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Comptes rendus
   

« Tarzan ! Ou Rousseau chez les Waziri »

In memoriam Claude Lévi-Strauss (1908-2009)

Expositions | 20.01.2010 | Amaury Lorin
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Le vif succès estival rencontré par l’exposition « Tarzan ! Ou Rousseau chez les Waziri », présentée au jeune Musée du quai Branly (Paris) du 16 juin au 29 septembre 2009, est à la hauteur de la popularité et de la vitalité du mythe auquel elle n’a pas craint de s’attaquer, l’un des plus forts du XXe siècle. Son commissaire, Roger Boulay, anthropologue et spécialiste de l’art océanien – déjà commissaire des expositions « L’aristocrate et ses cannibales : le voyage en Océanie du comte Festetics de Tolna (1893-1896) » présentée en 2007 au même Musée du quai Branly ; et « Kannibals et vahinés » au musée des Arts d’Afrique et d’Océanie en 2001 – prévient d’emblée : « Tarzan incarne la fragilité de la frontière entre le primitif et le civilisé », autrement dit, l’homme et l’animal, ou les fameuses « culture » et « nature » rousseauistes. Une frontière à la croisée de deux mondes rêvés unique, dont la porosité est conçue comme le fil conducteur de l’exposition.

Tour à tour sérieuse et drôle, grave et distrayante, celle-ci invite le public à découvrir les voies de la création du héros originel d’Edgar Rice Burroughs (1912), père du personnage, qui va devenir l’un des plus importants auteurs de littérature populaire américaine ; et les origines (depuis Hercule) de Tarzan, tout à la fois en tant que personnage et en tant que mythe quasi-centenaires (de Saturnin Farandoul, documentaire de 1914, à Greystoke, the Legend of Tarzan, Lord of the Apes de Hugh Hudson avec Christophe Lambert et Andie MacDowell en 1983). Ensuite et surtout, l’exposition propose le savant décryptage du mythe incarné par l’homme-singe, de loin la partie la plus intéressante, à la faveur duquel Tarzan est réhabilité en tant que héros contemporain de défense de la nature, écologiste avant l’heure, précurseur en matière de protection de l’environnement. Le justicier n’a, en effet, de cesse de poursuivre les ennemis de la jungle, pilleurs, trafiquants d’ivoire et autres destructeurs de la forêt tropicale et des précieuses espèces animales et végétales qu’elle abrite. Il défend un éden primitif assimilé à un âge d’or. Alors, parmi les sources d’inspiration, c’est la bien connue figure du « bon sauvage » qui réapparaît, un personnage traditionnel de la littérature classique moderne européenne qui revêt, en plus d’une dimension ethnographique, une dimension morale et philosophique.

L’effet d’immersion efficacement provoqué par l’exposition est garanti. Planches originales de bandes dessinées, affiches, photographies et projections de films accompagnent opportunément des animaux empaillés et objets africains provenant des riches collections permanentes du département Afrique du musée. Parmi ces objets, la collection de sagaies d’Afrique de l’Est et les figurines d’hommes-léopards senoufos (Côte d’Ivoire) et bandjuns (Cameroun) impressionnent. Autant d’ancrages dans le réel de l’univers, totalement imaginaire, d’un personnage dans une Afrique fantasmée par un Occidental du début du XXe siècle et donc, inévitablement, marquée par un régime colonial alors bien en place. Ainsi, à la fascination exotique s’ajoute un sentiment de supériorité raciste porté par un darwinisme triomphant : le seigneur de la jungle, blanc, règne en maître absolu sur les animaux sauvages comme sur les tribus autochtones. Burroughs n’est, en outre, jamais allé en Afrique. Le continent qu’il décrit, influencé par Rudyard Kipling et l’atmosphère naturaliste du Livre de la jungle, est, dès lors, assez fantaisiste, dans la veine des histoires elles-mêmes aux scénarios parfois invraisemblables. Ainsi Tarzan découvre-t-il successivement d’étranges lieux et personnages : une ville de l’ancienne Atlantide, un territoire où des dinosaures ont survécu, des légions romaines oubliées, des croisés, etc.

