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Comptes rendus
   

Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque,

Paris, Seuil, 2016.

Ouvrages | 20.01.2017 | Romain Bonnet
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Seuil, 2016On referme cet ouvrage intéressant sur la trajectoire, l’œuvre et l’existence de Pierre Bourdieu (1930-2002) avec l’impression qu’il constitue la réfutation paradoxale de l’une de ses thèses : « Le maître de la révolution symbolique est désormais seul en scène » (p. 298). En 2002, on rappelait dans la revue International Sociology qu’il fallait remonter un siècle en arrière pour trouver dans nos jeunes sciences sociales la trace de penseurs aussi influents et cités que Pierre Bourdieu. De fait, son œuvre peut être lue comme un « remontage original des propositions de Marx, Durkheim et Weber » (p. 30), comme l’indique son ancien disciple Jean-Louis Fabiani. « Européen convaincu » (p. 219), le sociologue français Pierre Bourdieu apparaît comme une « référence mondiale » (p. 225) et l’auteur de la « construction théorique la plus puissante de la sociologie de la seconde moitié du XXe siècle » (p. 130). Lors du dernier demi-siècle, par-delà les pressions qui ont tant marqué les générations de guerre froide, il a exceptionnellement contribué à « renouveler la vie intellectuelle » (p. 299). L’auteur parvient dans une certaine mesure à « parler sereinement » (p. 13) de Pierre Bourdieu, ce qui était le « pari de l’ouvrage » (p. 299).

Neuf chapitres denses et nourris d’utiles mosaïques de citations le composent. Ils s’articulent tacitement en trois parties. Tout d’abord, une présentation critique des concepts de champs, d’habitus et de capital (chap. 1-3), triptyque inséparable et essentiel dans la pensée de Pierre Bourdieu (p. 13, 14). Une deuxième partie revient sur les implications épistémologiques, scalaires et narratives de son œuvre (chap. 4-6). Enfin, les trois derniers chapitres (chap. 7-9) abordent une dimension plus existentielle du sociologue natif du Béarn, « indubitablement méridional » (p. 301), de ce vaste Sud de l’Europe qui englobe et déborde l’hexagone et son centralisme. Surtout, la dimension historique est omniprésente tout au long de cet ouvrage sur Pierre Bourdieu dont « le maître mot reste celui d’historicisation » (p. 271) et dans l’œuvre duquel est central le mot d’Émile Durkheim, « l’inconscient c’est l’histoire » (p. 270). Il « a compris très tôt que l’ancrage historique des sciences sociales était une nécessité » (p. 161), étant doté de « beaucoup d’intuition à propos de l’air du temps » (p. 214) par-delà le présentisme. Par sa postérité, sa pensée atteste par l’exemple et par le fait d’un sens singulier de l’efficacité « des conditions de félicité d’une sociologie historique » (p. 33). Tel est l’angle de lecture interdisciplinaire de ce compte rendu qui insiste sur les rapports entre la sensibilité conceptuelle et la vue d’ensemble dans la narration scientifique.

Sensibilité conceptuelle et vue d’ensemble…

L’ouvrage démarre par la mise en exergue d’une phrase de Pierre Bourdieu : « Citer, disent les kabyles, c’est ressusciter. » Il s’agit d’un parti pris méthodologique de « lecture attentive des textes » (p. 14) largement en accord avec cet « exercice de la philosophie, fondée sur la réflexion solitaire à partir de textes » (p. 71). Il s’agit de prendre du recul, du champ, du temps, qui est avant tout l’affaire de l’historien et de l’interdisciplinarité concrète. Jean-Louis Fabiani constate à ce propos que « les sociologues s’épargnent le plus souvent les épreuves qu’ils infligent aux représentants des autres disciplines dont ils entendent objectiver les manières de faire et les styles de pensée » (p. 14). Quant à la définition du sociologue comme « un poisson rouge qui regarde les autres poissons rouges dans le bocal » (p. 295), empruntée à un confrère nord-américain, on voit bien qu’elle peut susciter des dialogues et débats fructueux entre historiens et sociologues attachées à « la pluralité théorique » (p. 279). Ces questions de corporations, voire de corporatisme, évoquent sans doute également la barrière dont Jean-Louis Fabiani suggère l’existence, en évoquant à propos de Pierre Bourdieu dans les années 1990 une « sortie du monde universitaire en direction du peuple » (p. 205).

