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Autour de Jean Norton Cru

Colloques | 20.02.2015 | Marlène Mabut
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Les 12 et 13 décembre 2014 s’est tenu à Genève le colloque « Autour de Jean Norton Cru, enjeux contemporains du témoignage en histoire, littérature et didactique ». Professeur de littérature aux États-Unis, Jean Norton Cru (1879-1949) a combattu plus de deux ans dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Son œuvre magistrale de 1929, Témoins, décortique les écrits de cette période traumatique en établissant un classement des témoignages en fonction de leur crédibilité, préparant le matériau de l’historien. Suscitant dès sa parution de vives polémiques, les rééditions de 1993 et de 2006 ont permis de (re)découvrir l’œuvre, mais elles ont également ravivé les débats clivant aujourd’hui encore l’historiographie sur la Grande Guerre. Témoins invite à la fois à interroger un aspect central du travail historien qu’est la critique des sources et à examiner les catégories littéraires par la problématique de l’authenticité des récits. Ces questionnements épistémologiques questionnent également l’apport du témoignage en classe d’histoire ou de français.

La première partie du colloque a abordé la genèse de Témoins. Selon Benjamin Gilles, le projet de Jean Norton Cru résulte de son expérience de combattant et de ses lectures pendant la guerre. Sa méthode est aussi influencée par les travaux de Georges Duhamel – définissant le témoignage comme « l’expression exacte des sentiments » – et d’Albert Schinz – par de fructueuses discussions méthodologiques. L’influence de l’expérience de guerre de Cru est confirmée par Marie-Françoise Attard-Maraninchi qui explicite les méthodes de l’auteur par une étude des commentaires laissés par Cru sur les ouvrages. Classés parmi les meilleurs témoignages, les textes d’André Pézard et de Maurice Genevoix servent à l’auteur de Témoins d’outils de preuve et de démonstration. Grâce à son expérience des récits autobiographiques, Philippe Lejeune a proposé un exposé passionnant sur l’amitié née de la guerre fondé sur ses lectures des correspondances entre Jean Norton Cru, André Pézard et Paul Cazin. Les nombreuses correspondances révèlent un soutien sans faille entre les trois écrivains et une amitié ponctuée par des conseils, des relectures et des aides pour la diffusion de leurs œuvres respectives.

Le bouleversement dans les façons d’écrire la guerre et les réflexions qu’il suscite sont-ils perçus dans d’autres pays ? Aurélia Kalisky s’emploie à rapprocher les réflexions de Jean Norton Cru à des penseurs allemands et britanniques. Ces théoriciens dénoncent aussi les prétentions des littéraires à dire le vrai d’un conflit auquel ils n’ont pas participé mais, à l’inverse de Cru, ils critiquent la propagande pacifiste. Les travaux de ces penseurs confirment une forme d’indifférence à la diversité des genres littéraires et à la question de la fictionnalisation. Ce constat met à jour une réflexion centrale du colloque, et des débats actuels plus larges, sur la frontière poreuse entre histoire et littérature, entre réalité et fiction. Ne pourrait-on pas distinguer vérité historique, factuelle, et vérité collective, testimoniale, parfois recréée par la fiction ? La méthode Cru n’est-elle pas restrictive ? Est-il possible de considérer différents régimes de vérité ? Malgré l’intérêt d’une telle distinction, les risques de relativisme qu’elle engendre subsistent.

La suite du colloque a été consacrée à la réflexion sur la méthode de Jean Norton Cru. En recourant aux techniques textométriques, Charlotte Lacoste met en évidence la cohérence du procédé de l’auteur. Le travail comparatif entre les cinq genres spécifiés par Cru (journaux, souvenirs, lettres, réflexions et romans) contribue à définir le genre nouveau du témoignage. L’étude de vingt-quatre ouvrages répartis entre journaux, romans et lettres démontre la justesse du vocabulaire utilisé dans le journal concernant la guerre et le vécu du soldat, confirmant le classement déjà opéré dans Témoins. Le travail de Cru est également valorisé par Fréderik Detue en rappelant les visées des détracteurs passés et présents de Témoins. Dévaloriser le témoignage et centrer le débat sur la seule question de la littérarité du témoignage empêchent de se consacrer à l’intérêt réel de ces écrits. L’opposition systématique entre littérature et histoire et la prétention de certains écrivains à s’ériger comme les seuls à détenir une vérité supérieure dessert les dialogues possibles entre les deux disciplines.

Enrichie par de nouveaux questionnements et de nouveaux témoins, la méthode de Cru, saluée comme permettant d’écrire une histoire plus juste de la guerre, trouve un prolongement avec un ouvrage collectif dirigé par Rémy Cazals en 2013[1], un dictionnaire biographique qui montre lui aussi l’absence de consentement et de brutalisation dans les propos des acteurs du conflit. Enfin, Frédéric Rousseau plaide pour poursuivre le travail de Jean Norton Cru grâce aux autres sciences sociales. À nouveau, l’approche seulement culturaliste est remise en cause par la confrontation des discours aux pratiques et à la pluralité des expériences. La sociologie d’Howard Becker met notamment en lumière les effets de la dynamique du groupe et du regard des pairs sur le consentement à la guerre.

