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« Sport, corps, régimes autoritaires et totalitaires »

Colloques | 17.01.2012 | Yannick Deschamps
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Le colloque « Sport, corps, régimes autoritaires et totalitaires » a vu le jour grâce à la collaboration du Mémorial de la Shoah avec le Centre d'histoire de Sciences Po et s'est tenu du 13 au 14 novembre 2011. Ces deux journées d'échanges scientifiques s'inscrivent dans le cadre d'un cycle de rencontres et de projections qui accompagne l'exposition « Le sport européen à l'épreuve du nazisme », préparée par le Mémorial de la Shoah. Le colloque invite de nombreux chercheurs, avec pas moins de seize contributions, à analyser les usages et les représentations du sport et du corps de la modernité triomphante à l'heure du XIXe siècle jusqu'aux politiques menées par les régimes autoritaires et totalitaires. L’objet sportif est souvent considéré comme l’un des attributs un peu « folkloriques » des dictatures de l’entre-deux-guerres. En effet, le colloque montre que loin d’être anecdotiques, ces politiques du corps et du sport ont souvent occupé une place centrale dans la construction de « l’homme nouveau ». L'intérêt de cette manifestation tient également dans son caractère international, tant par l'origine des chercheurs qui ont offert leur contribution, que par la diversité des pays dont il fut question. Ces deux journées de recherche ont permis de faire voyager le thème de la redécouverte du corps et le lien du sport à l'État, à la guerre et aux masses, sur chaque rive de l'Atlantique, traversant l'Europe, et franchissant même les montagnes de l'Oural. Par cette diversité géographique, c'est une pluralité de régimes politiques qui a pu être analysée, ainsi que les mouvements sportifs juifs qui ont été envisagés, menant à d'intéressantes comparaisons.

Le corps et le sport totalitaire : généalogie, représentations et contraintes

Le corps et la modernité

Le propos engagé par Georges Bensoussan concerne le lien entre le sionisme et le rapport au corps. Il montre qu'à la fin du XIXe siècle le corps est non seulement objet de mépris au sein de la communauté juive, mais nourrit également une forme de complexe dans des sociétés où le muscle devient l’objet d’un culte et de politiques spécifiques. C’est pourquoi les courants sionistes modernistes plaident pour un sionisme qui serait aussi musculaire afin de réaliser la rédemption spirituelle indispensable à la réalisation de leur projet. Faisant l'apologie de l'effort physique et de l'usage défensif de la force, ils plaident pour la réhabilitation du corps juif qui permettrait de changer l’image des Juifs et de vaincre les stéréotypes de l’oppresseur. Puis, la contribution de Paul Dietschy explique comment la représentation du corps inscrite dans le projet fasciste tire son origine de la modernité agressive des débuts du XXe siècle du futurisme à la violence de la Grande Guerre. Le corps est alors utilisé comme l'incarnation du fascisme, menant à l'avènement musculaire de la nation. Jeffrey S. Gurock a ensuite analysé la discrimination dont les Juifs américains ont souffert dans le sport américain de l'entre-deux-guerres. Si les Juifs sont devenus des spectateurs enthousiastes et des sportifs de talent, ils sont rapidement calomniés et victimes de préjugés raciaux. L'apogée de cette discrimination aux États-Unis est atteint lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936. Johan Chapoutot montre comment, en cette occasion, le régime national-socialiste cherche à prouver le bien-fondé de l'archéologie de la race « aryenne ». Le parcours de la flamme olympique inventé alors doit créer un rapprochement entre le Troisième Reich et la Grèce antique. L’exaltation de la nudité, la survalorisation du corps sain sont d'autres références à la Grèce antique devant démontrer la supériorité et la pureté du Reich.

Le sport au risque des régimes totalitaires

Plusieurs contributions ont analysé ensuite la politisation ambivalente du sport de l’entre-deux-guerres. Dans sa communication, Robert Edelman a resitué la place du football au sein du système sportif soviétique. À partir du cas de l’antagonisme opposant les clubs du Dynamo, filiale du NKVD, et du Spartak, champion du monde ouvrier, il a rappelé qu’il était possible d'exprimer à l’intérieur des enceintes sportives une forme, modeste certes, d’opposition à la dictature stalinienne. De son côté, Ulrich Pfeil, en s’appuyant sur une historiographie allemande en plein renouvellement, a envisagé l’adhésion du football allemand au nazisme. Pour lui, il faut toutefois nuancer cette notion d'adhésion qui n'est pas forcément l'expression d'une acceptation politique. Ainsi la Fédération allemande de football (DFP) devance parfois les vœux du régime, en excluant notamment les Juifs, afin de préserver d’abord ses intérêts.

La politisation du sport a existé également hors du monde fasciste dans l’Europe orientale de l’entre-deux-guerres. C’est en particulier le cas du sport juif polonais comme le montre Jack Jacobs. À l’image d’une société juive plurielle, le mouvement sportif s’exprime selon des couleurs variées qui, pour les organisations de gauche rattachées au Bund comme le Morgnshtern, passent par une dénonciation du sport bourgeois.