À la suite de Pierre Bourdieu, l’auteur rappelle que « les époques et les traditions nationales affectent les champs d’une marque spécifique » (p. 174). Aussi, l’impact global de la sociologie de Pierre Bourdieu n’a d’équivalent que dans l’histoire des Annales de Marc Bloch et de Lucien Febvre. Cette sociologie est elle aussi soucieuse d’ « histoire-problème » (p. 161), de vue scientifique d’ensemble concrètement construite dans le dépassement combatif de l’esprit de spécialité dominant et largement attaché aux cadres nationaux et/ou corporatifs. Pierre Bourdieu élabora empiriquement « une théorie générale au moment où le geste devenait archaïque » (p. 13) apparaissant « à contretemps de la majeure partie des transformations en sciences sociales apparues au cours des vingt dernières années du vingtième siècle », et « au plus loin du tournant critique des Annales amorcé en 1989 » (p. 16). Jean-Louis Fabiani évoque « les transformations du rapport entre les disciplines » comme « un mouvement large » (p. 213) ayant des conditions géopolitiques et transnationales d’influences plus ou moins directes et visibles. C’est précisément contre la « connaissance abstraite et mutilée » de la « technocratie nationale et internationale » que Pierre Bourdieu en appelait à l’élaboration d’une « connaissance plus respectueuse des hommes et des réalités auxquelles ils sont confrontés » (p. 218). Voilà qui rappelle à l’actualité le mot fameux de Marc Bloch : « Toute science contribue à rapprocher les hommes. »

Le concept de champ, par lequel l’auteur démarre son exposé, est à la fois celui qui « paraît porter plus directement la signature de Pierre Bourdieu », mais aussi « le plus utilisé, et aussi le plus galvaudé par les utilisateurs de sa sociologie » (p. 30). Peut-être ce propos pourrait-il être utilement complété par une historicisation rigoureuse des emplois préalables du concept dans un cadre universitaire. « Le champ historique est devenu un champ de papier. (…) Pour animer le passé, il n’est plus nécessaire de créatures sensibles : il suffit de références bibliographiques » écrivait déjà, par exemple, dès 1943, Gaston Roupnel chez qui la problématique du champ jouxtait celle des positions institutionnelles de pouvoir des corporations universitaires comme « cette École, énormément plus Normale que Supérieure, où on entre qu’une fois, mais dont on sort toute sa vie[1] ». Car « la dimension autobiographique de l’œuvre est évidente » (p. 273), Pierre Bourdieu se pencha lui-aussi sur ces institutions centralisées, capitales. Dans les Annales de 1947, Lucien Febvre rendait hommage à Gaston Roupnel en saluant contre la tendance dominante de sa corporation « un historien, un vrai ». L’esprit des Annales, bien entendu, évoque là encore la pensée de Pierre Bourdieu qui « ne s’est jamais encombré des usages de la politesse académique » (p. 16). N’affirmait-il pas : « Il y a beaucoup de gens qui se disent et se croient sociologues et que j’avoue avoir quelque peine à reconnaître comme tels » (p. 206) ?

Est esquissée l’historicisation du concept d’ « illusio », cet aiguillon encadrant l’habitus, « produit de conditions historiques d’existence » et qui, par les pratiques enchevêtrées des acteurs qu’il inspire, devient « producteur d’histoire » (p. 79). L’auteur rappelle (p. 48) que Pierre Bourdieu s’inspira de l’historien Huizinga pour concevoir cet espace de jeu et d’écriture ludique. Du reste, si « l’inscription de la logique des champs dans l’histoire constitue assurément un des points faibles de l’argumentation de Pierre Bourdieu » (p. 62), n’est-ce pas lié au fait que « le capital de Bourdieu n’a pas besoin de capitalisme pour exercer ses effets » (p. 121) ou, plus exactement, à son lien complexe et métamorphosable avec « l’effet de champ (étant) ce par quoi s’exerce la force » (p. 41), soit la reproduction symbolique et sociale qu’exerce le champ à coups de violence plus ou moins visible sur et par les acteurs ? Jean-Louis Fabiani déplore justement la « poussée inflationniste » (p. 100) des réemplois conceptuels en champs déshistoricisés.

