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Comptes rendus
   

Thierry Maurice, La Transition démocratique. L’Espagne et ses ruses mémorielles (1976-1982),

Rennes, PUR, 2013, 413 p.

Ouvrages | 06.12.2013 | Hervé Siou
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PUR, 2013La Transition démocratique. L’Espagne et ses ruses mémorielles (1976-1982) est issue de la thèse soutenue par Thierry Maurice en 2010. L’ouvrage s’insère dans un travail de relecture entamé par les historiens depuis les années 1990, qui a permis la remise en cause du mythe d’une Transition sans douleur, avec ses héros, le roi Juan Carlos, le chef du gouvernement Adolfo Suárez, et son caractère exemplaire de passage d’une dictature à la démocratie.

Le principal apport du livre réside dans l’étude des « usages du passé » (p. 11), comme le souligne Bernard Bessière dans la préface. En effet, l’auteur cherche, en centrant son étude sur les acteurs, sur les institutions et les discours, saisis dans des « moments de mémoire » (p. 18), à démontrer combien la dimension mémorielle est essentielle à la compréhension du processus de Transition. Les discours sur le passé fournis par la presse écrite, les discours politiques et les textes juridiques, constituent les sources principales abordées par l’auteur.

Les usages du passé sur la scène publique, bien qu’ils diffèrent en fonction des sensibilités politiques, résultent d’une manipulation, une « ruse », propre à servir, au présent, des stratégies politiques. La Transition se dessine dès lors comme la conjonction de lectures divergentes du passé qui font émerger un « équilibre mémoriel » (p. 362) tâtonnant, oscillant entre doute, prudence et peur, mais qui fournit néanmoins un cadre à l’évolution en cours.

Malgré le cadrage chronologique posé par le titre, l’auteur ne concentre pas son analyse uniquement sur le temps « court » de la Transition. La première partie porte sur la période allant de 1940 à 1976 : « Le franquisme et son devenir : postérité, rupture ou transition ». Thierry Maurice y présente les différentes attitudes face au changement et à la perspective de la mort de Franco. La présentation en vis-à-vis, dans les chapitres un et deux, du processus d’institutionnalisation progressive du régime par le rejet du retour à la monarchie d’une part et des critiques multiformes qui visent au « dépassement du franquisme » d’autre part, illustre la formidable capacité d’inertie du système mis en place : le franquisme est un « art dilatoire » (p. 21) qui se révèle incapable de se rénover.

Du fait du réveil du mouvement ouvrier, de la mobilisation universitaire croissante puis de la prise de distance progressive de l’Église catholique et de l’affirmation des nationalismes basque et catalan, les « fondamentaux » du régime se trouvent interrogés et parfois ouvertement contestés. L’université en est un reflet évident, des plus déconcertants pour le régime, car l’agitation y est le fait des fils des vainqueurs. L’auteur situe dans ce bouillonnement la naissance du mythe de la réconciliation nationale : l’hétérogénéité idéologique des contestataires oblige à un dépassement du passé désormais considéré comme un immense gâchis, une tragédie nationale. Si l’histoire est connue, ce retour sur les différentes options d’évolution qui s’offrent au régime, permet de saisir la profondeur du fossé creusé entre le pouvoir et la réalité sociale du pays. Surtout, ce sont les germes d’un discours mémoriel consensuel qui voient le jour : on mesure alors combien le souvenir de la guerre a pu constituer un obstacle à la conjonction des forces rénovatrices.

Cependant, malgré la pression croissante exercée sur le régime et en dépit de la santé déclinante de Franco, le gouvernement Navarro, formé après l’assassinat de Carrero Blanco (décembre 1973), ne débouche que sur un simulacre de changement, la « Transition simulée » (p. 89). L’arrivée de Juan Carlos au pouvoir en novembre 1975, à la suite du décès du dictateur, ne modifie pas la situation dans un premier temps puisqu’il reconduit le gouvernement de Navarro. L’auteur voit pourtant dans cette phase de « changement empêché », la matrice d’une « solution originale de troisième voie qui sera celle de la Transition » (p. 129). Adolfo Suárez, que le roi parvient à nommer en juillet 1976 à la place de Navarro, en avait illustré le jeu de dupes, lors d’un discours défendant la légalisation des partis devant les Cortes] en juin : il y démontrait que sa réforme entrait dans la droite ligne de l’évolution du régime. Pour mettre au pas les défenseurs les plus acharnés de l’immobilisme, rien de tel que la ruse mémorielle consistant à « parler à la place du Mort » (p. 143).

