Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Eva Braun sans Eva Braun

Heike B. Görtemaker, Eva Braun, Paris, Seuil, 2011.

Ouvrages | 02.12.2011 | Nicolas Patin
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Seuil, 2011Dans le bunker d’Hitler, le 30 avril 1945, le dictateur et sa toute récente femme se donnent la mort. Ainsi disparaît un couple formé quatorze ans auparavant, pour le pire et le meilleur : le mariage, puis le suicide. Qui était Eva Braun, celle qui partagea la vie d’Hitler de la prise du pouvoir nazi à sa chute ?

Depuis les travaux de Ian Kershaw [1] dans les années 1990 et sa monumentale biographie d’Hitler [2] , l’impression était donnée que les questions majeures sur le Führer avaient trouvé certaines réponses. La parution des mémoires de sa secrétaire, Traudl Junge, en 2002 [3] , et de l’analyse de la fin du IIIe Reich par Joachim Fest [4] , ont donné l’impulsion au film La Chute [5] , qui s’intéressait au cercle le plus restreint des dirigeants nationaux-socialistes, et à leurs tout derniers instants. Heike B. Görtemaker, ayant constaté l’absence de toute biographie scientifique d’Eva Braun, a donc décidé de se plonger dans la vie de cette femme méconnue, pour analyser l’entourage proche du dictateur.

Le livre décrit moins la vie d’Eva Braun que la relation qu’elle entretenait avec Hitler. La jeune fille, issue de la petite bourgeoisie, travaillait chez le photographe Hoffmann. Or ce dernier devint rapidement le photographe officiel du parti nazi, qui voguait de succès en succès en cette fin des années 1920. Le début de la liaison est entouré de mystère : Hitler considérait-il cette relation comme sérieuse ? Était-elle compatible avec son dévouement – corps et âme – à la nation allemande ? Après deux tentatives de suicide d’Eva Braun – appel au secours ou chantage affectif ? –, Hitler se décida à se rapprocher, plus qu’il ne l’avait fait jusque-là, de son amante munichoise. Ils ne se quittèrent plus jusqu’à leur suicide, commun, en 1945. Eva Braun resta toujours cachée aux yeux du grand public et même aux yeux des proches d’Hitler : seul un cercle restreint, les habitués du Berghof, la résidence montagnarde d’Hitler, était au courant de la relation. La propagande avait en effet érigé l’image d’un Hitler entièrement tourné vers sa mission ; il ne pouvait pas s’attacher à une vie terrestre.

Heike B. Görtemaker témoigne d’une grande précision dans l’analyse de ce sujet difficile. Les sources étant soit inexistantes, soit profondément biaisées, reconstituer l’histoire des cercles intimes du IIIe Reich est difficile : on ne dispose que de témoignages postérieurs, à la validité douteuse. Görtemaker, et c’est une des grandes réussites du livre, fait un réel travail de sélection, d’invalidation, de critique de chacune de ses sources, l’une après l’autre, établissant le degré de fiabilité de chaque témoignage. C’est d’ailleurs grâce à ce travail qu’elle étaye la thèse principale de son ouvrage, à savoir la participation pleine et active des femmes de l’entourage d’Hitler – dont Eva Braun – dans la vie politique du Reich. Görtemaker fait voler en éclat l’image trop souvent colportée de femmes apolitiques : en décrivant les comportements et opinions de Magda Goebbels, Ilse Hess, Emmy Göring, elle montre que dans les cercles les plus proches du Führer, on ne pouvait pas ne pas savoir quelles étaient les conséquences de la politique générale du IIIe Reich. Les descriptions faites du quotidien auprès du Führer comme une vie éloignée de la politique, tel qu’a pu le faire Albert Speer dans ses mémoires, ne tiennent pas. Heike Görtemaker avait publié, avant ce livre, une autre biographie, celle de Margret Boveri, une journaliste allemande très connue sous le IIIReich. C’est donc sans surprise qu’elle nous livre une analyse fine des réseaux de sociabilité féminins du IIIe Reich, et de leur importance dans l’entourage d’Hitler, avec finesse.

Pourtant, une fois l’ouvrage refermé, sa structure désarçonne. Si Heike Görtemaker écorne avec succès l’image de femmes nazies apolitiques, elle le fait dans un récit difficile à suivre.

