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Comptes rendus
   

À propos de la parution de l’Histoire mondiale de la France

Ouvrages | 06.04.2017 | Robert Darnton
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Patrick Boucheron et alii, Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2017.

Je vous remercie cordialement de cette invitation[1] à rendre compte de l’Histoire mondiale de la France[2]. Certes, elle m’honore mais aussi elle m’intimide, car il s’agit d’un livre de 800 pages, divisé en 146 chapitres écrits par 122 auteurs, un livre qui survole 40 000 ans et qui évoque des personnages innombrables, de l’homme de Cro-Magnon à Dominique Strauss-Kahn. Comment cerner un ouvrage pareil ?

Je l’ai lu d’un bout à l’autre, mais cela était une erreur. Il aurait mieux valu picorer dans le texte, l’ouvrir au hasard, et se laisser surprendre par des récits inattendus. Par exemple, le chapitre « Chanel numéro 5 »[3] – sujet qu’on ne s’attend pas à trouver dans une histoire mondiale — vous mène du laboratoire de Gabrielle Chanel dans les années 1920 à Marilyn Monroe, Andy Warhol, et la culture populaire américaine des années 1960. Ou le chapitre sur les « Demoiselles d’Avignon » de Picasso, dont l’histoire commence par « le Bordel d’Avignon » et finit sur les timbres postaux du Sénégal[4]. Ce livre abonde en surprises, souvent drôles, toujours bien écrites, et il nous fait apprécier une histoire de la France grande ouverte et marquée par une vision inattendue de la mondialisation.

C’est un livre à déguster. Il nous permet de savourer le passé par petites doses et d’en extraire l’essence, mais sans suivre une narration continue. Bien que destiné à un grand public, c’est un livre savant. Vous y trouverez des références aux dernières publications par les meilleurs experts. Les auteurs sont experts eux-mêmes, et ce qui donne un intérêt particulier à leurs contributions, c’est qu’ils sont pour la plupart jeunes. En parcourant cet ouvrage, on constate l’arrivée d’une nouvelle génération d’historiens, et on peut en admirer l’élan et l’originalité.

Pour apprécier ces qualités, le lecteur n’a qu’à se frôler un chemin en consultant la table des matières. J’imagine, par exemple, un lecteur qui tombe par hasard sur le chapitre évoquant les Vêpres siciliennes[5]. Il connaît probablement l’opéra de Verdi, mais il se demande ce qui s’est passé réellement à Palerme ce lundi de Pâques 1282. Bientôt, il est absorbé par un récit court (4 pages) mais dense. Tout commence par une rixe entre des officiers français au service de Charles d’Anjou, d’une part, et des jeunes gens de la noblesse locale, de l’autre part. Cela tourne au massacre des Français résidant dans la ville, puis à l’expulsion de tous les Français de Sicile. L’enjeu en est énorme. Il s’agit de la rivalité des Capétiens soutenus par le pape (la papauté s’en ira bientôt, en 1309, à Avignon) et des Hohenstaufen du Saint-Empire romain germanique liés avec le roi d’Aragon et le comte de Barcelone. Au cœur de l’affaire, on distingue l’ambition des Capétiens non seulement de dominer l’Italie mais de faire de la Méditerranée un « lac français » et même de se faire couronner rois de Jérusalem après avoir conquis Constantinople.

Cette politique avait une longue durée. Elle inspirait l’invasion de l’Italie par Charles VIII en 1494, et elle n’était pas morte à l’époque d’Henri IV. On raconte qu’un jour, Henri IV dit à l’ambassadeur d’Espagne qu’il pourrait conquérir la péninsule en un jour : « J’irai entendre la messe à Milan, déjeuner à Rome et dîner à Naples. » « Sire », répond l’ambassadeur, « Votre Majesté allant de ce pas pourrait bien le même jour aller à vêpres en Sicile. » Ce n’est qu’un exemple parmi 145 autres, mais il vous donne une idée du plaisir de « dégustation » pour un lecteur ordinaire qui feuillette ce livre et aussi une idée de la dimension mondiale transmise par cette vision de l’histoire de France.

En quoi cette histoire est-elle différente d’autres histoires de France ? Je parle d’après ma propre expérience, ayant commencé avec l’Histoire de Lavisse. J’y ai trouvé le temps divisé clairement en époques : âge médiéval, Renaissance, absolutisme, Lumières, Révolution, etc., le tout démarqué par un récit événementiel. Ensuite, j’ai découvert l’Histoire de la civilisation française par Georges Duby et Robert Mandrou : une histoire de la longue durée façonnée par les forces économiques, les structures sociales, et les mentalités collectives. Dans l’Histoire mondiale de la France, au contraire, vous avez une suite de dates qui sont autant de crochets auxquels on a pendu des récits de trois ou quatre pages. Qu’est-ce qui les lie ? Il n’y a pas de fil conducteur, pas de narration qui intègre les chapitres dans un argument général. En fait, l’Histoire mondiale de la France est une sorte d’encyclopédie organisée selon l’ordre chronologique au lieu de l’ordre alphabétique.

Si je l’abordais en ma qualité d’historien du livre, je commencerais par son design, et je tâcherais de comprendre le rapport entre la mise en page et la lecture implicite envisagée par l’éditeur. Malgré sa taille, le livre ressemble à un journal. Les 146 essais ne sont pas de vrais chapitres mais des articles autonomes qui se succèdent sans logique évidente et qui sont démarqués par des gros titres. Il y a beaucoup de grands caractères qui frappent l’œil comme s’ils invitaient le lecteur à foncer dans le texte immédiat sans s’occuper du livre entier.

