalité semble bien lointaine de celle des citoyens (et peut-être à l'époque du film Versailles, loin du réalisateur). Dès lors, comment les représenter de façon réaliste, crédible ? Le propos du film n’est pas de traiter d’un événement mais d’un type de rapport aux événements, d’un style politique. Avec L'Exercice de l'État, nous avons un film esthétique et intimiste qui met en scène des représentations du pouvoir.

Avec le documentaire Le Président [3] , les films La Conquête [4] , Pater [5] , les ressorts de la politique deviennent cinématographiques. Parce qu'ils mettent en jeu des énergies humaines, des prises de risques, parce qu'ils font couler parfois du sang, parfois des larmes, parce que les enjeux sont énormes de par les responsabilités et les situations économiques difficiles, parce qu'ils sont hyper-médiatisés enfin, les personnages politiques sont extrêmement cinématographiques. La vie des responsables politiques devient un sujet de cinéma et les personnalités politiques des personnages de cinéma. Nous avons besoin, en 2011, de nous représenter ce qui se passe dans ces hauts lieux de pouvoir qui nous semblent si inatteignables, si éloignés de nos vies de simples citoyens [6] . Pierre Schoeller dit avoir voulu faire un thriller, un film d'action. Le cinéma italien nous en a donné de très bons exemples dont Pierre Schoeller dit s’être inspiré : le Caïman de Nanni Moretti et Il Divo de Paolo Sorrentino [7] . À l'heure des séries, L'Exercice de l'État pourrait faire un bon conducteur.

Comment représenter le pouvoir en exercice ? Un exercice de style

Pierre Schoeller choisit de filmer la gymnastique du pouvoir et le travail de communication politique. L'enchaînement des scènes et les mouvements de caméra sont ceux du film d'action, du thriller, genre que le réalisateur a clairement choisi. Le film est très bien accompagné par la musique de son frère, Philippe Shoeller.

Dans L'Exercice de l'État, nous sommes au cœur des processus de décision et des rapports de force (conflits interministériels, relations avec l'Élysée et avec Matignon), et de ce point de vue dans l'exercice du gouvernement. En tant que ministre des Transports, Benoît Saint-Jean, dont le rôle est joué par l'excellent Olivier Gourmet, est confronté successivement à la gestion de crises qui frappent les citoyens : inondations, accidents, grèves... et aux dossiers politiques qu'il doit porter (privatisation des gares). Du point de vue de son style politique, une série de mots clés peut le caractériser : rapidité, accidents, risques, masculinité, voire masculinisme. Le ministre dit à son chauffeur, auquel il accorde un mois de congé parental, qu'il croit « en l'amour des pères ». Or Saint-Jean/Olivier Gourmet n'est pas un bon père, il oublie que sa fille doit partir en voyage. Il est avant tout une bête de scène et un animal politique, un gourmand de pouvoir et une force de la nature.

Le film s’ouvre sur un rêve en forme de clin d'œil au film de Stanley Kubrick Eyes Wide Shut (mise en scène de femmes nues et d'hommes masqués). Le spectateur est ensuite invité à admirer une femme nue qui rampe vers lui avant de se couler littéralement dans la gueule d'un crocodile (en référence à une photographie d'Helmut Newton). Ce rêve excite terriblement le ministre dont le membre est dressé tel un pic. Vigueur et virilité donc.

Réveillé au téléphone par son directeur de cabinet, le ministre s'habille devant la glace et récite : « Et nous serons des tigres affamés dans la nuit noire. »

La scène suivante est un accident terrible de car dans lequel ont péri plus d'une dizaine d'adolescents. Cet accident recouvre une forme de réalité. Dans un entretien réalisé en octobre 2011 à propos de ce film, Michel Rocard dit : « L'histoire de l'accident, au début du film, je l'ai vécue en 1988, à peine nommé Premier ministre [8] . »

Face à cette tragédie, l'urgence devient de « donner une lecture politique là où le corps chasse le langage ». Mettre des mots sur les événements, communiquer. Cette scène sert de cadre pour montrer le fonctionnement d'un cabinet : les conseillers sont au ministère tard dans la nuit (détente et fête au cabinet). Un préfet téléphone pour annoncer l'accident au milieu de la nuit. Gilles, le directeur de cabinet, est dans son bain, lorsqu'il reçoit, en chaîne, l'appel du conseiller alerté. Il choisit de réveiller Saint-Jean qui, lui, rêve dans son lit.

