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Comptes rendus
   

Florent Le Bot, La fabrique réactionnaire. Antisémitisme, spoliations et corporatisme dans le cuir (1930-1950),

Paris, Presses de Sciences Po, 2007, 399 p.

Ouvrages | 04.07.2008 | Cédric Perrrin
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C’est un vrai travail d’histoire que nous livre Florent Le Bot avec son ouvrage La fabrique réactionnaire. Antisémitisme, spoliations et corporatisme dans le cuir (1930-1950), tiré de la thèse qu’il a soutenu à Paris VIII en 2004 et publié aux Presses de Sciences Po. Dépassant les clivages et les primats du tout politique ou du tout économique, l’auteur restitue pleinement la complexité du fait social qu’il étudie à la croisée de l’économique, du social et du politique, voire du culturel, ou de l’anthropologique pour reprendre la position qui clôt l’ouvrage. Le cœur de l’étude est la question de l’aryanisation du secteur d’activités du cuir entre 1940 et 1944. Tout l’intérêt du livre est de montrer comment se sont nouées autour de la spoliation antisémite les histoires particulières de l’antisémitisme, de la xénophobie et d’une industrie traditionnelle en pleine mutation. On comprend alors le cadre chronologique adopté (de 1930 à 1950). En replaçant les spoliations dans la moyenne durée, Florent Le Bot se donne les moyens d’en étudier la genèse, en montrant comment le processus de révolution industrielle en œuvre dans la branche du cuir sécrète avec la crise des années trente une idéologie réactionnaire – que l’auteur qualifie de réaction industrielle – corporatiste, antisémite et xénophobe qui facilite ensuite la mise en œuvre des spoliations. En aval, il peut étudier l’empreinte de ces dernières sur les structures de la branche du cuir. Il isole ainsi un cycle réactionnaire qui naît dans la crise des années trente pour s’achever à l’aube des trente glorieuses et dont les spoliations sont l’acmé.

Pour conduire cet ambitieux programme de recherche, l’auteur a su rassembler une documentation impressionnante d’origines et de natures diverses (archives publiques et privées, archives bancaires, statistiques, imprimées, cinématographiques, enquête orale…) qu’il sait recouper pour en tirer le meilleur profit. Il évite ainsi le piège du déterminisme, dans lequel il eut été si facile de tomber avec un tel sujet, au profit d’une analyse fine et nuancée, servie par de réelles qualités d’écriture.

Assez logiquement, le livre est découpé en trois parties : mutations et réaction (1930-1939), « aryaniser » le cuir (1940-1944), restitutions et restructuration (1944-1950). Dans la première partie, Florent Le Bot peint d’abord le portrait de l’industrie du cuir dans les années 1930. La production est dispersée sur tout le territoire entre une multitude de petites, voire très petites entreprises, dont les méthodes sont restées très traditionnelles. Dans la branche de la chaussure, André et Bata sont les seules véritables grandes entreprises. L’une des originalités du cuir est d’associer à cette dispersion géographique, l’existence de quelques places spécialisées. En détaillant l’étude du cas de Fougères en Ille-et-Vilaine, l’auteur apporte sa contribution à la connaissance des systèmes productifs localisés (ou districts industriels). Il en montre la structuration autour de trois caractères forts : l’importance du financement local, le « tutorat technologique » exercé par le fabricant de machines United Shoe Machinery Corporation (USMC) et la part du travail à domicile. Mais ce modèle paraît arriver à son épuisement dans les années trente alors que d’autres modes de production émergent et qu’un mouvement de concentration s’amorce. Bata, entreprise tchécoslovaque implantée en France en 1924, et André représentent des entreprises en plein développement, intégrée, aux capacités de production importantes, introduisant le travail à la chaîne et aux politiques commerciales innovantes. La crise des années trente touche durement les industries du cuir. Elle conduit à des réorganisations où des entreprises suivent sans le dire le modèle Bata tandis qu’elle met en difficulté les PME des districts dont celui de Fougères où naît la réaction. Dès le début des années 1930, une vague « d’émotions manufacturières » secoue la « famille » du cuir qui s’organise alors contre les réorganisations dont Bata devient le symbole décrié. Le comité anti-Bata mis en place par les patrons fougerais déploie une propagande active, aux intonations xénophobes et antisémites, pour obtenir des pouvoirs publics une protection contre les influences étrangères qui menaceraient selon lui la production française de qualité. Ces petits industriels obtiennent satisfaction avec le vote des lois Le Poullen et Paulin en 1936. Ce mouvement prend place dans la galaxie corporatiste qui se développe alors et le cuir a failli avoir son comité d’organisation avant l’heure.

