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Comptes rendus
   

José Aboulker, La Victoire du 8 novembre 1942, la Résistance et le débarquement des Alliés à Alger,

préface et postface de Jean-Louis Crémieux Brilhac, édition établie par Jeannine Verdès-Leroux, collection « Résistance, Liberté-Mémoire », Le Félin 2012, 637 p.

Ouvrages | 23.05.2013 | Odile Rudelle
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Le Félin, 2012Comment expliquer que le débarquement du 8 novembre 1942 en Afrique du Nord – plus de trois cents bateaux ayant quitté l’Amérique et l’Angleterre pour arriver à l’heure H – à Alger, à Oran et au Maroc –, que cet extraordinaire exploit, véritable champ d’exercice pour le futur D Day – reste quasi ignoré des Français ? Par exemple, publié en 1992, le colloque « Vichy et les Français » n’en dit mot, alors que, centré sur l’évolution de l’opinion, il s’emploie à modifier la chronologie jusque-là enseignée, d’une coupure d’avril 1942, ce jour où le retour de Laval officialisait une collaboration militaire, à laquelle Darlan – nous le savions – mais aussi Weygand et Juin – et cette fois nous l’apprenons – avaient prêté la main ?

Voilà le mystère qu’a voulu comprendre José Aboulker qui, à vingt-deux ans, avait recruté et dirigé un groupe de « 400 » jeunes, prêts à intervenir pour aider les Alliés le jour – dont il n’a jamais douté – où les Américains décideraient de débarquer pour investir la ville et atteindre cette Afrique qui commandait un continent où les Italiens avaient espéré se tailler un empire. L’obsession de José Aboulker était d’empêcher l’armée de Vichy de s’opposer aux Alliés. Or le 7 novembre 1942, les « 400 » arrêtèrent les généraux de l’armée française, occupèrent leurs états-majors et le palais du Gouverneur général et, le lendemain 8 novembre, le débarquement des troupes alliées se fit sans combat, en quinze heures.

José Aboulker, Compagnon de la Libération à 23 ans, devenu par la suite un neuro- chirurgien éminent, – chargé, par exemple, des premiers soins à de Gaulle en cas d’attentat OAS –, a consacré les dix dernières années de sa vie à devenir historien. Sans rien négliger de la méthode, c’est-à-dire en s’informant de tout ce qui avait été écrit sur le sujet, même quand il était lui-même mis en scène, en lisant en français, en anglais et… en allemand, car les archives allemandes se sont révélées plus riches que les françaises, peu loquaces. Il lui fallut aussi assister aux colloques de toute nature, entendre les derniers témoins, même si c’était pour raconter ce qu’il avait fait, de sorte qu’il y aura appris à se méfier des reconstructions a posteriori de la mémoire, plus ou moins tentées par les entreprises d’autojustification. Et cela se comprend dès lors qu’on a appris à évaluer les plages de silence – voire de falsifications – bâties pour édulcorer une réalité terrible : des soldats français, jadis glorieux, qui, pour capter le pouvoir, demandent la paix, au nom d’une collaboration qui, ayant commencé par restituer les pilotes allemands prisonniers, continua en laissant emmener des centaines de milliers de prisonniers français, destinés à devenir une main d’œuvre bon marché, avant de procéder à des livraisons militaires de matériels – camions, voitures, barils d’essence – qui iront équiper et soulager l’armée de Rommel, en guerre dans les sables de Lybie, contre les Anglais, jadis nos alliés…..

Préfacé et postfacé par Jean-Louis Crémieux-Brilhac, le livre est annoté par Jeannine Verdès-Leroux, car José Aboulker, mort à la veille de ses 90 ans, n’a pas eu le temps de terminer un récit qu’il voulait mener jusqu’à l’arrivée de De Gaulle à Alger, le 30 mai 1943. Il s’arrête donc sur le journal, heure par heure, de « la nuit la plus longue ». Cette nuit imaginée, espérée et préparée depuis plus de deux ans – où hasards et contretemps se sont succédés – pour finalement s’enchaîner de la façon la plus heureuse, car l’analyse d’origine était juste : le régime de Vichy était une dictature militaire, pratiquant l’exclusion et la discrimination contre ses citoyens et, à ce titre, incapable d’entendre et donc de se rallier aux appels à la raison d’une guerre, menée au nom de la Liberté et des droits civiques, cette guerre de la condition humaine avait dit de Gaulle. Et la conséquence – qui ne connut aucune exception – aura été l’obéissance au Maréchal et aux ordres d’une hiérarchie militaire qui, de Mers el-Kébir à Alger, voyait les Anglais comme l’ennemi héréditaire, contre lequel il fallait lancer les armes qui n’avaient pas été utilisées contre les Allemands. Ce qui bouleverse pas mal de lieux communs distillés dans les Mémoires variés et parus avant que les historiens ne se saisissent du sujet : ainsi du patriotisme d’un Weygand « préparant la revanche et rappelé à la demande des Allemands » – alors qu’il n’a été que victime de l’ambition de Darlan, désireux d’être seul en position d’hériter. Il en est de même pour les « vichysso-résistants » – où Aboulker ne voit qu’invention a posteriori –, pour lui, en tout cas à Alger, il n’y avait pas de moyen terme entre faire la guerre aux Allemands et la faire aux Anglais et qu’in fine la source de tout ce tragique imbroglio est à trouver dans une demande de « paix », travestie en demande d’armistice, alors que la lecture des archives allemandes montre, sans hésitation possible, qu’il s’est agi d’une demande de paix, une paix qui devait inscrire la France dans le long terme d’une Europe allemande et donc nazie….

