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Comptes rendus
   

Hélène Hoppenot, Journal 1936-1940,

Paris, Éditions Claire Paulhan, 2015, 534 p., index des personnes citées

Ouvrages | 07.04.2016 | Jeannine Verdès-Leroux
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Editions Claire Paulhan, 2015Hélène Hoppenot, femme d’un diplomate connu et fort discret, a tenu un journal pendant toute sa vie à partir de 1918, sauf pendant le temps passé en Chine (octobre 1933 – décembre 1936). Ce qui est parfait ne se raconte pas, disait-elle. Ce livre publie ce qu’elle écrivait pour elle-même de décembre 1936 à octobre 1940. Henri Hoppenot est partout présent et presque à demi caché. En janvier 1939, il travaillait à la Sous-direction de l’Europe. À l’automne 1940, Pétain l’envoya dans un lointain poste diplomatique en Uruguay. Le livre s’arrête au début de ce voyage[1].

Au premier plan des anxiétés d’Hélène Hoppenot sont l’Allemagne, la Tchécoslovaquie annexée, « l’arrogante » Italie, l’Espagne et tous les champs de bataille. Son regard est impitoyable pour évoquer des militaires, en particulier le général Gamelin. (« Les troupes, a-t-il dit à Daladier, ont un moral merveilleux », 31 août 1939. « Quel est le personnage officiel qui a pris comme devise le vers de Baudelaire "Je hais le mouvement qui déplace les lignes" ? Même ceux qui ont l’esprit lent répondent : Le général Gamelin ! », 15 mars 1940). Elle analyse avec acuité, et souvent avec férocité, les gestes des hommes politiques, en particulier, Alexis Léger (Saint-John Perse), secrétaire du Quai d’Orsay, le ministre des Affaires étrangères Georges Bonnet, Édouard Daladier, Paul Reynaud, le Président Albert Lebrun, Édouard Herriot, Philippe Pétain d’abord comme ambassadeur en Espagne puis comme chef de l’État français, des écrivains et des artistes, comme Paul Claudel et Darius Milhaud, et ses amies, les libraires Adrienne Monnier et Sylvia Beach. Elle décrit aussi la vie ordinaire, les amitiés, les spectacles, les brefs voyages, les rapports tendus avec sa fille, Violaine, filleule de Paul Claudel. On ne montrera ici que le regard d’Hélène Hoppenot sur des hommes politiques.

Au cours d’un colloque sur la Libération de la France, Pascal Copeau, ancien membre du Conseil national de la Résistance (CNR), soulignait que la rencontre entre les acteurs de l’Histoire et les historiens était difficile, et il ajoutait avec amertume que les historiens pouvaient se rassurer : « Ce sont eux qui auront le dernier mot. » Il soulignait que dans l’exposé qu’il venait d’entendre sur « l’organisation de la Résistance au printemps 1944 », « on ne parle pas du tout des hommes et des femmes qui ont fait la Résistance[2] ». Il y a quarante ans, en effet, la France de Vichy simplifiée par Robert O. Paxton (1973) était en vogue et un peu plus tard, la France vue par Zeev Sternhell comme composante première du fascisme (1989[3]). Au tournant du XXIe siècle, Daniel Cordier, avec la biographie de Jean Moulin (1999), suivie par le remarquable volume qu’il donna en 2009 sur les trois années de sa vie de résistant, à Londres puis auprès de Jean Moulin (Alias Caracalla)[4], est au premier rang de ceux qui firent ressurgir un autre passé. Depuis lors, des acteurs ont rapporté leur expérience, par exemple, André Postel-Vinay, Un fou s’évade (1997)[5]. Et aussi des spectateurs : le Journal de Maurice Garçon[6] (2015) et le Journal d’Hélène Hoppenot sont des apports exceptionnels.

Hélène Hoppenot décrit jour après jour la politique étrangère et ses acteurs ; Alexis Léger qui pendant soixante ans fut ami de Hoppenot[7] est au centre. Jean-Baptiste Duroselle, dans La décadence, 1932-1939 (1979) et L’abîme, 1939-1944 (1982)[8], avait conclu que Léger, homme « hors du commun, d’une intelligence aigüe » « inhabituel dans ses méthodes » apparaît « enveloppé d’une sorte de brume indécise qu’il a peut-être volontairement et artificiellement créée ». Dans La décadence, il avait écrit que Léger « semble avoir réservé une place plus modeste de son temps à ses fonctions diplomatiques » que son prédécesseur, Philippe Berthelot, et surtout « il n’écrivait à peu près rien ». Ce deuxième point est exact. Mais pour le couple Hoppenot qui partage ses convictions, Léger était un grand travailleur. Hélène Hoppenot qui reproduit sans cesse ses opinions et ses analyses, formule un jugement sévère sur lui : « Il éprouve pour les hommes un vif mépris, quant aux femmes il n’en parle jamais. Rien avec lui ne dure longtemps (…) » (20 juin 1938).

