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Comptes rendus
   

Geoffroy d’Astier de la Vigerie, Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Combattant de la Résistance et de la Liberté, 1940-1944,

Chaintreaux, Éditions France-Empire Monde, 2010, 354 p.

Ouvrages | 10.06.2011 | Virginie Sansico
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© Editions France-Empire Monde, 2010

Publié aux éditions France-Empire, fondées en 1945 et spécialisées notamment dans les récits de guerre, cet ouvrage consacré à Emmanuel d’Astier de la Vigerie appartient à une catégorie éditoriale qui tend à se développer à mesure que disparaissent les acteurs de la Deuxième Guerre mondiale [1]  : celle des récits ou biographies rédigés par des descendants de ces acteurs, que ceux-ci se déclarent insatisfaits de l’historiographie existante – Geoffroy d’Astier mentionne par exemple qu’il avait « à cœur de rectifier nombre d’erreurs relevées ça et là dans les écrits consacrés à [sa] famille [2]  » – ou qu’ils s’estiment en mesure d’enrichir la connaissance historique d’éléments nouveaux ou méconnus des historiens. Fils de Jean-Annet et petit-fils de François d’Astier de la Vigerie, tous deux résistants, Geoffroy d’Astier a choisi de consacrer cet ouvrage à son grand-oncle Emmanuel, figure phare de la Résistance intérieure française dont il ne cache pas la fascination que celui-ci exerce sur lui depuis son enfance, évoquant ainsi dans son avant-propos « le Résistant » qu’il fut avec une majuscule très éloquente.

Se situant entre le récit biographique et la chronique du mouvement Libération-Sud puis de la Résistance unifiée, ce livre s’inscrit à la suite de ceux de Laurent Douzou, historien de Libération-Sud [3] , et de Jean-Pierre Tuquoi, biographe d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie [4] . L’auteur s’intéresse au parcours d’Emmanuel d’Astier à compter du 13 juin 1940. Chef du centre de renseignement maritime de Saint-Nazaire pendant la drôle de guerre, ce dernier vient d’arriver à Paris déclarée « ville ouverte », à la veille de l’entrée des Allemands, et prend acte, dans sa chambre, de « l’étendue du désastre ». L’idée de « faire quelque chose » commence alors à germer. C’est sur cette histoire désormais bien connue, celle des prémices du mouvement Libération-Sud et des étapes de sa création et de sa structuration, que revient toutefois Geoffroy d’Astier dans les premiers chapitres de son livre.

Démobilisé à Marseille le 11 juillet 1940, d’Astier y retrouve une ancienne connaissance, Edouard Corniglion-Molinier, commandant d’aviation héros de la Première Guerre mondiale et intellectuel ami de Jacques Prévert et d’André Malraux. Ils bricolent une petite organisation dénommée « la Dernière Colonne », autour de laquelle s’agrègent dans les mois suivants quelques dizaines de personnalités qui ont en commun le refus de la résignation devant la défaite française, la présence allemande et l’instauration du régime de Vichy. Parmi elles figurent de futurs résistants de premier plan, tels les époux Aubrac et Jean Cavaillès.

Les activités de la « Dernière Colonne » se résument pour l’essentiel à des actions de propagande et de contre-propagande, notamment en direction de l’ultra collaboration, de ses militants et de sa presse, tel le journal Gringoire. Néanmoins victimes du caractère improvisé de cette première aventure et très vite inquiétés par les autorités de Vichy – Corniglion-Molinier est arrêté en décembre 1940 et d’Astier forcé d’entrer en clandestinité à la suite de l’arrestation de sa nièce Bertrande en février 1941 –, ces pionniers de la Résistance se voient poussés à faire mûrir et évoluer leur organisation. D’Astier, journaliste dans l’entre-deux-guerres, décide alors de créer une publication clandestine qu’il nomme Libération et dont le premier numéro paraît en juillet 1941, sous-titré en forme d’esbroufe Organe du directoire des forces de libération françaises. C’est sur ces fondations que prend naissance le mouvement du même nom, qui gonfle peu à peu ses rangs grâce, principalement, au ralliement de militants issus de la gauche et du syndicalisme.