Cédant à la tentation des historiens de toujours remonter aux sources, Aboulker commence par rappeler les conséquences de la Grande Guerre : pacifisme et doctrine défensive, théorisée par Pétain, alors que Hitler publie Mein Kampf, où y éclate une haine de la France qui fera de la revanche une passion nécessaire ; du côté allemand, la confiance envers un chef audacieux, longtemps considéré comme invincible, et, du côté des Français, une habitude à la soumission qui, rejetant l’antique théorie de l’offensive, responsable de tant de morts, a choisi un pacifisme vite défaitiste, tel que le rapportera le colonel Villelume, chef du cabinet militaire de Paul Reynaud qui, dans ses Mémoires, avoue qu’il a eu « fort à faire pour lutter contre la note de De Gaulle » (le fameux mémorandum). Politiquement, cela se traduira par le sabotage de l’affaire du Massilia – ce bateau qui devait transporter le gouvernement de la République –, la neutralisation des deux présidents d’Assemblée – et finalement et de la façon la plus désolante, par le « suicide » du Parlement » que José Aboulker, issu d’une vieille dynastie de médecins juifs et républicains d’Algérie, voyait comme un dernier rempart pour une civilisation qui leur avait donné ce droit de citoyenneté que Vichy leur retirait, au point de les exclure du système enseignant…

De ces pages, si désolantes à lire, une lumière émerge cependant, celle de la passion française de Churchill, avec sa farouche volonté de combattre encore et toujours, avec ses décisions audacieuses et, tout au long de ce tragique mois de juin 1940, un sincère amour de la France qui, résistante à Verdun et victorieuse en 1918, ne peut pas se montrer infidèle à une telle histoire. Ainsi le dit-il aux Communes, dont les discours, lus à Alger, permettent de voir que l’espoir a encore une voix en Europe. Et, à cette lumière, les tragédies de Dunkerque et de Mers el-Kébir prennent une autre figure : pour Dunkerque, présentée comme la seule « vraie victoire », enchâssée dans une suite de défaites, la stratégie anglaise est réévaluée, créditée, au prix d’une désobéissance géniale du futur Lord Gort, d’avoir réussi un embarquement remarquable où, contrairement à ce que clamera partout Weygand, les ordres donnés n’ont fait aucune différence entre Anglais et Français, tandis que pour Mers el-Kébir, nous vivons les étapes du désir, poussé jusqu’aux limites de la prudence, d’obtenir les garanties capables de tenir la flotte française à l’écart de la guerre et des Allemands. Rien n’y fit : les Français attendaient « leur » bataille et, à défaut d’attaquer les Allemands, la bataille aura lieu contre les Anglais, à Gibraltar, vers lequel les avions français s’envoleront pour obtenir leur dérisoire revanche ; ils rateront leur cible, donnant corps à cette autre fable de l’échec patriotique, auquel, est-il besoin de le préciser, José Aboulker n’accorda jamais le moindre crédit…

« Gaulliste », José Aboulker se sentait affranchi de Londres puisque son horizon était un débarquement américain que rien, si ce n’est son étonnante perspicacité patriotique, ne laissait présager à l’automne 1940. C’est alors que les « 400 » ont commencé de se réunir par petits groupes, inconnus de chacun des autres, Aboulker étant seul à connaître et à rencontrer les « responsables ». Et ce débarquement sera préparé avec d’autant plus de persévérance qu’il n’a jamais cru à la possibilité du « retournement » de l’armée de Vichy, tant espéré des notables, ces « quadras » du « Groupe des 5 » qui représentaient l’autre Résistance, celle qui fut cause de tant d’embrouilles auprès des futurs historiens. Le mérite du « Groupe des 5 » fut de faire confiance à la jeunesse et de la garantir auprès d’hommes aussi précieux que le commissaire André Achiary, qui « neutralisa » la police dès la première nuit. Les plus actifs furent Henri d’Astier de la Vigerie, le royaliste aussi patriote que séduisant, et Jacques Lemaigre-Dubreuil, industriel qui avait ses entrées à Vichy comme auprès de Robert Murphy, le consul américain qui finira par accorder une telle confiance au jeune José, que, s’installant chez son père pour faire les liaisons dans la nuit du 7 novembre, il lui confia sa seule arme moderne – puisque l’arrivage des armes par sous-marin avait trois fois échoué ! Les « quadras » étaient convaincus qu’un « grand nom » permettrait le retournement de l’Armée ! Alors… qu’au jour J, le général Giraud arriva en retard, en ayant prévenu le Maréchal, et que les autres généraux furent cueillis dans leur lit et, leurs esprits retrouvés, eurent comme premier réflexe d’en référer à Vichy qui ordonna… de se défendre. Ce qui se fera à Oran, au prix de 3 000 morts, tandis qu’Alger sera épargné. Sans doute aussi, en raison du fait que le premier télégramme de Darlan à Pétain (déposé depuis sa mort au musée Jean Moulin) intercepté par les liaisons de José, n’arriva jamais à destination… Nommé représentant de l’Assemblée consultative de la Libération, le jeune Aboulker y dénonce les massacres de Sétif de mai 1945 qui en Algérie avaient suivis la fête de la Victoire. Devenu communiste, Aboulker donne sa démission, reprend ses études et sa carrière de médecin, se montrant hostile aux modalités du retour de 1958.

Partisan de l’indépendance de l’Algérie, il reste néanmoins un fidèle et, avec tant d’autres Compagnons de la Libération, vote pour le Général, en décembre 1965, avant d’être présent aux funérailles de Colombey, en 1970. Arrivé à son tour au terme de sa vie, il clôt l’extraordinaire récit de ces années d’attente, de silence et de préparation, en livrant le tryptique, en forme de viatique, de ces années de soutiers de la gloire : « De Gaulle était notre chef, Churchill notre lumière et Roosevelt notre espoir » !

Odile Rudelle

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  • ISSN 1954-3670