Rappelée en début d’exposition, l’histoire de Tarzan est pourtant mondialement connue. Aristocrates anglais, Lord Greystoke et sa gracieuse épouse, Lady Clayton, sont victimes d’une mutinerie à bord du navire qui les ramène d’un voyage en Afrique du Sud. Débarqués sur une côte de l’Afrique tropicale, ils parviennent à survivre et Lady Clayton donne naissance à un petit garçon. Mais le couple est attaqué par un groupe de singes. Les parents sont tués tous les deux et le bébé ne doit sa survie qu’à une femelle singe qui, venant de perdre son petit, le recueille. Les singes en question sont des « Waziri » : ces primates, possédant un langage et des coutumes, forment une espèce anthropomorphe, entre les humains et les grands singes. « Tarzan » (ce qui signifie « peau blanche » dans la langue waziri), élevé dans l’environnement de ces « animaux », développe une grande force physique et acquiert, à leur contact, leur connaissance de la nature ; en parallèle, retrouvant les livres de ses parents, il apprend à lire et développe un savoir propre aux humains. Dès ce premier roman, Tarzan rencontre, par miracle, une jeune et torride américaine échouée dans la jungle, Jane Porter et, comme dans un conte de fées, tous deux tombent naturellement amoureux l’un de l’autre (leur coup de foudre donnera lieu à l’inoxydable réplique culte : « Moi, Tarzan ; toi, Jane »). Jane convainc Tarzan de revenir au monde civilisé (les États-Unis en l’occurrence), où il ne pourra rester, horrifié par ce qu’il découvre, critique acerbe de la société américaine des années 1910. Il quitte alors Jane et retourne dans sa jungle. Malgré cette fin peu romantique, le succès du premier roman de la série est immédiat. Il sera suivi de vingt-six autres entre 1912 et 1947, auxquels il faut ajouter un vingt-septième, inachevé, découvert récemment. La légendaire icône de l’imagerie populaire se décline aujourd’hui dans des centaines de livres, films, séries télévisées et autres montagnes de bandes dessinées. Un juteux filon commercial.

Dans chaque volume, Tarzan terrasse la bête immonde, pose le pied sur son échine et pousse un long cri sauvage de triomphe. Un hurlement presque inhumain. Interprété de manière inimitable par le champion de natation Johnny Weissmuller façon yodle autrichien, le cri le plus célèbre de toute l’histoire du cinéma contribue, en tout cas, à faire durablement connaître Tarzan dans le monde entier. À la question de savoir pourquoi diable l’homme-singe s’époumone-t-il ainsi à l’ombre des moabis, Serge Tisseron, psychiatre et grand spécialiste de bande dessinée, l’un des contributeurs au catalogue de l’exposition [1] , répond que « le cri […], mobilisateur des énergies, a le pouvoir de sidérer le rival. On le voit dans les mangas ou les jeux vidéo, où le joueur est invité à choisir un cri pour son personnage ». Pour les fans, ce cri, élément central du mythe planétaire en construction, deviendra très vite indissociable du héros. En effet, « il souligne l’ambiguïté du personnage, play-boy en apparence, mais capable de manifestations animales, ni tout à fait homme ni tout à fait bête », explique Serge Tisseron. Plus impressionnant encore, ses vocalises sylvestres permettent au virtuose de la liane d’être reconnu de tous sans avoir besoin d’apparaître physiquement ni d’être forcément localisable : « Comme un dieu, omniprésent, dont la voix descend du ciel pour interpeller ses ouailles ». Voilà Tarzan à moitié divinisé. Dans le contexte du contact colonial, ce surhomme représente le premier des super héros [2] pour des générations de lecteurs, jeunes et moins jeunes. La modernité de Burroughs ne manque pas de frapper l’esprit : sa dénonciation retenue mais présente du colonialisme et sa conscience écologique prémonitoire font de Tarzan, malgré son âge, un héros très actuel s’il en est, assurément pourvu d’avenir.

Notes :

[1] Pascal Dibie (dir.), Tarzan !, Paris, Somogy, 2009. Voir aussi Serge Tisseron, Psychanalyse de la bande dessinée, Paris, Flammarion, rééd. 2000. 

[2] Sur ces questions en plein renouveau historiographique, Christelle Taraud, « La virilité en situation coloniale (1830-1914) », dans Alain Corbin (dir.), Histoire de la virilité, tome 2 (XIXe siècle-Première Guerre mondiale), Paris, Le Seuil, à paraître en 2010 ; et « La virilité en situation coloniale et post-coloniale (1914-2009) », dans Jean-Jacques Courtine (dir.), Histoire de la virilité, tome 3 (XXe-XXIe siècles), Paris, Le Seuil, à paraître en 2010.

Amaury Lorin

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  • ISSN 1954-3670