L’auteur consacre la suite de son livre à dépeindre l’unification, progressive et semée d’embûches, de la Résistance intérieure, les liens délicats de celle-ci avec le général de Gaulle et ses services, et les rapports également très complexes avec les Alliés britanniques et américains, le tout à travers le rôle et la personnalité de d’Astier. Il met l’accent sur un certain nombre d’acteurs clés et leurs rapports avec ce personnage atypique et charismatique, défenseur acharné de la Résistance intérieure qui jouera un rôle majeur pour la reconnaissance et l’armement de celle-ci, notamment auprès de Churchill – épisode que Geoffroy d’Astier raconte en détails. La vivacité politique et les fulgurances de celui qui devint « Bernard » en entrant en clandestinité y sont mises en avant, mais aussi les conséquences de celles-ci sur ses relations avec les autres résistants, tantôt quasi passionnelles, tantôt conflictuelles.

Joseph Kessel renonce par exemple à rejoindre la « Dernière Colonne » en raison du dilettantisme que d’Astier lui semble dégager, mais écrira plus tard que celui-ci fut « parmi les meilleurs » dans ses rôles tant de « camarade » que de « chef ». Lors de leurs premiers contacts, Christian Pineau, à la tête de Libération-Nord, juge sa vision politique trop « romantique » et lui reproche de ne pas comprendre la Résistance en zone occupée. Yvon Morandat, en revanche, comme la plupart des membres de Libération-Sud, tombe immédiatement sous le charme de d’Astier au point de rejoindre son organisation au lieu de s’en tenir à la mission qui lui avait été confiée par le général de Gaulle. Les rapports plus que tendus avec Henri Frenay – et leur alliance stratégique lorsqu’il s’agit de faire front commun face à Jean Moulin – occupent également une place importante dans l’ouvrage, de même que la détestation que se vouent mutuellement le colonel Passy et d’Astier, tant lorsque ce dernier était le chef de Libération que lorsqu’il devint commissaire à l’Intérieur du Comité français de libération nationale puis ministre de l’Intérieur du Gouvernement provisoire de la République française.

En suivant le parcours de d’Astier, cet ouvrage permet donc au lecteur de revenir sur nombre des principales figures de la Résistance intérieure et extérieure, mais il est aussi une intéressante chronique des lieux qui ont marqué ce combat pour la Libération de la France. Les tâtonnements et les ébauches d’organisation dans le sud de la France et à Clermont-Ferrand, la maturation et l’unification dans la région lyonnaise, le repli sur Paris lorsque l’étau répressif se resserre sur les principaux cadres dirigeants en zone sud, les allers-retours à Londres puis le départ définitif du territoire français, l’installation à Alger et le retour par le sud de la France progressivement libéré à l’été 1944.

Le lecteur aguerri n’apprendra probablement rien de neuf dans cet ouvrage : les archives directement consultées par l’auteur sont peu nombreuses, et on regrettera leur mention parfois très approximative. Geoffroy d’Astier s’appuie en effet sur une historiographie déjà riche et variée, ainsi que sur un corpus important de témoignages publiés, parmi lesquels ceux de d’Astier lui-même, de Lucie et Raymond Aubrac, de Henri Frenay, du colonel Passy ou encore de personnages comme Charles d’Aragon. Mais, assurément, la personnalité attachante de d’Astier justifie à elle seule la démarche éditoriale de son petit-neveu, et ce livre préfacé par Raymond Aubrac n’en reste pas moins une bonne synthèse sur l’une des plus intéressantes figures de la Résistance française.

Notes :

[1] Voir l’analyse de ce phénomène dans Laurent Douzou, La Résistance française : une histoire périlleuse, Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 2005, p. 273 et suiv.

[2] Cf p.  15.

[3] Laurent Douzou, La désobéissance. Histoire du mouvement Libération-Sud, Paris, Odile Jacob, 1995.

[4] Jean-Pierre Tuquoi, Emmanuel d’Astier, la plume et l’épée, Paris, Arléa, 1987.

Virginie Sansico

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  • ISSN 1954-3670