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Comptes rendus
   

« Entre Jaurès et Matisse. Marcel Sembat et Georgette Agutte à la croisée des avant-gardes »

Expositions | 24.07.2008 | Emmanuel Naquet
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Voici un couple exceptionnel à plus d’un titre, par ses vies commune et individuelles, par ses morts aussi, subie pour Marcel Sembat, choisie pour Georgette Agutte. En effet, après la disparition du premier, victime d’une hémorragie cérébrale, sa compagne met fin à ses jours après avoir écrit à son neveu : « […] Je ne puis vivre sans lui. Minuit. 12 heures qu’il est mort et je suis en retard. » Au-delà de ces destins tragiques, c’est aux parcours fusionnels d’un homme d’État, avocat, franc-maçon, socialiste aux nombreuses passions intellectuelles et, d’une artiste, amie de Matisse, correspondante de tant de peintres fauves et ouverte aux tendances les plus modernes, que les Archives nationales se sont fort justement intéressées.

Comme le rappellent Isabelle Neuschwander dans sa préface puis Pierre Jugie dans son analyse du « vertige des archives » frappant Marcel Sembat, cette belle exposition tenue du 2 avril au 13 juillet 2008 à l’Hôtel de Soubise [1] et le riche catalogue qui lui est associé [2] trouvent leur origine dans le dépôt par les héritiers d’une partie de la « mémoire familiale » dans une série au demeurant imposante — au total, quelque 660 fonds —, et des documents à caractère public du ministre des Travaux publics (1914-1916) [3] . Cette mise en espace prolonge avec bonheur la réémergence historiographique de l’un des fondateurs de la SFIO, amorcée par les ouvrages de Denis Lefebvre [4] et confirmée par la publication récente des Cahiers noirs à partir des fonds conservés par l’OURS [5] .

Grâce à cette actualité Sembat, on rejoint un lecteur insatiable appréciant le calme de son cabinet de travail parisien et de son jardin de Bonnières-sur-Seine : il y parcourt les Évangiles, Marc-Aurèle, Corneille, Tolstoï, et y dévore Ribot, Lévy-Bruhl ou Durkheim, tout en suivant les cours de chimie de Troost à la Sorbonne dans le prolongement de sa découverte de Renan. Cette curiosité constamment en éveil fait d’ailleurs regretter au député du XVIIIe arrondissement l’absence d’un grand œuvre. Car dans son désir de changer le monde, ce « journalier », selon le mot de Léon Blum, s’impatiente de ne pouvoir travailler sur la longue durée : excellent orateur multipliant les meetings, sa plume brillante et parfois caustique produit des articles « étincelants, alertes autant qu’éloquents [qui étaient] le régal, non seulement des militants, mais de tout le monde politique et de tous les lettrés parisiens » (Jean Longuet). Et c’est par ses activités de journaliste notamment à L’Heure, à la Revue de l’évolution, à La Petite République ou à L’Humanité, qu’il rencontre Jean Jaurès avec lequel les relations sont complexes (Denis Lefebvre) et à qui il révèle semble-t-il les peintres flamands du musée des Beaux-Arts de Bruxelles, quelques heures avant l’assassinat du leader de la SFIO…

Mais l’on retrouve encore ce républicain aux directions du Grand Orient de France, de la Ligue des Droits de l’Homme — Marcel Sembat ayant appartenu à son comité central de 1914 à 1918, puis de 1921 à sa mort —, et dans le salon d’une autre dirigeante de la LDH, Aline Ménard-Dorian. Critique contre l’impérialisme que porte la colonisation, partisan de l’éducation populaire et plus généralement permanente, défenseur des droits des antimilitaristes comme des anarchistes, l’auteur, en 1913, de « Faites un roi, sinon faites la paix » est transformé par la guerre. Son action au sein du gouvernement d’Union sacrée, réelle par rapport à Jules Guesde, déçoit nombre de militants socialistes [6] et s’il participe à Tours, au rapprochement des minoritaires Blum, Renaudel, Longuet et Faure et s’il publie dans Le Populaire, le cœur n’y est plus ; celui qui craignait tant la vieillesse est happé par la mort l’année de ses 60 ans.

C’est à un retour à ce cheminement que les quelque 200 pièces finement commentées convient [7]  : outre les huiles sur toile, pastels, encres de Chine et aquarelles, on découvre des brouillons ou des notes — de Gustave Kahn, son secrétaire, ou de Léon Blum, son chef de cabinet —, des ouvrages dédicacés du même Léon Blum, « son confrère, son serviteur et, s’il y consent, son ami », mais aussi de Maurice Barrès ou de Léon Daudet, sans oublier Blaise Cendras, Marcel Proust, Jean Psichari ou Paul Morand, un poème manuscrit autographe de Pierre Louÿs, des bustes, son écharpe de député, son cordon de maître et son sautoir de conseiller de l’ordre du GODF, des laissez-passer et un maroquin ministériel en cuir noir, des dessins — entre autres esquissés par Jules-Louis Breton, Étienne Clémentel, Jean Cruppi, Jean Locquin, Pierre Renaudel ou Émile Wetterlé —, auxquels il faut ajouter des affiches, des photographies, des journaux, des tracts, des cartes postales, des lettres — de Rosa Luxembourg ou de Guillaume Appolinaire —, et même des extraits de film de Georges Bronca.