La seconde matinée a abordé l’intérêt de l’œuvre de Jean Norton Cru pour l’enseignement. À travers une étude des manuels d’histoire en France, Alexandre Lafon met en avant le changement de statut du témoin en classe. Absent des manuels dans les années 1920, le témoin s’affirme peu à peu, d’abord comme combattant héroïque, puis comme victime, et enfin de manière plus individualisée dès 1990, mais sans réflexion sur la part de fiction. L’ouvrage Le Feu d’Henri Barbusse y est par exemple très présent. Dans les années 2000, le témoignage illustre la nouvelle vision dominante d’une violence de masse. Passer du témoignage comme exemple à une utilisation en classe demande une régulation de l’enseignant. C’est ce que montrent Anne Vézier et Sylvain Doussot à partir de leurs études de terrain. L’évidence de la souffrance des poilus fait obstacle au développement de la conscience historique des élèves qui ne retiennent du témoignage que les éléments déjà connus de la guerre. La méthode de Cru peut aider l’élève à remettre en cause l’évidence. Charles Heimberg propose lui aussi d’utiliser Témoins comme outil pour amener les élèves à développer une pensée historienne en travaillant sur la critique de sources et la recherche de traces comme accès à la connaissance. L’histoire scolaire doit former les élèves à la distinction entre l’histoire et l’usage public du passé, à examiner sa présence dans les œuvres ou les médias. Dès lors, l’approche de Cru peut aboutir à ce travail nécessaire de la distinction des genres et de la nature des textes.

Bruno Védrines démontre le potentiel de l’utilisation de Jean Norton Cru en didactique de la littérature. Les événements historiques traumatiques sont surtout abordés en classe par le biais de la fiction alors que l’examen du témoignage interroge d’une part l’historicité de la littérature et d’autre part la fonction de ce genre littéraire, et ce notamment grâce à la méthode présentée dans Témoins. Enfin, Cru permet l’étude des déterminismes de l’expérience d’écriture, la formation scolaire et la langue littéraire au début du XXe siècle. Ainsi se confirme la contribution de Cru à la formation d’outils de compréhension des pouvoirs de la littérature.

La dernière partie du colloque a permis de comparer l’œuvre de Jean Norton Cru à d’autres corpus. Édouard Galby-Marinetti interroge l’absence de références dans le travail de Cru aux carnets des acteurs du siège de Paris en 1870. Pourtant, ces écrits présentent plusieurs points communs avec ceux de la Grande Guerre : des arguments et propos proches, une identité humaine et des motivations à écrire comparables. Par ailleurs, le grand nombre de récits à la première personne coïncide avec un emploi important du terme de « témoin ». L’absence de cette généalogie dans Témoins pourrait être le fruit de la situation paradoxale de l’historien en prise avec son présent.

Federico Mazzini, quant à lui, a testé la méthode de Cru sur des écrits émanant de la région italienne de Trente pendant cette guerre. Il questionne le concept de culture de guerre en prêtant attention à l’autoreprésentation. Il en ressort une tendance à privilégier l’écriture des faits répétitifs, des expériences banales, laissant de côté les faits de guerre dans une région pourtant touchée par le conflit. Cette volonté collective de taire les choses peut s’interpréter comme un refus du « moi » de guerre, excluant dès lors l’idée d’un consentement consensuel véhiculée par l’historiographie de Péronne, trop centrée sur les dires des élites.

En conclusion, Frédéric Rousseau remarque que le travail de Jean Norton Cru est résolument collaboratif, les réflexions qui en émanent aujourd’hui se devant de l’être également. Son œuvre interroge à la fois le travail des historiens, le critère de vérité, les risques de relativisme, la critique des sources, mais elle interpelle aussi les chercheurs littéraires, à travers la notion de genre, de nature des écrits, et par conséquent la frontière entre les deux disciplines. Par ailleurs, les discussions relatives aux notions de culture de guerre et de brutalisation véhiculée par les travaux de l’Historial de Péronne ont montré que Jean Norton Cru ne pouvait pas être repris en ce sens. Le fait d’évoquer sa méthodologie pour justifier un quelconque relativisme a été fortement dénoncé par les intervenants. Ces réflexions sont aussi envisageables sous un angle didactique : développer l’esprit critique des élèves nécessite de les confronter à ces controverses, les avancées scientifiques se devant d’être transposées en classe, d’autant plus que la réflexion de Cru ouvre la voie à des interrogations fondamentales pour la compréhension de l’histoire et de la littérature. L’enjeu civique, politique et démocratique au cœur du travail des chercheurs est lié à l’évaluation de la vérité, dans la lignée de ce que Jean Norton Cru avait lancé avec Témoins.

Notes :

[1] Rémy Cazals (dir.), 500 témoins de la Grande Guerre, Toulouse, Ed. Midi-Pyrénées/Edhisto, 2013.

Marlène Mabut

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  • ISSN 1954-3670