Le sport entre autonomie, résistance et « ordre nouveau » européen

Sportifs et sportives entre liberté surveillée et résistance

Les sportifs ont souvent incarné « l’homme nouveau » du monde totalitaire. Daniele Marchesini a ainsi décrit la spécificité de l’expérience fasciste italienne dans laquelle le corps de Mussolini lui-même représente la nouvelle virilité italienne. Le boxeur Primo Carnera, champion du monde des poids lourds en 1933, est aussi devenu l’incarnation du nouvel homme fasciste à l’étranger. Ses mensurations de géant apportent une sorte de démenti à l'image d’un Italien chétif et faible. Sylvain Dufraisse s’est lui intéressé à la politique de l'image du champion en URSS. Il rappelle qu’en incarnant le régime, le sportif de haut niveau doit aussi contribuer à la diffusion d’une éducation politique. Il devient ainsi une sorte de jalon pour l'élévation physique et morale de la société soviétique.

Toutefois, les sportifs n’ont pas toujours été des objets passifs des politiques sportives totalitaires. Laura Fontana a ainsi abordé les phénomènes de résistance, ou plutôt de dissidence, observables chez quelques champions. À l'exemple du champion cycliste allemand Albert Richter et de son compatriote Max Schmeling, qui ont marqué leur insoumission au régime par de simples gestes. S’il ne s’agit pas de véritables actes de résistance, de tels gestes permettent de nuancer l’idée que ces politiques sportives auraient permis aux régimes totalitaires d’atteindre une possession totale des corps. Mais le sport a été aussi le lieu d’authentiques faits de résistance. À partir du cas de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) clandestine, Nicolas Kssis montre comment une forme de résistance originale, dénonçant notamment la déportation des champions juifs Alfred Nakache et Young Perez, voit le jour. Si les tracts de la FSGT ou son organe clandestin Sport Libre dénoncent aussi l’autoritarisme du commissaire général au sport de Vichy, la Résistance intérieure et extérieure se démarque assez peu dans ses propositions de certains thèmes de l’éducation physique proposée par Vichy. C’est ce que Jean-François Muracciole relève en soulignant bien évidemment l’irréductible opposition idéologique entre Vichy et les différents courants de la Résistance française. Il propose ainsi de s'interroger sur les notions de continuité et d'héritage en matière de sport et d’éducation physique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

L'héritage des régimes autoritaires et totalitaires dans le sport d'après-guerre

Yves Léonard, avec l'étude du sport sous Salazar, propose de prolonger la réflexion du colloque dans la vaste aire des régimes autoritaires nés dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Contrairement à une idée reçue, le sport et le football n’auraient pas fait l’objet d’un intérêt particulier de la part de Salazar. Néanmoins, après la Seconde Guerre mondiale, la construction de stades et d’équipements sportifs marque une inflexion dans la politique du régime. De même, la montée en puissance du football portugais grâce au recrutement de footballeurs d’outre-mer permet de célébrer dans les stades le lusotropicalisme. Fabien Archambault revient quant à lui sur l’héritage sportif fasciste dans l’Italie républicaine. Bien que les institutions et les structures sportives aient été fortement politisées, le sport italien n’est pas épuré après la chute de Mussolini. Outre un palmarès sportif flatteur et des stades modernes, le régime fasciste laisse en héritage un champ sportif fortement politisé à l’image du Comité olympique national italien pris en main par le parti socialiste italien dès 1945. Les mêmes phénomènes de continuité sont identifiés par Patrick Clastres à propos de l’histoire du mouvement olympique. Après s’être interrogé sur les relations entretenues par le Comité international olympique (CIO) avec le nazisme, il met en exergue la fidélité et la confiance conservées à des dirigeants fortement compromis pendant la Seconde Guerre mondiale. Au-delà d'une simple attitude complaisante vis-à-vis du Reich, il semble qu'il existe une réelle proximité idéologique entre le régime nazi et le CIO, dans un contexte général de montée des idées raciales.

Ce colloque, riche de la diversité des démarches scientifiques utilisées, prouve que l'objet historique que constitue le sport est en plein essor. Ces deux journées d'échanges ont également démontré que l'étude du sport permettait d’aborder autrement des sujets aussi graves que la Shoah. Cette perspective nouvelle enrichit par conséquent la compréhension des sociétés de l’entre-deux-guerres et des projets politiques totalitaires et autoritaires. D’autres études et manifestations devraient permettre d’en savoir encore plus sans pour autant épuiser la richesse de l’objet.

De son côté, l'exposition « Le sport européen à l'épreuve du nazisme, des JO de Berlin aux JO de Londres (1936-1948) » est ouverte depuis le 9 novembre 2011 et ce, jusqu'au 18 mars 2012 [1] . La première journée du colloque, se déroulant au Mémorial de la Shoah, s'est terminée par une visite guidée de l'exposition, présentée par Patrick Clastres, Caroline François et Hubert Strouk, commissaires de l'exposition. Cette visite a parfaitement complété le colloque, en lui apportant des images et des vidéos concrètes, des documents et des objets originaux. La première salle de l'exposition aborde la relation entre l'idéal olympique et les idéologies de l'époque, mais aussi l'image du champion sportif et les exclusions politiques ou raciales. La seconde salle invite à découvrir des « itinéraires de sportifs », retraçant des carrières bousculées par le nazisme, ses politiques antisémites, et ses camps. Cette exposition, proposée dans une sombre luminosité, amène à s'interroger sur le destin et l'importance de ces sportifs. Le Mémorial de la Shoah offre une exposition riche dans un écrin chargé d'émotion.

Notes :

[1] Pour en savoir plus, http://sport.memorialdelashoah.org/ [lien consulté le 27/12/2011].

Yannick Deschamps

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  • ISSN 1954-3670