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Comptes rendus
   

Jean-Paul Cointet, Hippolyte Taine, un regard sur la France ,

Paris, Perrin, 2012.

Ouvrages | 11.05.2012 | Sylvie Guillaume
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Perrin 2012« Immense a été l’écho porté de l’œuvre de Taine. Philosophe, critique, historien, il demeure l’une des figures les plus marquantes de l’histoire de la pensée en France » écrit Jean-Paul Cointet en introduction à sa biographie. Néanmoins, le personnage n’a pas la même notoriété dans la famille libérale conservatrice que son ainé de vingt-trois ans Alexis de Tocqueville, membre du parti de l’Ordre ou que François Guizot qui a parrainé sa carrière et dont le gendre Cornelis de Witt fut son ami. Le nom de Taine est souvent associé à celui de Renan, son contemporain, présent à son mariage avec Thérèse Denuelle en juin 1868 et voisin à Boringe, sur les bords du lac d’Annecy où Taine possède une propriété mais les deux hommes, souvent en rivalité pour des honneurs tels que l’entrée à l’Académie en 1878, ne s’apprécient pas vraiment. La popularité de Renan est bien plus forte que celle de Taine peut-être aussi parce que le premier a su mieux cultiver son image par la fréquentation des journalistes et son goût pour les mondanités alors que le second, homme de labeur, est plus replié sur lui-même. Au personnage de Taine est associée l’image d’un auteur réactionnaire dont l’héritage a pu être revendiqué par Barrès ou Maurras. Les quelques pages sur l’historiographie de Taine placées en fin d’ouvrage soulignent une reprise d’intérêt toute relative dans les années 1970 avec la parution de l’ouvrage de Colin Evans, Taine. Essai de biographie intérieure. Taine demeure encore assez peu connu et c’est peut-être ce qui a stimulé Jean-Paul Cointet.

Il fallait tout le talent de cet historien, déjà biographe de personnalités controversées comme Marcel Déat ou Pierre Laval, pour expliquer la complexité de Taine et plus encore celle de son œuvre. Seule une démarche historique pouvait analyser le rapport de Taine à son temps, d’où le sous-titre du livre Un regard sur la France, mais celle-ci est insuffisante pour comprendre une pensée à base philosophique et c’est tout le mérite de Jean-Paul Cointet d’avoir su disséquer dans des pages parfois ardues les œuvres de Taine à travers huit chapitres évoquant les multiples facettes de son personnage, philosophe, historien, critique littéraire et « voyageur d’art ».

Auparavant, l’auteur a rassemblé dans un seul chapitre, le premier, les moments de la vie de Taine (1828-1893) qui sont une succession de succès mais aussi d’échecs comme celui à l’agrégation de philosophie qui représente un tournant alors qu’il avait été reçu premier de sa promotion au concours d’entrée de l’École normale supérieure ou ses difficultés à entrer à l’Académie. L’homme comme son œuvre ne sont pas dépourvus de contradictions. Ne boudant pas les honneurs, il ne fait pas trop d’efforts pour les obtenir. Les adjectifs « frondeur », « rebelle » « franc-tireur » utilisés par son biographe soulignent sa singularité. De la vie de Taine on retiendra son attachement profond à sa mère après la mort de son père alors qu’il avait à peine treize ans, ses difficultés à se plier aux règlements de l’internat qui fragilisa sa santé et globalement à ceux du lycée ce qui ne l’empêcha pas d’y acquérir de solides connaissances et d’y accumuler prix et accessits, sa rupture avec la foi à l’âge de 15 ans et son adhésion au déterminisme, ses « années heureuses » à l’École normale. Taine ne traverse pas l’histoire avec indifférence même s’il répugne à l’engagement politique. Très admiratif du modèle anglais comme Guizot, il est enclin à apprécier la monarchie constitutionnelle et il n’est pas bien vu des autorités du Second Empire. Traumatisé par les évènements de la Commune qui l’obligent à fuir Paris, il finit par adhérer à une République conservatrice comme celle dirigée par Thiers et dont il ne voit pas de différence avec un régime monarchique modéré. Il collabore à La Revue des Deux Mondes et  au Journal des Débats et il participe à la création de l’École libre des sciences politiques fondée par son ami Émile Boutmy. C’est aussi un grand voyageur en France mais également en Angleterre (trois voyages) dont il apprécie le régime et la culture libérales avec des auteurs comme John Stuart Mill, en Allemagne avec ses philosophes comme Hegel qu’il lit en allemand ou encore Herder ; sa liaison avec la romancière allemande Camille Selden dure près de dix ans avant son mariage avec Thérèse Dénuelle. Il connait également l’Autriche et l’Italie.

