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Comptes rendus
   

Tal Bruttmann et Laurent Joly, La France anti-juive de 1936. L’agression de Léon Blum à la Chambre des députés,

préface de Michel Winock, Paris, CNRS Éditions, 2016 réédition (Édition des Equateurs, 2006), 238 p.

Ouvrages | 25.11.2016 | Michel Dreyfus
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Paris, CNRS Éditions, 2016 réédition (Édition des Equateurs, 2006)Le 6 juin 1936, lorsque Léon Blum présente son gouvernement à la Chambre des députés, il est l’objet d’une violente attaque antisémite de l’un des animateurs de l’opposition, Xavier Vallat, député de l’Ardèche et vice-président de la Fédération républicaine. Cet ancien combattant, également candidat de l’opposition à la présidence de la Chambre et membre du groupe inter-parlementaire maçonnique, interpelle le dirigeant socialiste dans ces termes : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif. » Cette agression a été souvent évoquée par les historiens mais elle n’avait jamais été étudiée avant la recherche scrupuleuse menée il y a dix ans par Tal Bruttmann et Laurent Joly, et rééditée dans ce livre. Par sa violence, cette agression constitue un tournant important dans l’histoire de la IIIe République : c’est en effet la première fois que, depuis son instauration, une attaque antisémite se déroule à la Chambre des députés. De plus, et comme le montrent Tal Bruttman et Laurent Joly, notamment sur la base de recherches approfondies dans la presse nationale et régionale de l’époque, l’attaque de Xavier Vallat, puis le soutien qu’il recueille, sont bien plus nets que ce que laisse paraître le compte rendu de la séance, paru au Journal officiel. Léon Blum est tout d’abord déstabilisé par la violence de l’attaque, mais il se ressaisit très vite. De son côté, Xavier Vallat bénéficie de l’adhésion d’une partie importante de la droite de l’Assemblée nationale : son action est soutenue par de nombreux députés. Comme il s’en flatte d’ailleurs dans son discours, le député de l’Ardèche dit « tout haut ce que tout le monde pense tout bas » ; tout porte à croire qu’il ait soigneusement prémédité son action et qu’il en ait averti certains de ses amis politiques. Enfin, en attaquant également le très conservateur et anticommuniste Georges Mandel qu’il présente comme « Jéroboam Rothschild », Xavier Vallat rompt un consensus politique. En mettant ainsi en cause un homme politique dont les idées lui sont pourtant proches, il ouvre la voie aux polémiques antisémites qui vont se multiplier au sein des partis de droite, mais aussi de la SFIO, surtout après la crise de Munich : Léon Blum[1] et Georges Mandel seront désormais de plus en plus fréquemment accusés d’être des « juifs bellicistes » voulant en découdre avec l’Allemagne pour venger leurs coreligionnaires qui y sont persécutés.

Après avoir reproduit et commenté le discours de Xavier Vallat et les réactions qu’il a suscitées à la Chambre, Tal Bruttman et Laurent Joly montrent comment cet épisode a été présenté à l’opinion publique. Ils ont dépouillé une cinquantaine de grands journaux – 23 nationaux et 30 régionaux – sur les 250 quotidiens paraissant alors. Dans cet échantillon de 53 journaux, ceux de droite (18) et de centre droit (13), modérés, l’emportent sur ceux de gauche (22) ; les deux historiens ont également consulté 7 hebdomadaires, dont Le Canard enchaîné, Le Droit de vivre publié par la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA)[2], ainsi que trois hebdomadaires de l’Ardèche tout acquis aux idées de Xavier Vallat. Sur ces 60 publications, 23 ne font aucun commentaire sur les propos du député qu’ils relèguent au niveau d’un « incident » parmi d’autres ; 19 les condamnent avec vigueur et 18 les soutiennent plus ou moins ouvertement. L’épisode ne passe pas inaperçu, comme le montrent les quelques 250 lettres et cartes reçues en quelques jours par Xavier Vallat : dans cet ensemble, 238 scripteurs le félicitent et une quinzaine seulement le désapprouvent. La plus grande partie de cette correspondance émane d’inconnus, qui expriment, chacun à leur manière, le fort antisémitisme de cette période : militants de l’Action française, mères de familles catholiques, industriels anticommunistes, militaires nationalistes, aristocrates polis, petits commerçants résidant pour la plupart en Algérie, prêtres mystiques, admirateurs exaltés. On peut regretter que Tal Bruttman et Laurent Joly n’aient pas tenté de faire une synthèse de ce tableau bigarré : la question se pose de savoir dans quelle mesure ils sont représentatifs de la société française.

