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Comptes rendus
   

Mathias Bernard, Valéry Giscard d’Estaing. Les ambitions déçues,

Paris, Armand Colin, 2014, 488 p.

Ouvrages | 26.09.2014 | Sylvie Guillaume
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Armand ColinIl peut sembler audacieux d’écrire une biographie de Valéry Giscard d’Estaing, –personnalité politique encore vivante, complexe et non dénuée de contradictions qui est aussi « le mal aimé » de la VRépublique –, après les biographies écrites par des journalistes et d’anciens collaborateurs, dont celle de Raymond-François Le Bris [1] publiée très récemment en 2013. Mathias Bernard, historien du politique, président de l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et qui, à ce titre, connaît bien l’Auvergne, fief de Valéry Giscard d’Estaing, a relevé le défi. Sa biographie s’inscrit dans le prolongement des cinq colloques rassemblant universitaires et grands témoins qui ont été organisés par le Centre d’histoire de Sciences Po et par l’Institut pour la démocratie en Europe entre 2002 et 2009 [2] . On peut dès lors s’interroger sur l’apport du livre de Mathias Bernard.

L’exercice est convaincant à maints égards. L’auteur a su synthétiser les travaux déjà cités tout en apportant un éclairage neuf et intimiste ; il n’a pas limité son analyse à l’action de Valéry Giscard d’Estaing à la tête des Républicains indépendants ou au ministère des Finances sous de Gaulle et sous Pompidou puis aux années de la Présidence entre 1974 et 1981 comme le font la plupart des ouvrages cités précédemment. D’où l’apport des chapitres sur l’après-1981, en particulier le rôle de Giscard d’Estaing, président de la Région Auvergne, son action dans les instances européennes ou encore ses ambitions littéraires même si, comme le titre l’auteur, elles ont été « moquées ».

Mathias Bernard distingue trois grandes parties qui respectent la chronologie : « Une irrésistible ascension » de 1926 à 1974, « À la rude épreuve du pouvoir » de 1974 à 1981 et enfin « L’impossible retour » à partir de 1981. Cette périodisation classique veut qu’après une phase de réussite succèdent des moments difficiles pendant lesquels Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la République, se heurte à des difficultés multiples dont la plus grave est la crise économique qui occulte la phase heureuse du septennat émaillée de réformes très importantes ; malgré ses efforts, il ne parvient pas à revenir au premier plan de la scène politique après son échec de 1981.

L’ouvrage invite le lecteur à explorer le parcours d’un homme qui, malgré les succès des débuts, conserve au fil des ans une image négative. Sa réussite fulgurante – député à 30 ans, secrétaire d’État à 33 ans, président de la République à 48 ans, grâce à une campagne réussie et novatrice – est paradoxalement tout aussi préjudiciable à son image que les échecs répétés après 1981. Ses qualités peuvent avoir des conséquences négatives ; par exemple, sa capacité à maîtriser la communication politique en avance sur son temps, et qui lui assura dans une large mesure le succès présidentiel de 1974, l’amena à une exposition constante qui fut fatale dans l’affaire des diamants de Bokassa. Et là, curieusement, il refuse de réagir très vite pour désamorcer une campagne de presse dangereuse.

Le grand mérite de cette biographie est de souligner des aspects moins connus de la personnalité de Giscard d’Estaing, de ne pas occulter les actions positives dues à un constant effort de modernisation, de montrer que même après 1981 l’ancien président de la République peut mettre à son actif son rôle dans les domaines de la régionalisation et de la construction européenne, bref de mesurer à l’aune de la critique historique les lumières du personnage et de son action sans pour autant en ignorer les ombres.

La singularité est une constante de la personnalité de Giscard d’Estaing. Les premiers chapitres soulignent une « enfance heureuse et protégée » mais cette protection peut être un frein à l’ouverture au monde. Ce fort en thème fait des études brillantes mais ce n’est qu’en classe prépa à Louis-le-Grand qu’il fait « la connaissance de vrais amis » (p. 46). S’il rêve d’aventure pendant l’Occupation, il poursuit sagement ses études comme le lui conseille son père Edmond et il obtient enfin l’autorisation paternelle pour s’engager dans la 1re armée française commandée par le général de Lattre bien connu de sa famille. L’engagement tardif de Giscard, qui s’explique aussi par son jeune âge, est cependant sincère même s’il pressent que sa participation à la Libération peut être un atout pour son avenir politique. Le jeune homme aime afficher sa singularité lorsqu’à l’X, souligne Mathias Bernard, « il ne s’implique guère dans la vie de l’école et aime peu porter le bicorne et l’épée ». N’est-ce pas cette singularité qui sera comprise comme de la condescendance et uniquement ainsi pendant toute sa vie ?

Cette singularité n’exclut pas les ambitions politiques telles qu’elles apparaissent dans l’évocation de son ascension politique, fulgurante entre 1956 et 1962, puis dans ses fonctions au ministère des Finances. Giscard se montre très jeune un fin stratège politique ; député à trente ans du Centre national des indépendants et paysans, il s’en est séparé et, contrairement à Pinay, il s’est senti en symbiose avec la Ve République et ses pratiques lorsqu’il fut nommé secrétaire d’État à 33 ans. Mathias Bernard s’emploie à dénouer les fils de ses rapports complexes au gaullisme qui ne se résument pas à la seule expression du « oui… mais ».