Avec l’arrivée d’Adolfo Suárez au pouvoir, commence la « mise en œuvre » de la Transition, titre de la seconde partie. Il s’agit d’une transition octroyée : l’exécutif conserve toujours le contrôle du processus même si la loi pour la réforme politique, qui donne le coup d’envoi du démantèlement des institutions franquistes, est adoptée par référendum le 15 décembre 1976. Malgré les coups de boutoir du terrorisme de l’ETA (Euskadi Ta Askatasuna) et des GRAPO (Groupe de résistance antifasciste du Premier Octobre) qui mettent à mal le fragile équilibre, les premières élections libres de juin 1977 voient l’UCD (Union du centre démocratique) accéder au pouvoir, signant de ce fait un bouleversement des rapports de force qui invite les acteurs politiques à la pondération : c’est la Transition « concertée » (1977-1978). Le nouveau gouvernement trouve le compromis avec le pacte de la Moncloa qui fixe une évolution socio-économique vers la démocratie avec les principaux partis politiques. La stratégie est approuvée par une large majorité d’Espagnols lors du référendum sur la nouvelle Constitution en décembre 1978. La Transition « concertée » symbolise ainsi la rencontre pacifique des deux Espagne : c’est ce moment qui constituera la matrice du modèle espagnol de transition vers la démocratie.

La référence au proche passé révèle la retenue généralisée : s’il y a omniprésence du passé dans les discours, cette saturation est mise au service d’une forme de silence consenti. Les objectifs poursuivis par les différentes formations politiques répondent cependant à des motivations différentes. Pour les nationalistes et la gauche, il s’agit d’un « oubli de raison » (p. 235) qui s’accompagne d’une mise en sourdine des revendications afin de consolider un régime encore peu assuré. L’UCD, parti neuf, forge, quant à lui, le mythe de l’ « innocence démocratique » (p. 236). À l’inverse, l’AP (Alliance populaire) de Fraga, cherche surtout à minimiser le rôle passé de ses membres dans le régime précédent.

La troisième partie, « De la Transition dévoyée à la Transition couronnée (1979-1982)», procède, dans un premier chapitre, à l’analyse de l’effondrement progressif de l’UCD, du malaise militaire et de l’apparition du desencanto (le désenchantement) dans la société espagnole. Thierry Maurice souligne la promptitude avec laquelle la Transition se voit remise en cause dans un contexte de recrudescence du terrorisme et de crise économique aggravée. Le pacte tacite selon lequel le passé ne devait pas être utilisé pour discréditer son adversaire vole alors en éclats : le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) veut en finir avec Suárez, désormais assimilé à l’ancien régime tandis que l’UCD parle de l’ « irresponsabilité congénitale » du PSOE.

La tentative de coup d’État du 23 février fait l’objet d’un beau chapitre. Le putsch cristallise en effet les « conflits de rétrospection » (p. 18) et donne lieu à un retour du refoulé sur la scène publique espagnole. Si la majorité voit dans l’événement une possible consolidation du régime, Tejero et ses acolytes étant présentés comme une anomalie du passé, c’est dans la définition de ce passé que réside l’ambiguïté. Pour les franquistes reconvertis, le « passé agité par l’aventure martiale trouve son ancrage dans une sorte de musée des curiosités de l’âme ibérique, en un passé vague et de préférence lointain » (p. 334). Le lien avec la dictature n’est pas établi tandis que, pour les opposants traditionnels, ce sont bien les restes du régime passé, conservés tels quels dans une partie de l’armée, qui sont en cause.

La tentative de putsch donne au régime nouveau-né une allure de convalescent. Les vingt mois de mandat de Calvo-Sotelo font ainsi figure de « transition dans la Transition » (p. 353). Le dernier chapitre aborde cette période marquée par un virage à droite de la politique nationale. L’analyse des usages du passé y est moins convaincante. Les élections anticipées d’octobre 1982, avec l’arrivée des socialistes au pouvoir emmenés par Felipe González, marque la fin de la période de la Transition en confirmant l’alternance possible au sommet du pouvoir.

Cet ouvrage offre une relecture globale de la Transition démocratique espagnole et constitue, à ce titre, une très bonne synthèse. Il vient surtout montrer que « l’arsenal de ruses » (p. 362), ces usages abusés du passé reposant sur les non-dits, les sous-entendus et les jeux langagiers, ont participé d’une appréhension du changement à l’œuvre, forge du mythe d’une transition consensuelle. La notion de « ruse mémorielle » – dont une conceptualisation plus approfondie aurait été la bienvenue – permet d’insister sur la « capacité manœuvrière des responsables », car « la transition est un art du changement qui se doit de masquer, tant que faire se peut, la conscience du changement » (p. 363). Reste cependant à évaluer le degré de duperie du peuple espagnol.

On appréciera d’autant plus le travail de Thierry Maurice qu’il est écrit dans une langue simple et précise : les notes de bas de page sont exemplaires des vertus pédagogiques de l’auteur. Le texte propose par ailleurs de nombreuses citations analysées avec finesse. Il est complété par une bibliographie fournie et un index des noms propres.

Hervé Siou

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  • ISSN 1954-3670