Pourtant, Hélène Hoppenot adhère pleinement aux avis de Léger sur le ministre des Affaires étrangères, Georges Bonnet : il est « pleutre », « lâche », « frisant la trahison », « mou », « sournois », « menteur » et on pourrait relever beaucoup d’autres traits… « Les Anglais méprisent si ouvertement Georges Bonnet qu’ils ne se gênent pas pour lui faire sentir » (8 janvier 1939). « Georges Bonnet paraît un court moment sur l’écran et le public se met à siffler, on entend même quelques cris de "Bonnet au poteau" » (22 juillet 1939). Quand enfin il avait été « débarqué », Édouard Daladier prit les Affaires étrangères et lui donna la Justice : « poste qui lui permettra de faire acquitter tous les délits de défaitisme » (13 septembre 1939), le mot « défaitisme » est très fréquent sous la plume d’Hélène Hoppenot.

Intraitable avec Georges Bonnet, Hélène Hoppenot donne sur Édouard Daladier des avis qui fluctuent : le 8 septembre 1938, elle juge que c’est un « honnête velléitaire », alors il peut un jour montrer un « état moral exécrable » après le pacte nazi-soviétique, un autre jour, être « remonté » et faire un exposé « brillant » de la situation (14 octobre 1939), ou encore, être « de mauvaise humeur » à la Chambre, les députés lui faisant perdre beaucoup de temps (1er décembre 1939). Elle raconte auparavant une « séance houleuse où beaucoup de députés insouciants, (…), se conduisent comme des garnements et se font morigéner par Herriot ». « Contemplant du haut de la tribune diplomatique ces hommes hâbleurs, vaniteux, gaffeurs, plus occupés des intérêts immédiats de leur parti – sans compter leurs intérêts personnels – que de ceux de leur pays, je ne peux m’empêcher de penser "voici les représentants du peuple souverain", chacun de ces hommes, de ces partis à sa part de responsabilité, de Flandin à Léon Blum, de Daladier à Laval… »  (17 mars 1939). Le 19 mars 1940, Daladier fait un discours « excellent » et le 20, il démissionne. Il est 4 heures du matin à la Chambre, sa fatigue était visible : « Ainsi va disparaître un honnête homme, faible sous sa rudesse, trop habitué aux compromissions de la vie politique pour avoir le courage de s’en dégager ; qui a eu toutes les cartes en main, y compris l’affection du peuple français, et n’a pas su gagner la partie. »

Le 22 mars 1940, la majorité obtenue par Paul Reynaud, compte fait des abstentions, a été d’une voix. Hélène Hoppenot commente : « Ce régime n’est que pourriture. » Elle parle à chaque instant des luttes entre Daladier et Reynaud. Et d’incompatibilité entre Reynaud et Léger, le premier jugeant le vocabulaire du second « fleuri et hermétique » (8 avril 1940). Le 18 avril 1940, Léger avait reconnu : « Reynaud est notre dernière ressource » et Hélène Hoppenot commente : « Il commence à comprendre qu’il faut l’aider, sans se laisser rebuter par les mesquineries de son caractère, ses manques d’égards, et la médiocrité des gens qui l’entourent. » C’est par lettre que son mari lui apprend le limogeage de Léger, « ignominie » qu’il avait lue dans le Journal officiel (20 mai 1940). Le 17 juin, Reynaud démissionne : pour elle, il aurait dû partir aux colonies ou chez un allié avec les membres non défaitistes de son gouvernement. « Petit bonhomme en baudruche. »

