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Comptes rendus
   

Guillaume Piketty, Résister. Les archives intimes des combattants de l’ombre,

Paris, éditions Textuel, 2011.

Ouvrages | 16.12.2011 | Simon Perego
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Editions TextuelDans les rayons des librairies se sont imposés ces dernières années les « beaux livres », curieuse expression employée par les professionnels de l’édition pour désigner des ouvrages, souvent de grand format, se démarquant par la qualité de l’illustration et le soin apporté à la présentation. C’est dans cette catégorie que se voit classé Résister. Les archives intimes des combattants de l’ombre, le dernier opus de Guillaume Piketty, directeur de recherches au Centre d’histoire de Sciences Po. Si cette appellation laisse perplexe – car on peut candidement se demander si un livre n’est « beau » que par sa conception graphique… –, force est de reconnaître que cette fois-ci la catégorisation fonctionne : c’est bel et bien à un beau livre que l’on a affaire, mais au premier sens du terme et non simplement au nom d’une nomenclature spécifique au monde de l’édition.

Avec cet ouvrage, Guillaume Piketty offre à un large public le fruit de recherches menées depuis de nombreuses années. Spécialiste de la Résistance française, l’auteur s’est attaché au fil de ses travaux à explorer la dimension intime de l’expérience résistante, son épaisseur sociale, les émotions intenses et contradictoires qu’elle a pu susciter et l’univers de sens que ses acteurs ont produit pour rester en prise avec ce qu’ils étaient en train de vivre. Pour ce faire, Guillaume Piketty a toujours accordé une importance particulière à la mise en mots par les résistants d’un vécu hors du commun et qui marqua à jamais de son empreinte leur existence. De sa thèse de doctorat sur Pierre Brossolette [1] à la réalisation d’un imposant recueil de textes écrits par des résistants pendant l’Occupation [2] , il s’est en effet assigné une double mission : d’une part mobiliser la parole des résistants au service de son analyse et d’autre part rendre accessible cette parole par l’édition critique des écrits de membres de « l’armée des ombres ». À cet égard, Résister constitue une entreprise de vulgarisation scientifique réussie, située à la croisée de ces deux objectifs et donnant à voir la construction d’un objet, l’élaboration d’une méthodologie et la conduite d’une recherche minutieuse.

Le deuxième volet de cette double mission est celui qui le premier saute aux yeux lorsque l’on ouvre ce livre. En effet, si celui-ci comporte une riche sélection de photographies, d’affiches ou encore de tracts, ce sont bien les écrits des combattants de l’ombre qui sont placés au cœur de Résister, l’intérêt de Guillaume Piketty pour ces textes et son souci de les donner à lire à un large public ayant trouvé avec les éditions Textuel une maison réellement sensible à l’archive historique [3] . Si l’auteur choisit par moments des extraits de mémoires rédigés après guerre par d’anciens résistants, sa préférence semble aller aux textes écrits à chaud, au cœur de l’événement : temps suspendu au milieu du combat, l’écriture y prolonge l’action clandestine, la fixe, l’interroge ou la célèbre. Au-delà de la force de ces écrits et de leur intérêt pour la compréhension de l’expérience résistante, la reproduction en fac-similés des carnets, journaux intimes, lettres ou simples feuillets sur lesquels les résistants ont posé leurs mots pour dire leur ressenti confrontent le lecteur à la matérialité de ces sources, à la graphie de ces femmes et de ces hommes ayant fait le choix du « Non intransigeant » (Alban Vistel), et par la même occasion donne à voir de manière concrète les matériaux à partir desquels l’historien peut chercher à saisir la spécificité du fait résistant.

La reproduction de ces archives intimes en fac-similés ne se suffit pas à elle-même. Guillaume Piketty – et l’on retrouve là le premier volet de la double mission évoquée précédemment – guide donc le lecteur dans l’analyse que l’historien peut faire de ces sources et dans les conclusions qu’il entend tirer de leur étude. Servi par une introduction alliant précision et concision, chaque chapitre s’organise autour de plusieurs thématiques qui sont autant d’entrées dans le quotidien des résistants, autant d’explorations de leurs affects et de leur univers mental : gamme des émotions et des sentiments, figures de l’ennemi, rapport au temps et à la mort, horizons d’attente face à l’incertitude de son propre sort et de celui des armes, modalités de la démobilisation culturelle au sortir du conflit, telles sont quelques-unes des voies originales par lesquelles Guillaume Piketty invite à appréhender la vie en résistance. Si l’ouvrage adopte une progression thématique, celle-ci n’évacue pas pour autant le souci de la chronologie. Mais cette chronologie n’est pas celle, bien connue, du déroulement des années de guerre ni même celle de l’évolution générale de la Résistance en France. Elle se place plutôt à hauteur d’homme et dessine l’enchaînement des temporalités sur lesquelles se construit l’expérience résistante, de l’engagement en résistance à la « sortie de résistance » en passant par le moment de l’organisation, le temps de la lutte ou encore les affres de l’adversité et des tourments infligés par l’ennemi. D’un chapitre à l’autre, le lecteur suit une trentaine de résistants, certains entrés dans la postérité – Albert Camus, Pierre Brossolette ou Jean Moulin par exemple –, d’autres davantage méconnus du public. Mais ce n’est pas tant le parcours individuel des résistants qui donne sa cohérence d’ensemble à l’ouvrage. Le fil conducteur du livre est plutôt à chercher, au-delà de l’extrême spécificité des trajectoires personnelles, dans cette quête d’un vécu collectif, certes rendu perceptible à travers les variations individuelles qu’évoquent les textes choisis.

Il convient de souligner ce que Résister apportera assurément à la compréhension du phénomène résistant par un public non spécialiste. D’une part, il surprendra peut-être certains en montrant qu’une activité clandestine comme la Résistance a pu être productrice d’écrits rédigés au moment même des faits – écrits certes rares et dont la collecte ne s’est pas faite sans difficulté – et que son histoire ne saurait donc uniquement reposer sur les témoignages postérieurs des acteurs. Face à une histoire qui se donne d’abord à voir dans l’espace public par l’entremise des témoins – dont il est vrai que les rangs s’éclaircissent à mesure que se creuse la distance temporelle avec la période de l’Occupation –, Résister propose donc une manière alternative d’approcher l’histoire de la Résistance. L’ouvrage de Guillaume Piketty engage d’autre part à ne pas voir dans l’histoire de la Résistance qu’une affaire politique et militaire, démontrant que des questionnements renouvelés peuvent encore s’appliquer à un champ que l’on sait pourtant bien labouré par les historiens, à commencer par cette histoire des émotions que Lucien Febvre appelait de ses vœux, lui qui œuvra à sa manière pour l’histoire de la Résistance à la tête du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Enfin, en présentant « des êtres de chair et de sang avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs doutes, leurs joies et leurs peines » (p. 189), Résister crée une proximité avec des figures et une époque que le passage du temps semble inexorablement éloigner de notre présent. Nul doute qu’en ces temps d’indignation un tel effort sera apprécié à sa juste valeur.

Notes :

1] Guillaume Piketty, Pierre Brossolette : un héros de la Résistance, Paris, Odile Jacob, 1998, 416 p.

2] Guillaume Piketty (édition établie et présentée par), Français en résistance, carnets de guerre, correspondances, journaux personnels, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2009, 1 168 p.

3] Les éditions Textuel ont ainsi créé en 2010 une belle collection intitulée « En quête d’archives ».

Simon Perego

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  • ISSN 1954-3670