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Comptes rendus
   

François Lafon, Guy Mollet. Itinéraire d’un socialiste controversé

Paris, Fayard, 2006, 960 p.

Ouvrages | 15.05.2007 | Noëlline Castagnez
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Quatorze ans après le travail pionnier de Denis Lefebvre, François Lafon publie une nouvelle biographie, monumentale et érudite, de Guy Mollet. Le député d’Arras, secrétaire général de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et président du Conseil sous la Quatrième République est un personnage mal aimé de l’histoire de France et, surtout, une figure presque occultée, parce que décriée, de la mémoire collective socialiste. Depuis longtemps, celle-ci préfère Jean Jaurès à Jules Guesde et Léon Blum à Paul Faure. Quant à Guy Mollet, François Mitterrand construisit le parti d’Épinay dans le déni de la SFIO qu’il incarna pendant plus de vingt ans. Tant d’oubli ou de haine à son égard justifiaient bien une nouvelle étude, fondée sur un corpus exhaustif des archives et des sources orales disponibles. Ce livre, de près de mille pages et très dense, questionne ainsi tous les points récurrents de la charge contre le national-molletisme sans jamais verser dans la réhabilitation : sont ainsi analysés le congrès d’août 1946 où Mollet prit la tête de la SFIO, sa politique durant la guerre d’Algérie, l’affaire de Suez, son soutien au général De Gaulle en 1958 et les années de recomposition de la gauche jusqu’à Épinay.

Mais en bon biographe, l’auteur retrace d’abord les années de formation qui éclairent les choix de l’homme politique par la suite. Il revient ainsi sur la légende noire de ses origines et la construction du personnage de « petit chose », héros d’Alphonse Daudet auquel Mollet s’identifiait volontiers. Né en 1906, dans un milieu modeste, mais stable, de Flers, il était, en effet, boursier. Mais il était surtout « fils de tué », puisque son père, gazé en 1917, mourut de ses blessures en 1931, ce qui détermina en partie son profond pacifisme. Tout aussi déterminante fut, en 1925, la rencontre avec Ludovic Zoretti ‑ autre personnage oublié parce qu’il s’engagea dans la voie de la collaboration, qui fut un syndicaliste enseignant, un pacifiste intégral et un militant socialiste. Le combat syndical apprit beaucoup au jeune maître d’internat, de même que celui du socialiste minoritaire de la Bataille socialiste dans la fédération du Pas-de-Calais. Bagarreur, bon orateur, il était rompu à la vulgate marxiste et il prouva sa capacité à négocier et à diriger. Pourtant, à partir de 1934, son militantisme s’essouffla. Son activité militante était un frein à sa titularisation en tant que professeur. En outre, ce fut à cette époque qu’il entra en maçonnerie à la loge du Grand Orient de France à Arras. Néanmoins, il accompagna Ludovic Zoretti dans son pacifisme intégral et participa à la tendance Redressement jusqu’en août 1939.

Mollet est de retour de captivité en juin 1941. En dépit de ce pacifisme initial, mais non sans moult hésitations, il finit par s’engager dans la Résistance, à l’organisation civile et militaire, en 1943, sous l’influence déterminante de Jacques Piette. Là encore, l’auteur s’emploie à reprendre l’écheveau des polémiques autour de cet engagement contesté, pour montrer que s’il ne fut pas celui d’un combattant armé, il fut néanmoins bien réel.

Si la carrière politique de Guy Mollet à partir de 1945 est mieux connue, l’auteur la met en perspective en analysant la vie interne de la SFIO, se faisant ainsi historien du parti socialiste. Car Guy Mollet fut avant tout un homme de parti, un homme du parti qu’il privilégiait toujours en toute chose. Ainsi, refusa-t-il l’évolution doctrinale et « le socialisme humaniste » proposé par Léon Blum et l’équipe de Daniel Mayer au congrès d’août 1946 parce qu’il craignait que le parti en fût dénaturé. Sous la Troisième Force, il chercha toujours à préserver la spécificité socialiste en dépit des gouvernements de coalition. De même, il s’opposa au projet de Grande fédération de Gaston Defferre de 1962 à 1969. Il en eut la capacité, d’une part parce qu’il savait incarner les aspirations de la base militante et jouer de la mystique de l’unité, d’autre part parce qu’il avait réussi à instaurer « une monarchie féodale », pour reprendre l’expression de l’auteur, fondée sur l’axe Nord-Pas-de-Calais.

De sorte que le livre souligne la portée, en demi-teinte, des engagements historiques de Guy Mollet : l’Europe, les réformes sociales et la défense de la République. Européen tardif, il affronta la querelle de la Communauté européenne de Défense au sein de la SFIO en 1954 et mit tout en œuvre pour obtenir son succès. Il joua le rôle que l’on sait avec Christian Pineau dans l’élaboration du traité de Rome en 1957. L’auteur rappelle aussi l’étendue des réformes sociales accomplies sous son gouvernement. Face au problème algérien, il fut prisonnier, à l’instar de nombreux socialistes, de sa culture républicaine, universaliste et laïque, qui méconnaissait le fait national et les injustices de la domination coloniale. Et surtout, il ne saisit pas à sa juste mesure l’ampleur de la crise morale, en particulier dans son propre parti, provoquée par l’usage de la torture. « Homme de remords », il réagit à la crise de Suez en voulant tirer les leçons de Munich. En mai 1958, il voulut éviter la guerre civile et favorisa le retour légal au pouvoir du général De Gaulle. Puis, il refusa la présidentialisation du régime et tenta, en vain, de s’y opposer. Il dut finalement laisser le champ libre à une nouvelle forme partisane qui voyait la fin de la SFIO.

Finalement, Guy Mollet fut bien le produit de la culture politique socialiste de son temps. En cela, l’auteur prend le contre-pied de tous ceux qui diabolisent, encore aujourd’hui dans les meetings, Guy Mollet et la SFIO. Sans rien cacher « des errements criminels », il restitue toute la complexité du parcours et des engagements de l’homme politique.

Ce rapide compte-rendu ne peut dévoiler toutes les facettes de cette biographie foisonnante que le lecteur curieux aura plaisir à découvrir. Le livre est doté d’un appareil critique très détaillé et d’un index des noms propres, toujours bienvenus. En revanche, on ne peut que regretter que la bibliographie, sorte de jungle touffue, ne soit pas un véritable outil de travail. L’ouvrage n’en demeure pas moins passionnant.

 

Noëlline Castagnez

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  • ISSN 1954-3670