… Les conditions de possibilité d’une narration scientifique

L’auteur relève à propos de Pierre Bourdieu que « toute son entreprise a une dimension explicitement linguistique » (p. 201) afin de « rompre avec la philosophie sociale qui hante les mots usuels (…) pour exprimer des choses que le langage ordinaire ne peut exprimer » (p. 202). L’œuvre de Pierre Bourdieu a poussé à un degré de scientificité particulièrement haut cette tendance profonde de « la sociologie (qui) s’est efforcée de rompre avec les formes narratives dominantes en histoire au cours de son développement » (p. 162). La « tentation événementielle qui hante l’historien » (p. 180) d’après le sociologue n’est-elle pas tout d’abord de l’ordre du surgissement de parole usuelle, voire usée, dans un cadre corporatif capital engageant l’État, ce « méta-champ qui englobe tous les champs » (p. 241) ? Le tour de force de la sociologie tel que le langage de Pierre Bourdieu en a été l’interprète marquant, c’est bel et bien d’avoir réussi la « capture de la puissance symbolique du capital » (p. 112) par le « jeu subtil entre ésotérisme et exotérisme » que savait jouer ce « remarquable inventeur de formes d’écritures » (p. 25).

Le linguiste Pierre Encrevé saluait l’un des ouvrages de Pierre Bourdieu en constatant que paradoxalement le langage dominant des récits en sciences sociales « fonctionne à son habitude comme instrument de dénégation du réel » (cité p. 156). À commencer par la réalité universitaire à la fois sociale et historique sur laquelle Pierre Bourdieu s’est penché avec sa sociologie et sa vue d’ensemble. En ce sens, contrairement à « une des représentations dominantes de l’œuvre de Bourdieu, particulièrement aux États-Unis » (p. 116), « Bourdieu n’a jamais été marxiste et ne l’a jamais caché » (p. 100), ses interventions n’ayant « rien de révolutionnaire » (p. 218), ainsi que le constate l’auteur qui observe du reste que « les affects sont au cœur des relations de classe » (p. 252). En lien avec ses dimensions scripturales, Pierre Bourdieu a vu « la violence au cœur de l’histoire » (p. 39) qui, de manière plus ou moins manifeste et directe, « n’a cessé d’exercer ses effets depuis l’essor de la modernité » (p. 86). Aussi, le mot fameux de Gaston Bachelard fait sien par Pierre Bourdieu et selon lequel « il n’y a de science que du caché » (cité p. 130) évoque le « tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre... », un temps mis en exergue par la microstoria pionnière.

Conclusions

L’ouvrage de Jean-Louis Fabiani est utile pour comprendre Pierre Bourdieu et son œuvre dans le contexte historique de son époque. Par rapport à la littérature existante, il introduit une dimension profondément humaine par l’analyse originale et proche des textes de l’auteur qui évoque un « héros intellectuel d’un type nouveau » (p. 25). Peut-être faut-il y voir une évolution générationnelle du métier par-delà les cadres corporatifs et/ou nationaux, que l’ensemble des travaux scientifiques construisant une vue d’ensemble aide à dépasser. Si l’auteur retrace bien la filiation historique durkheimo-bourdieusienne, on relève pourtant et assez paradoxalement une absence de l’emploi de la fameuse méthode des variations concomitantes. Une formidable socio-histoire comparée, transnationale et globale des sociologies dites de la reproduction et des mouvements sociaux pourrait pourtant être écrite à partir des cas de Pierre Bourdieu et de son contemporain Charles Tilly (1929-2008). Dans tous les cas, l’ouvrage de Jean-Louis Fabiani est un livre à lire pour les sociologues comme pour les historiens.

Notes :

[1] Gaston Roupnel, Histoire et Destin, Paris, Grasset, 1943, p. 9-13.

Romain Bonnet

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  • ISSN 1954-3670