Mais comme l’écrit l’historien, « l’ascension de Giscard ne procède pas seulement de ces choix stratégiques. Elle repose aussi sur une capacité de plus en plus affirmée, à faire partager une certaine vision de la société française » (p. 177) et, ajoute l’auteur, sur « une vision pacifiée et progressiste ». Valéry Giscard d’Estaing a tiré les leçons de Mai 68 et des mutations de la société française et il veut éviter les affrontements, d’où les réformes – bien connues – des premières années de son septennat, d’où également sa quête perpétuelle du consensus. Faire de Giscard un homme de droite et uniquement cela, c’est oublier ses efforts d’ouverture, même s’ils sont parfois malheureux, comme le choix du ministre des Réformes Jean-Jacques Servan Schreiber, ou celui de Françoise Giroud qui avait voté François Mitterrand. C’est oublier les grandes réformes, comme celle sur l’IVG qui fut votée par l’opposition et qui fut fortement contestée dans son propre camp. Dans son œuvre continue en faveur de l’Union européenne, il veut dépasser les clivages partisans et il loue l’action de Jacques Delors. Ce souci du consensus s’explique par sa hantise des conflits, et ses collaborateurs proches soulignent une volonté de ne pas se mettre en colère en public. On peut y voir une certaine pudeur à ne pas faire éclater ses sentiments. Il peut aussi faire preuve de naïveté dans sa volonté de giscardiser le RPR et dans l’affrontement avec Jacques Chirac. Néanmoins, on ne peut pas nier les rancunes tenaces, la jalousie de voir l’un de ses anciens Premiers ministres, Raymond Barre, oser se présenter à la magistrature suprême en 1988.

Giscard est incontestablement un réformateur et un modernisateur ; il le montre dans les premières années du septennat mais aussi, et c’est moins connu, dans la modernisation de la région Auvergne, même si certaines initiatives ont pu être considérées comme pharaoniques. Mais comme le souligne son biographe, il « a su forger, incarner et faire évoluer à travers deux décennies cette nouvelle figure de la France politique de la fin du XXsiècle : le Président de région. » (p. 400). Modernisateur, il tente de l’être mais avec plus de difficultés dans les instances européennes.

Enfin Giscard aime écrire et s’il lui a manqué du temps alors qu’il était président de la République pour écrire Démocratie française, il est bien l’auteur de trois essais : Deux Français sur trois, Dans cinq ans l’an 2000 et Les Français. Réflexions sur le destin d’un peuple. On ne peut que saluer le talent de Mathias Bernard à analyser avec finesse ces trois essais qui montre tout le plaisir qu’il a eu à les lire. Plus malheureuse est l’expérience de romancier de Giscard, ce qui fait écrire à l’historien : « Qu’il lui semble alors plus facile d’être le successeur de Pompidou que l’héritier de Maupassant » (p. 432). Mais son œuvre romanesque laisse paraître une sensibilité qu’il a constamment bridée, d’où l’image d’un homme froid, guindé et lointain. Sa candidature à l’Académie française au siège laissé vacant par Léopold Sédar Senghor décédé en 2001 a suscité des attaques personnelles qui ne l’ont pas laissé indifférent, même s’il fut soutenu par Jean d’Ormesson et Hélène Carrère d’Encausse et s’il finit par être élu en décembre 2003. Giscard connaît donc les meurtrissures d’amour propre mais n’en laisse rien paraitre.

Le dernier chapitre qui traite des postérités giscardiennes souligne les héritages familiaux et les ramifications du giscardisme politique mais, comme le souligne le biographe, « ce ne sont pas forcément les giscardiens qui assurent la postérité des grands choix de l’ancien Président » ; il est vrai que l’histoire des Républicains indépendants, et plus encore celle de l’UDF, montrent les piètres qualités de Giscard à gérer un parti profondément divisé ; il n’a pas eu le talent de Jacques Chirac qui a fait du RPR une véritable machine de guerre et il a découragé, pour ne pas dire suscité, l’hostilité de biens d’anciens giscardiens, comme François Léotard ou François Bayrou.

L’homme Giscard qui ne s’est jamais remis de sa défaite de 1981 a sa part de responsabilités dans ses échecs, mais pas seulement. Il est victime d’une lecture gaulliste de la Ve République qui n’a jamais admis la demi-alternance de 1974 qui a permis l’arrivée à l’Élysée d’un non-gaulliste. Il est victime de la crise économique et sa vision de l’économie et de la société française, attachée aux Trente Glorieuses, est en décalage avec les « Trente piteuses ». Il est victime aussi de ses origines qui rendent incongrus ses efforts pour rencontrer le peuple de France, victime aussi de sa volonté de décrispation et de la recherche du consensus dans un pays marqué par la culture du conflit.

Même si l’on sent une certaine empathie de Mathias Bernard pour son personnage, celle-ci ne tombe pas dans l’hagiographie. Cette biographie toute en nuances a aussi le mérite de réévaluer la place d’un non-gaulliste ou d’un non-socialiste dans les réformes modernisatrices d’une Ve République marquée par la bipolarisation et qui ne reconnaît pas les efforts des hommes du « juste milieu » dans leur recherche des synthèses consensuelles.

Notes :

[1] Raymond-François Le Bris, Une modernisation interrompue, Paris, France-Empire, 2013.

[2] Ces colloques ont fait l’objet de cinq ouvrages sous la direction de Serge Berstein et de Jean-François Sirinelli publiés chez Fayard pour le tome 1 et chez Armand Colin pour les suivants.

Sylvie Guillaume

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  • ISSN 1954-3670