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Comptes rendus
   

Muriel Pichon, Les Français juifs, 1914-1950. Récit d'un désenchantement

Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2009

Ouvrages | 13.01.2010 | Simon Perego
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© Presses universitaires du Mirail« Heureux comme Dieu en France ». C’est par ce proverbe que les juifs yiddishophones, fraîchement immigrés en France à la fin du XIXe siècle et dans les premières décennies du XXe siècle, saluaient le pays qui, croyaient-ils alors, leur offrait l’assurance d’une vie meilleure. Mais cet adage aurait également pu convenir un temps à leurs coreligionnaires établis depuis des siècles dans la « patrie des Droits de l’homme », ces Français « de confession israélite » dont Muriel Pichon a entrepris d’écrire l’histoire entre 1914 et 1950.

Tiré de sa thèse de doctorat, son livre restitue une facette de la judaïcité française méconnue et souvent caricaturée. Car pour beaucoup, l’« israélitisme » évoque aujourd’hui une forme de judéité archaïque, dédaignée pour avoir cédé à la tentation de l’assimilation. À cet égard, un des apports de cette recherche aura été de dissiper les « malentendus [1]  » qui pouvaient entourer cette manière d’être Juif et Français, de vivre ce syncrétisme identitaire et d’appréhender l’insertion dans la société majoritaire. L’intérêt de l’ouvrage réside également dans le parti-pris méthodologique adopté par Muriel Pichon et qui suscite plusieurs remarques. L’historienne fait, en effet, le choix d’explorer les différentes sphères du franco-judaïsme à la lumière des récits de vie produits par celles et ceux qui se réclamèrent de cette identité. Ces « témoins » forment un corpus restreint – une vingtaine de personnes et leur famille. La prise en compte de différents critères tels que la génération, les origines géographiques et socioculturelles, le lieu de vie, la profession, la pratique religieuse ou encore les orientations politiques, permet d’incarner la diversité de ce groupe social. Un corpus n’est jamais parfait et celui de Muriel Pichon n’échappe pas à la règle. La sur-représentation de sommités intellectuelles – parmi lesquelles Raymond Aron, René Cassin ou Jules Isaac – conduit ainsi par moments à des analyses quelque peu biaisées. On peut aussi regretter un traitement insuffisamment différencié entre les récits autobiographiques publiés par des personnalités soucieuses de restituer une certaine cohérence à leur parcours et les entretiens recueillis par l’historienne auprès d’anonymes. Quant aux récits de vie produits plusieurs dizaines d’années après la période étudiée, ils auraient, par moments, mérité une lecture plus attentive aux reconstructions mémorielles opérées par les individus. Mais la difficulté la plus importante demeure celle soulevée par l’articulation entre l’individuel et le collectif. Certes, Muriel Pichon rappelle que « ces biographies […] ne sont pas représentatives de toute la diversité du groupe des Français israélites [et qu’] elles incarnent avant tout des possibles dans un contexte donné [2]  ». L’expérience des « témoins » donne cependant par trop l’impression de n’être sollicitée que pour illustrer, certes avec une grande finesse dans l’analyse, une idée générale avancée au sujet des Français juifs dans leur ensemble. L’exemplarité du particulier se trouve mise au service de la compréhension du collectif, ce qui conduit, à plusieurs reprises, à des généralisations peut-être abusives et à une juxtaposition, plus qu’à un véritable croisement, de ces trajectoires biographiques.

Il demeure néanmoins indéniable que le matériau étudié permet de donner une véritable épaisseur sociale à ce portrait de groupe. Ce dernier est réalisé avec maîtrise et mobilise une large gamme de nuances. Muriel Pichon prend toujours soin d’apprécier de l’intérieur les différents niveaux de l’expérience sociale, culturelle et politique des Français juifs, parvenant à restituer une part de la quotidienneté de leur existence et de la spécificité de leur vécu. Ce livre nous fait ainsi pénétrer, au-delà des discours publics produits par les institutions représentatives du franco-judaïsme, au cœur de la sphère privée et intime des Français israélites au cours du premier XXe siècle que l’auteur découpe, selon un plan chronologique classique, en quatre périodes qui structurent le plan de son ouvrage.