Je reviens donc à mon idée de lecture comme dégustation. Les dates les plus importantes de l’histoire française vous sont présentées dans une table des matières alléchante ; vous en choisissez une, et vous savourez un récit qui est à la fois pétillant et savant. Après la table des matières, on vous propose des « parcours buissonniers[6] », où vous pouvez suivre des thèmes tels que « absolutisme », « femmes » et « colonies », tout en faisant de grands sauts parmi les dates.

Par exemple, le thème « Luxe, calme, et volupté » commence en l’an 4600 avant Jésus-Christ. Les fouilles archéologiques nous ont fait voir une « Europe de jade » à l’Ouest par rapport à une « Europe du cuivre et de l’or » à l’Est. De cette époque préhistorique, on saute de la Galerie des glaces à Versailles au palace Negresco sur la promenade des Anglais à Nice, et finalement au lancement du parfum Chanel numéro 5. Curieusement, Baudelaire n’est pas mentionné — ni d’autres auteurs : ni Racine, ni Molière, ni Hugo, ni Proust.

Il fallait bien sûr sélectionner, mais d’après quels critères ? J’ai l’impression que les auteurs ont favorisé des événements phares, tout en nous réservant des surprises, comme dans le cas du lancement du parfum Chanel numéro 5. Est-ce donc que nous sommes revenus à l’histoire événementielle honnie par la vieille École des Annales ? Je ne le crois pas. En accrochant des récits à des événements, les auteurs ont saisi l’opportunité de les repenser et de nous faire apprécier à quel point l’histoire française est baignée dans l’histoire du monde entier et saturée par ce qui vient du dehors. Cette approche nous fait découvrir le passé sous une perspective inédite – et consciemment liée aux problèmes actuels.

Parmi ces problèmes, je citerais l’écologie, thème que l’on trouve partout. Ainsi, le récit attaché à l’an 1816[7], époque de réchauffement global à cause de l’éruption du volcan Tambora près de Java. Cela a déclenché des aérosols soufrés, créant un voile qui a réfléchi l’énergie solaire, cause d’une année “sans été” et de la dernière crise de subsistances en Europe.

Un autre sujet actuel, inscrit implicitement dans les récits, concerne les réfugiés et les immigrés. Plusieurs chapitres soulignent l’importance de la France comme « terre d’accueil » aux misérables, surtout ceux d’Afrique, et comme « terre d’asile » aux réfugiés politiques, notamment dans le cas de cet « autre 11 septembre[8] », celui de 1973, quand les militaires ont étouffé le régime d’Allende au Chili. C’était un moment horrible, orchestré en partie par la CIA américaine, et il a été suivi par d’autres horreurs, surtout en Argentine en 1976. La France a donné asile à 10 000 exilés chiliens en les hébergeant sur tout le territoire de l’hexagone. Elle a affirmé ainsi les droits universels de l’homme déclarés au Palais de Chaillot, le 10 décembre 1948.

En lisant ces chapitres, je n’entends pas de cocorico. Au contraire, j’y vois une France généreuse et ouverte au monde, et j’ai honte de mon propre pays, surtout en ce moment. À mon arrivée en France il y a une semaine, et peu après l’investiture comme président de Donald Trump, on m’a demandé : « Ah, Monsieur, vous êtes un réfugié ? »

Non, mais je suis content de me trouver parmi vous, et je vous remercie de votre accueil. Aux yeux d’un nouveau débarqué des États-Unis, la lecture de ce livre donne du courage. Elle fait voir une France cosmopolite, ouverte aux courants culturels internationaux, et fidèle à ses principes, surtout ceux de 1789. Aussi dois-je dire que ces récits encyclopédiques apportent une bouffée d’air frais à la discussion de sujets familiers. J’en félicite les auteurs, et surtout l’Encyclopédiste en chef, le Diderot de l’entreprise, Patrick Boucheron.

Notes :

[1] Discours prononcé par Robert Darnton au Centre d'histoire de Sciences Po Paris le 31 janvier 2017 lors du lancement de l’ouvrage l’Histoire mondiale de la France.

[2] Patrick Boucheron, Nicolas Delalande, Florian Mazel, Yann Potin, Pierre Singaravélou (dir.), Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2017, 800 p.

[3] Eugénie Briot, « 1921. Parfumer le monde », dans Patrick Boucheron et alii, op. cit., pp. 591-594.

[4] Laurence Bertrand Dorléac, « 1907. Le manifeste de l’art moderne », dans Patrick Boucheron et alii, op. cit., pp. 563-567.

[5] Florian Mazel, « 1282. "Mort aux Français !" », dans Patrick Boucheron et alii, op. cit., pp. 184-188.

[6] « Parcours buissonniers », Patrick Boucheron et alii, op. cit., pp. 783-784.

[7] Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, « 1816. Le temps se gâte », dans Patrick Boucheron et alii, op. cit., pp. 458-462.

[8] Maud Chirio, « 1973. L’autre 11 septembre », dans Patrick Boucheron et alii, op. cit., pp. 707-711.

Robert Darnton

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  • ISSN 1954-3670