Le puissant antisémitisme qui sévit dans l’Hexagone durant les années 1930 est bien connu, comme l’ont montré plusieurs travaux[3]. Ce livre apporte cependant de nouveaux éléments à notre connaissance. Tout d’abord, il examine de façon détaillée un épisode, qui rappelons-le, est souvent évoqué mais n’avait jamais été étudié. Il permet ensuite de tirer plusieurs conclusions. Tout d’abord, cet épisode fait également partie de l’histoire du Front populaire, dont on a souvent tendance à considérer uniquement les « succès », les heures glorieuses. On sait combien l’environnement international et en particulier la guerre d’Espagne, qui éclate dès le 24 juillet 1936, lui sont défavorables. L’attaque de Xavier Vallat montre combien les oppositions sont fortes en France contre le gouvernement de Léon Blum. Le député de l’Ardèche n’est nullement un homme politique marginal et il n’appartient pas non plus à l’un des petits groupes fascisants qui pullulent alors. Dès lors, le large soutien dont il bénéficie à la Chambre et semble-il dans l’opinion, plaide-il en faveur de l’existence d’un fascisme français que l’Hexagone aurait connu en cette décennie troublée ? Nous ne le pensons pas. En effet, les Croix de feu dont l’audience est alors considérable – plus d’un million d’adhérents – désapprouvent les propos de Xavier Vallat, à l’exception des sections d’Afrique du Nord, qui on le sait, sont davantage antisémites que celles implantées en France. L’attaque contre Léon Blum prouve, s’il en était encore besoin, la puissance de l’antisémitisme dans la France de 1936. De là à en conclure à l’existence d’un fascisme dans le pays est un pas que nous nous refusons à franchir : on ne peut mettre sur le même plan les groupuscules fascistes qui s’y développent mais qui restent très minoritaires avec la situation existant en Allemagne au même moment.

On connaît la suite : Xavier Vallat sera le premier dirigeant du Commissariat général aux questions juives (CGQJ)[4] à partir de 1941 alors que Léon Blum, à la suite du procès de Riom, sera arrêté par la Gestapo en novembre 1942 puis interné au camp de Buchenwald d’avril 1943 à avril 1945. Il était impossible de ne pas évoquer le parcours ultérieur des deux hommes. Mais il convient d’éviter toute démarche téléologique de reconstruction des faits a posteriori. Il faudra la défaite de 1940 pour que les choses se déroulent comment elles se sont passées ; elles auraient pu prendre un autre cours. Rien n’était inscrit dans le marbre en 1936, sinon deux choses : l’existence dans la société française d’un pacifisme profond et d’un antisémitisme qui ne l’était pas moins. Tel est le contexte dans lequel la gauche a remporté la plus belle victoire de toute son histoire. Cette victoire a été double : politique et syndicale. Mais le Front populaire s’est aussi immédiatement heurté à une violente opposition antisémite, comme le montre l’agression commise par Xavier Vallat. 

Notes :

[1] Michel Dreyfus, L’antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours, Paris La Découverte, 2009, réédité 2011.

[2] Emmanuel Debono, Aux origines de l’antiracisme. La LICA, 1927-1940, Paris, CNRS Éditions, 2012.

[3] Pour ne citer que les plus récents : Ralph Schor, L’antisémitisme en France entre les deux guerres, Bruxelles, Éditions Complexe, 2005, (réédition). Valeria Galimi, L’antisemitismo in azione. Pratica antiebraiche nelle Francia degli anni Trenta, Milan, Ed. Unicopli, 2006. Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme en France, (XIXe-XXe siècle), Paris, Fayard, 2007. Cf. également Pierre Laborie, L’opinion publique sous Vichy. Les Français et la crise de l’identité nationale, 1936-1944, Paris, Seuil, 2001. Cf. enfin « Antisémitisme(s) : un éternel retour », n° spécial de la Revue d’histoire moderne et contemporaine, coordonné par Marie-Anne Matard-Bonucci, n° 62, 2 3 avril-septembre 2015.

[4] Laurent Joly, Vichy dans la « solution finale » : Histoire du Commissariat aux questions juives, 1941-1944, Paris, Grasset, 2006.

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  • ISSN 1954-3670