Se concentrant sur les années vingt, la première partie dessine les contours démographiques, géographiques, professionnels du groupe que forment les Français israélites. Mais ce sont surtout les valeurs partagées et l’histoire commune qui retiennent l’attention de Muriel Pichon. L’auteur se penche ainsi sur trois expériences historiques matricielles pour la « fabrique identitaire » du groupe : la Révolution française, l’affaire Dreyfus et la Première Guerre mondiale. Cet attachement qu’éprouvent les Juifs français à l’endroit de leur pays n’entre cependant pas en contradiction avec la préservation d’une réelle conscience de leur judéité. L’historienne se refuse, en effet, à vouer aux gémonies un « franco-judaïsme » trop souvent dénoncé comme une illusion collective vidée de toute forme d’identité juive et tragiquement invalidée par le génocide. L’israélitisme des années vingt et trente ne saurait pourtant être appréhendé à l’aune de l’extermination du judaïsme européen perpétrée par l’Allemagne nazie : avant la Seconde Guerre mondiale, les Français israélites ont bien cultivé avec soin leur judéité, par leurs réseaux de sociabilité, leurs stratégies maritales et l’affirmation d’une « multiplicité des modes d’être français israélite [3]  ». Les modalités d’appartenance au judaïsme sont donc décrites non sous l’angle de leur extinction mais sous le signe de la diversité des accommodements et du « bricolage ». À cet égard, Muriel Pichon a su faire des Français juifs les acteurs de leur propre identité, tordant le cou à l’image répandue d’une judéité honteuse et subie, celle-là même que décrivait Jean-Paul Sartre dans ses Réflexions sur la question juive. Cet ouvrage n’est donc pas seulement le « récit d’un désenchantement », comme l’indique un peu rapidement son sous-titre, mais dresse aussi le portrait collectif de « judéités multiples et… heureuses [4]  ». Cette thèse du « bonheur » israélite dans la France de l’entre-deux-guerres n’est certes pas nouvelle [5] mais c’est à Muriel Pichon que revient le mérite d’avoir affiné notre connaissance de ce segment de la judaïcité française qu’on ne saurait envisager de manière monolithique.

Dans une deuxième partie qui fait le choix de l’histoire politique, Muriel Pichon analyse les réactions des Français juifs face à l’actualité des années trente – une décennie où l’antisémitisme se fait plus vigoureux – et mesure l’impact des grands événements nationaux et internationaux sur leur judéité. Mais dans cette étude des opinions et des affiliations politiques, le choix du récit de vie atteint certaines de ses limites, parvenant difficilement à s’extraire du cas particulier qu’il illustre. Dans le domaine des positionnements politiques, le fait juif n’entre que très peu en ligne de compte, comme l’indiquent de nombreux points de convergence entre la société environnante et les Français israélites. À cet égard, ceux-ci témoignent de la prégnance de leur modèle identitaire en se refusant à mélanger la chose religieuse et les affaires politiques. Néanmoins, Muriel Pichon avance l’idée selon laquelle la culture politique propre aux Français israélites, marquée par un patriotisme sourcilleux, a pu détourner une partie d’entre eux du pacifisme jusqu’au-boutiste. L’auteur évoque également, pour ces années, les prémices d’une crise de l’israélitisme : les Français juifs, en proie au soupçon porté sur eux par certains de leurs compatriotes, sont sommés de justifier leurs positions bellicistes ou pacifistes face à la montée des périls. Mais pour l’historienne, toujours soucieuse d’avancer avec prudence, « les ombres des années trente n’ont pas le temps de modifier les modes d’être juif, ni même de bouleverser ce bonheur d’être Français juif [6]  ». Des fissures apparaissent cependant. Et si cette décennie constitue un premier moment de crise pour le modèle israélite, l’expérience de la Seconde Guerre mondiale met ce dernier à l’épreuve d’une toute autre manière.

