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Comptes rendus
   

Axelle Brodiez-Dolino, Combattre la pauvreté. Vulnérabilités sociales et sanitaires de 1880 à nos jours,

Paris, CNRS Éditions, 2013, 328 p.

Ouvrages | 23.12.2013 | Michel Dreyfus
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CNRS EditionsUne pauvreté massive existe en France aujourd'hui, et ce pour quatre raisons très différentes : tout d'abord l'existence d'un chômage de masse, non sans malgré tout des variations sensibles, puis la montée inexorable du travail précaire depuis les années 1980. Par ailleurs, le recul de l'intervention de l'État dans les domaines de l'économique et du social durant la même époque a également joué. Il faut compter enfin avec la crise économique qui a frappé la majorité des pays d'Europe et les États-Unis depuis 2008. La société française compte à l'heure actuelle 8,5 millions de personnes en situation de pauvreté, soit le huitième de sa population. Quels que soient les débats suscités par ces chiffres, personne ne peut minimiser une telle réalité. Elle fait porter un regard parfois empreint de nostalgie sur les Trente Glorieuses : il n'y avait « que » 400 000 chômeurs en 1968. Pour autant et on a trop souvent tendance à l'oublier aujourd'hui, il subsistait encore dans la société française d'importantes poches de pauvreté. Elles étaient fort anciennes et on croyait alors qu'elles représentaient un vestige du passé, peu à peu appelé à disparaître. Cette croyance n'est plus de mise aujourd'hui.

Ce livre examine les vulnérabilités sociales et sanitaires sur le temps long, depuis 1880 à nos jours et ce, dans la région de Lyon. Axelle Brodiez a organisé son livre en trois grandes parties. Dans son introduction, elle rappelle en quoi l'assistance a été longtemps l'apanage de la charité chrétienne. L'assistance a agi durablement avant que, peu à peu, la notion d'action sociale n'apparaisse ; mais ceci s'est fait avec une extrême lenteur. Pour Axelle Brodier, la vulnérabilité est un concept flou reposant sur des notions fort diverses. Puis de 1880 à 1914, s'opère une affirmation de l'assistance principalement à travers une floraison d'initiatives municipales. Le Bureau de bienfaisance, créé alors au Havre par Jules Siegfried, constitue le point de départ de ce mouvement ; il se développe ensuite dans toute la France et notamment la région lyonnaise. Cette affirmation de l'assistance s'accompagne de plusieurs lois sociales républicaines, en particulier l'aide médicale gratuite ainsi que l'assistance obligatoire aux vieillards, malades et incurables (1893 et 1905). Comme on le sait, en France l'assistance précède l'assurance qui fait bientôt ses premiers pas en 1910 avec la loi sur les Retraites ouvrières et paysannes. Mais l'assurance obligatoire se heurte à de nombreux obstacles car l'idée selon laquelle l'État puisse intervenir dans le social est rejetée par la majorité de la population.

La seconde partie du livre d’Axelle Brodier va de la Grande Guerre à la Libération. Les conséquences du premier conflit mondial sont immenses. Il faut en effet répondre dans l'immédiat sur le plan sanitaire (blessés, mutilés), aux conséquences sociales de la guerre — réfugiés, déplacés — ainsi qu'aux souffrances qu'elle entraîne pour une très grande partie de la population : anciens combattants (3 millions), veuves de guerre (800 000), orphelins, etc. Les organisations d'assistance sont alors contraintes de s'adapter pour éviter d'être submergées par les circonstances et être en mesure de faire face à la situation ; ainsi, Lyon devient la plaque tournante des réfugiés. De son côté, l'État poussé par les circonstances met en place, d'abord dans l'urgence, de nouvelles structures pour répondre à l'explosion des besoins sociaux nés avec le conflit. Puis à plus long terme, la guerre entraîne une explosion, inimaginable auparavant, des besoins sociaux ; ces derniers sont loin d'être résolus après 1918. On assiste alors à la progression de l'hygiène sociale sous la forme de la naissance du service social, pris en charge par l'assistante sociale. Elle intervient en faveur de l'enfance, de l'adolescence, et plus largement des plus démunis, à une époque ou tuberculose et syphilis font leurs ravages dans une société meurtrie par la guerre. L'assistance connaît alors un regain. On le voit d'abord dans les années 1930 en raison des conséquences de la crise économique. On le mesure également durant la Seconde Guerre mondiale où la question de la disette alimentaire place les populations urbaines dans des situations plus difficiles encore que les ruraux.

La troisième partie de cet ouvrage fournit une synthèse des situations de pauvreté dans la France des années 1945 à 1975. Il faut d'abord solder les séquelles sociales de la Seconde Guerre mondiale : le recul rapide de la tuberculose à partir de la fin des années 1940 y aide largement. Quelques années plus tard et dans les deux décennies qui suivent, se construit dans la société française un consensus sur la nécessité de venir en aide aux personnes âgées ; leur prise en charge est le plus souvent assurée par les bureaux d'aide sociale. La croissance que connaît alors le pays aide à mener une politique distributive généreuse. Il subsiste néanmoins de nombreuses poches de pauvreté, notamment en ce qui concerne le logement, symbolisé par le célèbre appel de l'abbé Pierre en 1954. Peu visibles, les travailleurs immigrés sont les principales victimes de ces logements insalubres. Mais ils ne sont pas les seuls et le problème de l'habitat se pose à une large échelle jusqu'au milieu de la décennie 1960. Les associations se mobilisent contre cet état de choses, ce que nous voyons à travers l'action de l'Entraide protestante, de la CIMADE et de la Mission populaire.

Axelle Brodier conclut son ouvrage en relevant tout d'abord l'imbrication entre vulnérabilités sociales et sanitaires et en pointant l'importance du niveau local dans l'appréhension de l'action publique. Elle souligne enfin le rôle des associations dont la plus grande partie de l'histoire reste à écrire sur le long terme. De très nombreux travaux ont été écrits sur les questions abordées par Axelle Brodier comme le montre l'abondante bibliographie qui accompagne ce volume. Mais outre un éclairage particulier de ce qui s'est passé dans la région lyonnaise, le mérite de ce livre, et il n'est pas mince, est d'aborder cette question sur le temps long, un siècle et demi. C'est dire tout son intérêt. Il examine la société française sous cet angle d'approche et nous aide ainsi à mieux la comprendre.

Michel Dreyfus

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  • ISSN 1954-3670