C’est parce qu’il a voulu éviter « l’amoindrissement de la pensée mise en relation avec la vie de son auteur » que Jean-Paul Cointet s’est détourné à partir du second chapitre de l’évocation purement chronologique de la vie de Taine pour analyser sa pensée à travers des œuvres de genres très différents. C’est cette diversité qui explique que l’œuvre laisse une impression « d’image brouillée » depuis son guide touristique publié chez Hachette Voyage aux eaux des Pyrénées (1855), puis sa thèse de lettres sur Les Fables de La Fontaine(1860), ou encore ses tableaux de mœurs dans Notes sur Paris. Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge (1867). Les philosophes français du XIXe siècle (1857) et L’histoire de la littérature anglaise (1864) sont des succès de librairie. Les origines de la France contemporaine dont le premier tome est publié en 1875 est son œuvre maitresse qui l’occupe jusqu’à sa mort. Ce qui ressort de sa pensée et de son œuvre est la très grande complexité qui peut amener le lecteur à conclure sur un manque d’unité et à surestimer des contradictions. La réception de son œuvre dans ces conditions ne peut être qu’ambiguë. Ainsi ses idées ont été combattues par les républicains pour avoir relativisé l’apport de la Révolution française alors que, comme le souligne Jean-Paul Cointet, il n’ a pas pour autant cultivé la nostalgie de l’Ancien Régime et pour s’être opposé, à partir de 1870, au suffrage universel par réelle peur sociale. Mais sa pensée n’a pas pour autant rallié la majorité des conservateurs, en particulier les catholiques intransigeants qui récusent son matérialisme. On ne peut que souligner la place singulière de Taine comme le fait Jean-Paul Cointet en le mettant sans cesse en situation par rapport à ses pairs et aux courants de pensée comme le comtisme ou le spiritualisme. Le biographe reste lucide lorsqu’il souligne les limites de la pensée de Taine fondée sur la trilogie « race », « milieu » et « moment » (p. 188-203). Si Jean-Paul Cointet évite en historien tout anachronisme et contresens sur le terme « race » indissociable dans l’esprit de Taine du « milieu », il relève néanmoins le caractère artificiel de cette trilogie et montre que son auteur « aurait sous-estimé l’interaction entre les trois facteurs causaux, les considérant comme demeurant identiques et immuables, hors de toutes combinaisons susceptibles de les altérer dans le temps ». Ainsi « le système de Taine fait l’impasse sur le génie personnel ; il tue toute liberté de création chez l’auteur, ramené au jeu des conditionnements divers du groupe dont il relève » ce qui peut étonner chez un penseur libéral. La lecture de certains chapitres donne ainsi l’impression d’un penseur touche-à-tout, riche en curiosités intellectuelles infinies mais qui « s’est aventuré dans toutes ses voies sans pouvoir aller jusqu’au bout, faute d’un degré suffisant de pertinence et d’autonomie de chacune de ces disciplines ». A contrario cette plongée incessante dans des disciplines variées a ouvert des pistes à ses héritiers.

Jean-Paul Cointet, qui a réalisé ici un travail d’archives impressionnant, offre au lecteur une biographie fouillée, intimiste parfois grâce à la consultation de la correspondance privée, sans cacher les ambiguïtés du personnage, qui ne sont pas pour autant des faiblesses mais des expressions d’un esprit curieux et indépendant. La complexité de sa pensée non dénuée de tâtonnements rend difficile tout classement et n’est-ce pas là ce qui fait sa richesse ?

Sylvie Guillaume

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  • ISSN 1954-3670