Ces documents, éclairés par les contributions de Christian Phéline et les encarts qui rythment l’ouvrage, permettent de saisir d’autres combats menés par Marcel Sembat, en faveur du cubisme et donc contre certains « académistes » comme Léon Daudet ou Jules-Louis Breton, et pour le Salon d’automne de 1912 — il appartient à son jury. Conjuguant cette défense de la liberté artistique avec une foi « dans l’aptitude au renouveau culturel d’une société en mouvement » (Christian Phéline), celui qui s’affirme avec ironie comme « un amateur peu éclairé, enthousiaste et myope » accumule les écrits sur et à son ami Matisse, rencontre Rodin et Van Dongen dans sa maison de la rue Cauchois, derrière le Moulin-Rouge, acquiert ou reçoit des œuvres de Paul Signac, Henri-Edmond Cross, Paul Gauguin, Albert Marquet ou Édouard Vuillard.

Car, comme le montrent les biographies des principaux interlocuteurs du couple, accompagnées de citations et les chronologies placées en miroir à la fin de l’ouvrage, la femme et l’homme évoluent dans des cercles où l’on croise le sculpteur Albert Marque, le céramiste André Metthey, les peintres René Piot, Georges Rouault, Eugène Carrière. Logiquement, à l’instar des textes de Marcel Sembat et des tableaux de Georgette Agutte, la collection rassemblée par eux au fil des années illustre des émotions et des impulsions d’avant-garde. Même si l’on peut s’étonner de la première réaction du député de Montmartre, lors du Salon d’automne de 1904, face aux « froides horreurs de Puvis et [aux] atrocités de Cézanne », il est indéniable que « les deux époux se rejoignent ainsi dans une même intelligence dynamique du jeu dialectique entre habitudes du regard et renouveau des formes, entre ruptures esthétiques et évolution du goût collectif » (Christian Phéline).

C’est donc bien à la relecture d’une action et d’une réflexion non exclusivement politiques que les Archives nationales nous invitent à travers la mise au point de Régis Lapasin et Sabine Meuleau et les choix exhumés de l’œuvre d’une « femme de l’ombre », également « peintre de la couleur », pour qui l’art est un « engagement existentiel et continu, et non un passe-temps ». « Magette », comme l’appelait Marcel Sembat, ne fut en effet « ni l’épouse effacée, ni la virago écervelée que les témoignages plus ou moins bien intentionnés nous ont présentée », mais agit dans son quartier et apaise un Marcel Sembat passablement inquiet. Cette « fille d’un artiste oublié de l’école de Barbizon », « seule femme à fréquenter l’atelier matriciel, si couru et si important […] de Gustave Moreau », ouvre son mari à l’art contemporain, fait le lien entre Matisse, Rouault, Piot, Signac et Metthey, conseille l’un, pousse l’autre. Ainsi, tout en n’étant pas « une artiste exceptionnelle », elle réalise une œuvre prolixe — huit cents peintures en un quart de siècle —, multiforme — aquarelles ou gouaches, huiles sur carton, sur toile ou sur panneau de fibres, palettes sur bois, bustes en bronze, en cire ou en plâtre, bijoux, faïences ou vases de terre vernissée… —, toujours à la recherche de nouveaux supports — papiers marouflés sur contreplaqué, huiles sur Fibrociment… —, n’hésitant pas à réorienter son style dans l’utilisation des chromatismes ou dans l’abandon des paysages.

On ne peut par conséquent que saluer l’initiative des Archives nationales qui assument encore leur mission culturelle en rendant hommage à deux figures importantes du monde intellectuel et politique, tout en évoquant cette bien nommée Belle Époque.

Notes :

[1] Le commissariat fut assuré par Pierre Jugie et Régis Lapasin sous la direction générale d’Ariane James-Sarazin.

[2] Entre Jaurès et Matisse. Marcel Sembat & Georgette Agutte à la croisée des avant-gardes, Paris, Archives nationales et Somogy Éditions d’Art, 2008, 200 p., 255 ill. noir et blanc et couleurs, 30 €.

[3] Cf. les pages de sources et bibliographie, cette dernière mêlant étrangement témoignages et études historiques.

[4] Marcel Sembat, socialiste et franc-maçon, préface de Patrick Kessel, Paris, Bruno Leprince, collection "Le Tournant le siècle", 1995, 192 p. ; Marcel Sembat, le socialisme maçonnique d’avant 1914, Paris, Éditions maçonniques de France, collection Encyclopédie maçonnique, 2001, 127 p. ; Marcel Sembat. Textes choisis, Paris, Éditions maçonniques de France, collection « Cahiers maçonniques », 2002, 157 p.

[5] Marcel Sembat, Cahiers noirs. Journal, 1905-1922, édition établie, annotée et présentée par Christian Phéline, Paris, Viviane Hamy, 2007, 827 p.

[6] Voir sur ce point la thèse de l’École des Chartes de Pierre Chancerel sur le ministère de Marcel Sembat soutenue en 2008.

[7] Les notices sont dues à Pierre Chancerel, Régis Lapasin, Sabine Meuleau, Pierre Mollier et Hélène Vincent.

Emmanuel Naquet

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  • ISSN 1954-3670