Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Dictionnaire De Gaulle

Claire Andrieu, Philippe Braud, Guillaume Piketty (dir.), Sophie Masse-Quief (coord.)

Ouvrages | 15.05.2007 | Ludivine Bantigny
  • imprimer
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Dès l’abord de l’imposant Dictionnaire De Gaulle, ses maîtres d’œuvre interrogent avec humour l’objet-dictionnaire qu’ils édifient ; ils empruntent pour cela à Flaubert, qui le mettait en abyme dans son Dictionnaire des idées reçues : « En dire : N’est fait que pour les ignorants. » Mais qui est vraiment ignorant sur pareil personnage, Charles De Gaulle ? Ce que l’on en dit, la légende et le mythe, est ici décortiqué. Ce que l’on en fait aussi, par l’étude des commémorations, des biographies et des lieux de mémoire. Ce que l’on en sait est tout autant analysé, d’un point de vue historiographique. Si le corps de l’ouvrage est fait de l’homme et de l’œuvre, de sa culture, de son rôle dans la vie politique française et internationale, rien n’est donc négligé de ce qui l’entoure et de ce qui fait son aura, rien n’est oublié de ce que Sophie Masse-Quief appelle la « construction d’une icône ».

Certaines entrées creusent l’événement ‑ un grand nombre porte sur des discours, des communiqués, des conférences de presse, des voyages, des moments essentiels. D’autres évoquent la famille, les affinités et les amitiés, les collaborateurs et les fidèles, mais encore les « antigaullistes ralliés ». Ces entrées par personnes savent aussi s’éloigner de l’entourage le plus direct. On y trouve par exemple Mikhaïl Toukhatchevski, futur officier de l’armée rouge et prisonnier comme De Gaulle au fort IX d’Ingolstadt, pendant la première guerre mondiale ; Sabine Dullin propose des deux hommes un portrait croisé. On rencontre aussi Léon Gambetta, Gustave Le Bon, Pierre Laval ou encore, dans un autre registre, celui de la culture et de la Résistance, Joséphine Baker (l’une des rares artistes décorée de la médaille de la Résistance). D’autres entrées, enfin, sont plus inattendues, mais leur originalité n’entame en rien leur pertinence, comme la notice Internet, rédigée par Sophie Masse-Quief ou, de la même auteure, un texte consacré aux surnoms et sobriquets, du « Connétable » à la « Grande Zohra », du « Grand Mékong » à « Qui vous savez ».

L’homme De Gaulle, sa psychologie, sont interrogés : « Cet homme fort était-il fragile ? », se demandent les directeurs du dictionnaire. De Gaulle, cet homme « sans pairs » qui s’est fait père fondateur donnant les tables de la loi, a, selon la psychanalyste Corinne Maier, réussi « sa rencontre avec son nom », l’homophonie des patronymes exigeant sans doute que « De Gaulle égale De Gaule ». Dès lors, l’ouvrage s’intéresse au « moi » et à ce qui lui est afférent ‑ « Moi ou le chaos » ‑, mais aussi aux faiblesses, à la vieillesse ‑ soit le fait de « subir la différence des temps », écrit Maurice Agulhon. Les moments de solitude ne sont pas des creux du dictionnaire : la « traversée du désert », rappelle Bernard Lachaise, fut « très active ». Les échecs ne le sont pas davantage : Jérôme Bourdon souligne que le « grand communicateur » qu’était De Gaulle se laissa aller, le 25 avril 1969, au moment du référendum décisif, à parler sans conviction à la télévision ; Philippe Braud y discerne une étape où l’homme « avait cessé de croire dans sa capacité d’ajouter encore à sa gloire ». Certains cadres de pensée sont également évoqués, qui mêlent psychologie et politique : dans la notice « antisémitisme », Claire Andrieu relève quelques traces, peu nombreuses, d’un antisémitisme culturel des années 1910, prolongé dans le stéréotype national qui fit réagir Raymond Aron dans son De Gaulle, Israël et les Juifs[1] en 1968.

Dictionnaire, le livre respecte cet ordre alphabétique qui est au fondement de son genre, chaque lettre s’imposant en majesté, des solennels F comme « France », N comme « Nation » et R comme « République », aux plus inattendus O comme « ONU » et T comme « Tracassin », en passant par les truculents B comme « Bile » et S comme « Scribouille ». Car, comme le rappellent Claire Andrieu, Philippe Braud et Guillaume Piketty, l’homme savait user de gouaille et même de verdeur, et ce même si le style de ses écrits et de ses discours méritait bien qu’on consacrât dans ce dictionnaire des entrées à Pierre Corneille ou à Chamfort, par exemple. Ce style, ce « grand ton » qu’évoquait Mauriac, est analysé dans tous ses états et ses éclats, dans ses échos à Tacite, à Chateaubriand, à Edmond Rostand. Pierre Encrevé mène de l’art oratoire gaullien une étude fouillée, scrutant tout autant les figures rhétoriques que la prononciation, et jusqu’aux liaisons facultatives. Les analystes du verbe gaullien trouvent eux aussi bonne place, tel Pierre Viansson-Ponté, l’auteur de la formule « un gouvernement de la parole » mais aussi de plusieurs essais politiques sur le gaullisme. L’antigaullisme n’est bien sûr pas absent ; tandis que Serge Berstein brosse un tableau de la « légende noire », Christian Delporte et Scylla Morel se penchent sur les dessins, caricatures et attaques de presse, comme ce « Crève général » en couverture de L’Enragé.

Impossible évidemment de donner une vue synthétique des quelque mille entrées rédigées par plus de trois cents contributeurs, historiens pour la plupart, auprès desquels viennent voisiner sociologues et juristes, journalistes, écrivains et témoins. La multiplicité des approches historiographiques permet que se confrontent des points de vue différents : pour exemple, au classement du gaullisme dans la catégorie du bonapartisme, dans la tripartition des droites forgée par René Rémond, Maurice Agulhon oppose un « royalisme de cœur » et un « républicanisme de raison ». Cette pluralité des perspectives fait la qualité de l’ouvrage. On reprochera certes au façonnage éditorial de n’avoir pas inclus un index thématique, qui aurait facilité le vagabondage d’une notice à l’autre. Pour le reste, par son ampleur et sa conception, ce dictionnaire permet, non pas seulement la compréhension d’un homme, mais bien la traversée d’un siècle.

Notes :

[1] Paris, Plon.

Ludivine Bantigny

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670