Démarre alors une séquence médiatique : la conseillère en communication du ministère rédige le discours du ministre qui lui demande d'évoquer « la solidarité avec le peuple », d'avoir un style « direct », d'afficher une « proximité avec les citoyens ». Pour la conseillère en communication, l'important est l'image de son ministre dans la gestion de cette crise : discours, photos, radios. « Il n'y a que la perception qui vaille en communication de crise. » Elle propose une interview sur Europe 1 ; il veut RTL. Ce sera Marc-Olivier Fogiel.

Autant le ministre est mobile (le temps de l'action), autant le directeur de cabinet est fixe (le temps de la gestion de la cellule de crise), il incarne une stabilité. Énarque, il est au cœur de la machine de l'État avec le préfet.

Sa vie est consacrée entièrement à l'exercice du pouvoir (« Il nous reste quelques prérogatives ») : des piles de dossiers à consulter en un temps record, pour une rapidité de décision très grande. Le directeur de cabinet habite sur place : il n'a jamais terminé de travailler.

Le bouillonnement du cabinet ministériel est imagé par cette citation de Churchill : « Si tu ne supportes pas la chaleur, sors de la cuisine. »

Le souvenir d'une grandeur rhétorique prêtée à ceux qui incarnent l'État est évoqué avec la scène dans laquelle le directeur de cabinet se fait à dîner et pendant qu'il s'occupe de « nourritures terrestres [9]  », il écoute un discours d'André Malraux.

Le ministre est un homme qui n'est pas du sérail, sa conseillère en communication dit de lui qu'il est un objet politique sans histoire, un homme flou. C'est un homme confronté à l'exercice de l'État et qui se construit à travers cette fonction.

Comment servir les intérêts de l'État et ses intérêts propres quand les urgences se succèdent ? Comment rester fidèle à ses idéaux dans l'exercice de ses fonctions ?

Les ressorts humains des personnalités politiques ou la proximité mise en scène

Les personnages sont dédiés à l'État, mais ils continuent à vivre leur vie comme les autres. Ils vivent des relations d'amitié, le ministre est montré comme éprouvant la solitude du pouvoir tout en ayant une relation de fidélité avec sa femme : « Tu ne m'aimerais pas si tu me connaissais. » Dans cette scène intimiste où l'on voit sa femme devant le miroir, le ministre lui jure comme tous les politiques peuvent le faire : « Encore dix-huit mois, après je décroche. » Elle lui répond simplement : « Avant quand je fermais les yeux, c'était toi qui apparaissait puis les enfants, maintenant c'est le vent. » Les relations humaines se tissent au travail, les personnes se révèlent les unes aux autres et des liens d'amitié, voire d'amour, naissent. C'est cela que Pierre Schoeller choisit de montrer avec par exemple, le lien qui naît entre le ministre et son chauffeur, Klippers, lors de la soirée dans la caravane de ce dernier. « La perte d'un homme et le vide qu'il laisse, cela tisse des liens insoupçonnables. » La femme de Klippers, Josefa, l'accuse aussi de « brasser du vent ». La solitude du ministre ne fait qu'augmenter à mesure qu'il est acculé à faire des choses qu'il ne veut pas faire dans l'exercice de ses fonctions. Au cours du dîner, Josefa le malmène : « Avant on respectait les politiques. Aujourd'hui c'est difficile de distinguer la caricature de la réalité. » Elle incarne la critique des politiques qui prennent des « mesurettes » et se moquent des conséquences : « Vous ne connaissez pas ma réalité, venez dans mon service apprécier la réforme des hôpitaux. » Le ministre ira à l'hôpital après l'accident, pour se faire soigner de ses blessures : « Suivez cette sensation comme un fil dans la nuit. »

Une relation humaine formidablement incarnée par le duo Gourmet/Blanc : une relation qui résiste à tous les coups, à tous les ébranlements (confiance absolue), mais qui ne résistera pas à la volonté du PR [10] . La scène où Saint-Jean rentre dans le bureau d'un Gilles démissionnaire, lui tourne autour l'air victorieux pour lui annoncer qu'il le garde puisqu'il change de ministère en le prenant dans ses bras et en l'embrassant, est filmée comme l'étreinte d'un couple heureux.

Une relation composée de personnalités politiques différentes : celui qui s'est confronté au vote populaire, celui qui a été nommé par le Premier ministre et le Président. L'un est expert, l'autre énarque, haut fonctionnaire. Le ministre n'appartient pas aux grands corps de l'État, il partage cela avec le PR.

La victime collatérale : un chômeur de longue durée

Dans le cadre d'une initiative de Matignon pour l'emploi, des chômeurs de longue durée sont convoqués et l'un d'entre eux est retenu pour remplacer le chauffeur du ministre Saint-Jean en congé parental. Le ministre du Budget annonce une privatisation des gares sans que Saint-Jean soit au courant, ce qui le plonge dans une situation difficile et qui va provoquer sa chute et la perte de Klippers.