Nourri de ce discours réactionnaire, le milieu du cuir s’engage sans retenue dans l’aryanisation durant l’Occupation. Les spoliations ne semblent poser aucun problème de conscience. Elles apparaissent au contraire comme une opportunité pour réorganiser la branche au profit des PME en se débarrassant d’un côté de ceux que l’on dénonce comme des « artisans d’importation » et de l’autre des « trusts » comme André dont les propriétaires sont juifs. Le travail de Florent Le Bot apporte ici une meilleure connaissance de l’aryanisation. Il peut dresser une typologie des administrateurs provisoires où se trouvent quelques « justes », une majorité de routiniers et enfin les « enragés » et les « escrocs ». Ensuite, les soumissionnaires, qui reprennent les entreprises aryanisées, sont choisis d’abord parmi les professionnels du cuir en veillant à éviter les concentrations. L’aryanisation apparaît ainsi comme « affaire de famille ». C’est aussi une affaire avant tout française où les Allemands interviennent peu. C’est la législation française qui fait les « juifs » ou les « entreprises juives » touchés par l’aryanisation. Si chez les soumissionnaires ou les administrateurs les motivations économiques comptent sans doute plus que l’antisémitisme, en revanche pour le Commissariat général aux questions juives, le but premier est d’éliminer des juifs. Cela pèse sur le traitement des dossiers, dont huit sur dix sont résolus avant la fin de l’occupation et qui se solde dans la majorité des cas par la liquidation de l’entreprise. Sous couvert de lutter contre le lobby des trusts juifs, c’est en réalité de petites entreprises artisanales que l’aryanisation élimine. A cet égard, l’échec de l’aryanisation de l’entreprise André, qui n’a toujours pas aboutie à la fin de l’Occupation, est révélatrice de la complexité des intérêts en œuvre dans les spoliations tant du côté français que du côté allemand, des multiples convoitises suscitées ou du pragmatisme qui conduit à maintenir un outil de production capable de répondre à d’importants besoins, fusse au détriment de l’objectif idéologique d’éliminer l’influence juive.

La dernière partie de l’ouvrage aborde les questions des restitutions et de l’effet des spoliations sur les structures du secteur, une fois la guerre terminée. Les restitutions sont relativement rapides puisque 95 % d’entre elles sont réglées entre 1945 et 1950. Toutefois, seulement la moitié le sont la première année ce qui laisse les victimes dans des situations difficiles ; des victimes qui apparaissent isolées dans leurs démarches face à la sécheresse administrative. Les restitutions donnent aussi lieu à de multiples réécritures de l’histoire qui diluent, voire nient, la spoliation. L’auteur montre aussi que si l’antisémitisme n’est plus courant, il n’a pas totalement disparu ; notamment parmi les institutions qui ont à régler les restitutions comme la Caisse des dépôts et consignations. Des institutions qui, par ailleurs, en ne perdant pas de vue leurs propres intérêts, ont pu singulièrement compliquer certaines restitutions. Quant à l’impact économique de l’aryanisation, l’auteur reconnaît qu’il est difficile à établir. Toutefois, le « chassé-croisé des créations et des disparitions d’entreprises » fait que les spoliations n’ont pas changé le niveau de concentration de la branche. Au niveau de la représentation, les mêmes hommes, toujours en place, réactivent leur discours malthusien à la fin des années 1940. Cependant, ils ne trouvent plus l’appui de l’Etat. Cet échec marque ainsi la fin de la période protectionniste et il clôt le cycle réactionnaire que Florent Le Bot a identifié.

Au final, la force de l’ouvrage est de porter une vraie thèse, comme le souligne Michel Margairaz dans sa préface. L’auteur démontre la mise en place dans le contexte de la crise des années trente d’une idéologie réactionnaire au sein des industries du cuir – la fabrique réactionnaire – qui rend intelligible les spoliations durant la guerre mais qui échoue à contrer les mutations qui reprennent après celle-ci. Certes, sur plusieurs problèmes, l’état de la documentation ne permet pas de conclure mais le travail de Florent Le Bot a permis que ces questions soient posées et il renouvelle notre vision des années centrales du XXe siècle ; ce qui n’est pas le moindre de ses mérites.

Notes :

 

Cédric Perrrin

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  • ISSN 1954-3670