Dans sa troisième partie sur la guerre et l’Occupation, Muriel Pichon propose une étude nuancée des stratégies mises en œuvre par les israélites devant la multiplication des difficultés et à l’aune de leurs perceptions des persécutions. Si la judéité n’apparaît pas comme un facteur influençant la compréhension du désastre qui frappe le pays en mai et juin 1940, le fait juif rattrape rapidement celles et ceux que les statuts de Vichy et de l’occupant allemand désignent à l’opprobre dès l’automne 1940. Dans une période où chaque individu se trouve livré à lui-même, l’analyse des trajectoires particulières retrouve une grande pertinence, permettant de restituer l’entière complexité des attitudes adoptées par les Français juifs face à la persécution. Si l’appréhension du danger se fait plus tôt en zone occupée, elle s’opère avant tout au travers de l’identité franco-juive qui « résiste » au choc de la persécution. Ce n’est que chez certains, notamment parmi les plus jeunes, que la patrie cesse de constituer le premier des référents, au profit d’un sentiment de solidarité avec le « peuple juif » menacé. Car, parmi les variables qui distinguent les différents membres de son corpus, Muriel Pichon accorde, avec raison, une grande importance à la prégnance du phénomène générationnel qui permet de comprendre, d’une génération à l’autre, la différenciation des possibles en matière de redéfinition de l’identité juive.

La dernière partie de l’ouvrage – hélas un peu rapide – porte sur le réexamen identitaire auquel se livrent, après-guerre, les Français juifs et qui débouche chez certains sur un « désenchantement » auquel Muriel Pichon apporte une explication mesurée : les fêlures identitaires sont palpables, assurément accentuées par l’expérience de la guerre mais leurs racines sont profondes et leurs effets différés. Chez beaucoup, domine ainsi le souci de se considérer à nouveau comme des Français à part entière : la symbiose franco-juive ne s’est pas écroulée mais ses fondations se sont irrémédiablement fissurées. Cette crise de l’israélitisme donne par ailleurs naissance à de nouvelles modalités d’affirmation de la judéité que Muriel Pichon s’emploie à analyser en les reliant à des expériences amorcées avant la guerre. Dans les instances dirigeantes, la redéfinition de la judéité se détache d’une conception exclusivement confessionnelle. De l’expérience des persécutions, les Français juifs ont hérité une sensibilité exacerbée à l’antisémitisme et un fort sentiment d’appartenance à une communauté de destin, ce qui contribue à les rapprocher, d’une part, des juifs étrangers vivant en France – et avec lesquels les rapports avaient été pour le moins frileux dans l’entre-deux-guerres – et, d’autre part, des juifs d’autres pays, à commencer par ceux établis en Palestine : si la France demeure « le centre de leur univers [7]  », le jeune État d’Israël s’invite, en effet, dans leur définition de la judéité et s’érige en référent, certes, lointain mais néanmoins digne d’intérêt et de sympathie.

Simon Schwarzfuchs avait analysé la mutation ayant conduit la judaïcité française, entre 1770 et 1870, à se penser non plus en tant que juifs mais en tant qu’israélites [8] . Muriel Pichon s’est elle attachée à étudier l’épanouissement et le déclin de l’israélitisme au cours du premier XXe siècle. Reste désormais à écrire l’histoire de cette autre mutation identitaire qu’évoque l’auteur en conclusion et qui fit disparaître au cours du second XXe siècle l’israélite français au profit du « Juif de France ».

Notes :

[1] Muriel Pichon, Les Français juifs, 1914-1950. Récit d’un désenchantement, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, coll. « Tempus », 2009, p. 13. 

[2] Ibid., p. 16. 

[3] Ibid., p. 60.

[4] Ibidem.

[5] Au détour d’une phrase, Dominique Schnapper écrivait déjà en 1980 que « […] les israélites, objectivement assimilés, ont vécu une identité juive heureuse, malgré l’Affaire, malgré l’antisémitisme des années 1920 et 1930. », in Dominique Schnapper, Juifs et israélites, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1980, p. 196.

[6] M. Pichon, Les Français juifs…, op. cit., p. 79.

[7] Ibid., p. 240.

[8] Simon Schwarzfuchs, Du Juif à l’israélite. Histoire d’une mutation, 1770-1870, Paris, Fayard, 1989.

Simon Perego

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  • ISSN 1954-3670