En effet, la chronologie de l’ouvrage est presque stationnaire, construite autour de l’histoire du couple Hitler-Braun : la rencontre, la vie parallèle entre Munich et Berlin, puis la chute. L’auteur ne choisit pas de catégorie thématique forte pour analyser son sujet : il s’ensuit un réel flou dans l’avancement du récit, qui bien souvent, tourne court. Une grande partie de l’ouvrage est une succession de courtes biographies des proches d’Hitler et d’Eva Braun, dont il est parfois difficile de percevoir l’importance dans l’économie narrative. Ainsi, de la page 158 à la page 192, ce sont trente-quatre pages qui nous décrivent la cour d’Hitler : on y croise Maria et Nicolaus von Below, Sofie Stork, Karl Brückner, Marianne Schönmann, le Dr Morell, Hermann Esser, etc., mais peu ou pas Eva Braun. Le livre n’est donc pas une biographie d’Eva Braun, comme le laisse penser son titre français, mais il n’est pas non plus une histoire du couple Hitler-Eva Braun, comme le suggère son titre allemand (Eva Braun. Leben mit Hitler, « Vivre avec Hitler ») : c’est souvent une micro-histoire de la sociabilité d’Hitler dans son repaire du Berghof, et notamment de la place des femmes au sein de ce cercle.

Cette construction un peu floue dessert l’objectif avoué de Heike Gortemäker, qui voulait renouveler profondément la connaissance de la vie d’Eva Braun, et faire la première biographie scientifique de cette femme. La documentation disponible, lacunaire, n’a pas connu de modifications profondes : bien que l’auteur l’exploite avec minutie, elle ne peut souvent qu’avancer des hypothèses.

Pourtant, et c’est le dernier apport de cet ouvrage, l’auteure nous montre un Hitler bien plus humain, capable de mener une vie affective : comme l’a souligné Richard Evans [6] , c’est un moyen de le dédiaboliser, en rompant avec l’image que lui avait bâtie la propagande nazie. Détruire le « personnage de fiction » créé pour Hitler, cet homme « au-dessus de tous les soucis et problèmes quotidiens des simples mortels [7]  », c’est lui rendre une part de normalité, et permettre de mieux comprendre le IIIe Reich. Heike Görtemaker s’acquitte de cette tâche avec brio.

Notes :

[1] Ian Kershaw, The ‘Hitler Myth’. Image and Reality in the Third Reich, Oxford, Oxford University Press, 1987 ; Ian Kershaw, Hitler: A Profile in Power, London, Longman, 1991. Traduction française : Ian Kershaw, Le mythe Hitler: image et réalité sous le IIIe Reich, Paris, Flammarion, 2006 ; Ian Kershaw, Hitler : essai sur le charisme en politique, Paris, Gallimard, 1995.

[2] Ian Kershaw, Hitler, deux tomes, Paris, Flammarion, 1999.

[3] Traudl Junge, Bis zur Letzten Stunde: Hitler’s Sekretärin erzählt ihr Leben, München, Propylaen Verlag, 2002. Traduction française : Traudl Junge, Dans la tanière du loup. Les confessions de la secrétaire de Hitler, Jean-Claude Lattès, 2005.

[4] Joachim Fest, Der Untergang: Hitler und das Ende des Dritten Reiches. Eine historische Skizze, Berlin, 2002. Traduction française : Joachim Fest, Les derniers jours d’Hitler, Paris, Perrin, 2003.

[5] Oliver Hirschbiegel, “Der Untergang”, 2004.

[6] Richard J. Evans, Review of Heike B  Görtemaker, Eva Braun: Life with Hitler, New York, Knopf, 2011, dans The National Interest, 24 août 2011. (http://nationalinterest.org/bookreview/adolf-eva-5745, lien consulté le 15/11/2011).

[7] Heike Görtemaker, Eva Braun, Paris, Seuil, 2011, p. 9.

Nicolas Patin

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Pétition : Les archives ne sont pas des stocks à réduire ! Elles sont la mémoire de la Nation
  • Lien vers la pétition : http://chn.ge/2zVYTeJ (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670