La mort du fret est annoncée. Après une scène sous la neige illustrant l'affrontement violent avec les syndicats, la CGT en particulier, (prédominance des couleurs rouge/noir/blanc), le patron du rail est obligé d'accepter. Un membre du cabinet du PR lui dit : « C'est bien ce que l'on attend de vous à la SNCF, d'être conciliant. » La violence des relations est de plus en plus forte au fur et à mesure que la pression en faveur de la privatisation augmente. Le Premier ministre convoque une réunion des ministres et de leur cabinet et dit : « Je ferai une annonce dans trois jours, le premier qui parle avant est viré », dans une ambiance de violence verbale froide totale. La maîtrise de ce qui est dit est essentielle.

Après cette scène de réunion avec le Premier ministre, le filme bascule dans une accélération qui conduira à la catastrophe

Entre le moment où le ministre des Transports apprend, en direct sur le plateau de Marc-Olivier Fogiel, que le ministre du Budget veut privatiser les gares, – ce qui relève en théorie de ses compétences –, et celui où il comprend qu'il n'aura pas d'autre choix que d'obtempérer, son stress et son désarroi ne font qu'augmenter. Il doit construire sa personnalité politique, refuser la démission de son directeur de cabinet (« Quinze ans d'amitié ne vont pas disparaître à cause de la privatisation des gares ? »), répondre à Matignon qui accroit la pression qu'il répercute sur ses conseillers (« Travailler plus vite, anticiper sinon on se fait balader par le cabinet du Premier ministre »), faire face à un sénateur qui explose de colère, etc.

La réalité économique rattrape le gouvernement : nous voyons des scènes de manifestations en Grèce à la télévision. La fonction publique est malmenée. Dans les entourages politiques, seul Gilles fait figure de stabilité. Vossner, un énarque comme Gilles, vient lui annoncer qu'il quitte le budget, pour le secteur privé. Il justifie son geste par le fait que le pouvoir public n’a plus la possibilité d'agir. « On amuse la galerie avec nos décrets. Une seule loi suffirait, au lieu de cela nous produisons des décrets qui ne sont pas applicables ni appliqués. » Coup de griffe à la gestion politique actuelle des crises ? À la production de lois en réaction aux drames correspondant à un renversement de la logique législative pratiqué par la droite depuis 2002 ? Vossner indique clairement à Gilles qu'il doit convaincre son patron de réformer le statut des gares « sinon on vous dégagera ». Un style direct, inélégant, voire brutal.

Le rythme s'accélère : le ministre ne prend plus de repos, l'animal politique s'échauffe et finit par prendre une très mauvaise décision : il engage la vie de trois hommes dont la sienne sur une route non terminée à très grande vitesse. Métaphore de la décision infondée et mal informée, ce choix coûtera la vie à Klippers, son chauffeur en stage pour chômeur de longue durée. « L'ennemi vaincu couvre son vainqueur de honte », dira le ministre tout bas à l'enterrement.

En définitive, le ministre ne sera pas celui de la privatisation des gares et cela le réjouit. Le PR veut l'envoyer en pompier au ministère de l'Emploi et de la Solidarité : nous voyons une scène de destruction d'un bureau de Pôle emploi par des grévistes à la télévision. Le PR lui présente sa nouvelle fonction en disant : « Les compétences loyales sont rares. Il y a de la colère, le peuple est méfiant. »

Alors que Saint-Jean avait annoncé à son directeur de cabinet : « On va faire de grandes choses », le brief du Président le fait déchanter. « Tu n'es pas là pour refaire le monde mais pour rattraper cinq points de sondages que nous allons perdre avec les gares », lui dit le président de la République.

La politique est-elle une « meurtrissure permanente » ? Une déception pour beaucoup, certainement.

Notes :

[1] Réalisateur de Versailles (2008).

[2] Voir la bande dessinée Quai d’Orsay, de Christophe Blain et Abel Lanzac.

[3] Yves Jeuland, 2010.

[4] Film de Xavier Durringer, 2010.

[5] Film d'Alain Cavalier, 2011.

[6] Voir les films Pater, La Conquête, Le Président.

[8] Article de Télérama dans le cadre du dossier sur l’élection présidentielle 2012, http://www.telerama.fr/cinema/nathalie-kosciusko-morizet-et-michel-rocard-debattent-de-l-exercice-de-l-etat,74475.php [lien consulté le 16/01/2012].

[9] André Gide.

[10] PR = Président.

Gabrielle Costa de Beauregard

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  • ISSN 1954-3670