Après la démission de Paul Reynaud, Hélène Hoppenot écrit, le 17 juin 1940, que la France est aux mains des deux « vieillards émasculés », Pétain et Weygand, « Tout est terminé ». Depuis plus d’un an, elle se méfiait de Pétain. Elle avait jugé sa nomination à l’ambassade d’Espagne comme « une preuve de l’absence de dignité de notre gouvernement » : « on envoie le vieux soldat à Canossa en disant : Il est de droite… tout à fait à droite – c’est donc l’homme qu’il nous faut » (2 mars 1939). « Sa nomination ne suscite que de la froideur parmi les députés à l’exception de ceux d’extrême droite » (8 mars 1939). Chargé de faire libérer le député communiste Charles Tillon, retenu par les franquistes, il aurait répondu, entre autres propos : « Ce saligaud de communiste, il est bien où il est » (15 mai 1939). Le 3 juin 1939, elle s’attarde sur ce « piètre apprenti diplomate. Ses défauts ? La vanité. Et ses collaborateurs ajoutent l’avarice. » Évoquant la translation des cendres de Primo de Rivera à l’Escurial, elle signale que Pétain arriva en retard car il trouvait l’heure trop matinale, et il fut salué par l’ambassadeur d’Allemagne ; « non seulement il lui rendit son salut, mais il lui serra la main sous les yeux stupéfaits de l’assistance » (21 décembre 1939). Et quatre mois plus tard : « Le ministère des Affaires étrangères a fait savoir au maréchal Pétain que son attitude trop aimable à l’égard de son collègue germanique servait aux fins de la propagande allemande » (21 mars 1940)…

Le 19 juin 1940, elle réagit : « L’armée française a été battue, elle s’est effondrée (…) la France sera livrée aux Allemands par ceux qui ont intérêt à la vendre. Par des maquignons. Le maréchal ne sera qu’une marionnette entre leurs mains et c’est un grand malheur qu’il ne soit pas mort à Verdun. Son nom va couvrir tous les abandons, toutes les lâchetés. » Elle se dit alors « indignée, coléreuse, impuissante, faible ».

Le 17 juin, elle avait affirmé : « Le patriotisme des Français n’est plus qu’un souvenir. » Et un peu plus tard, « Presque tous les militaires sont en faveur de l’armistice (…) À Bordeaux, l’on peut voir des officiers rire et s’amuser comme si rien ne s’était passé. A l’intérieur du Spendid, a été affiché cet avis : "On est prié d’avoir de la tenue" » (21 juin 1940) « La honte est complète » conclut-elle le 25 juin, après avoir dit la veille que l’espoir était du côté du «  mouvement séditieux » du général de Gaulle.

Cette très belle édition offre un journal dense, singulier. Remarquablement informée, très attentive, anxieuse, souvent désespérée, Hélène Hoppenot devrait aider par son journal à réviser la peinture de cette sombre période. Cette publication vient quelques mois après celle du gros journal (1939-1945) de l’avocat Maurice Garçon qui retient par sa puissance, sa violence, sa passion – et il faut le souligner –, qui montre aussi des aveuglements confondants (ses préjugés antisémites sidèrent). La force du journal d’Hélène Hoppenot est sa capacité de raconter, avec sévérité, avec douleur, avec fureur, des gestes, des paroles, des faits, des choses charnelles, d’être présente, certes d’être souvent injuste, mais obligeant le lecteur à voir. Marc Bloch écrivait au début de L’étrange défaite « qu’un témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur. » Les journaux écrits jour après jour et  non revus permettent de faire une  histoire vivante et humaine, non une histoire s’en tenant pour l’essentiel aux archives, ni une histoire qui se confond avec des mémoires sans cesse réécrites. Sans aucun doute, attendre soixante ans ou plus pour lire des faits, des textes n’est pas étonnant. Nous savons que dorment encore bien des documents inconnus.

Notes :

[1] En octobre 1942, Hoppenot démissionne et en donne deux raisons : « la livraison des réfugiés israélites aux autorités nazies » et la « conscription déguisée des ouvriers français au service de l’Allemagne ». Lettre au maréchal Pétain, 25 octobre 1942, Cahiers Saint-John Perse, n° 19, 2009, p. 211-212.

[2] Pascal Copeau, Réponse à la communication de M. Hostache, La Libération de la France, Éditions du CNRS, 1976, p. 409.

[3] Robert O. Paxton, La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973. Zeev Sternhell, Mario Sznajder, Maia Asheri, Naissance de l’idéologie fasciste, Paris, Fayard, 1989.

[4] Daniel Cordier, Jean Moulin, la République des catacombes, Paris, Gallimard, 1990. Id., Alias Caracalla, Paris, Gallimard, 2009.

[5] André Postel-Vinay, Un fou s’évade, Paris, Gallimard, 2009.

[6] Maurice Garçon, Journal, 1939-1945, Paris, Les Belles Lettres, 2015.

[7] Saint-John Perse, Correspondance avec Henri Hoppenot, 1915-1975, Cahiers Saint-John Perse, op.cit.

[8] Jean-Baptiste Duroselle, La décadence, 1932-1939, Paris, Imprimerie nationale, 1979. Id., L’abîme, Paris, Imprimerie nationale, 1983.

Jeannine Verdès-Leroux

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  • ISSN 1954-3670