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Comptes rendus
   

Dominique-Marie Dauzet et Frédéric Le Moigne (dir.), Dictionnaire des évêques de France au XXe siècle,

Paris, Cerf, 2010, 848 p.

Ouvrages | 28.04.2011 | Benoît Pellistrandi
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© Cerf, 2010Six cent quatre-vingt-quinze notices, plus de cent rédacteurs [1]  : ces deux chiffres servent à donner une première mesure de l’ouvrage que les éditions du Cerf ont eu le courage de publier. L’entreprise scientifique et éditoriale consistant à proposer un instrument de travail exhaustif dans lequel trouver des notices sur les évêques en charge dans les diocèses français de 1905 à nos jours relevait en effet du pari. L’heure des grandes entreprises collectives semble un peu passée, sans doute à cause de la frilosité – compréhensible par ailleurs au regard des contraintes économiques qui pèsent sur le monde de l’édition – des éditeurs. Le Cerf, dont l’action de soutien à l’histoire religieuse mérite d’être saluée, s’honore ici d’être une fois encore à la manœuvre pour permettre à un beau et grand livre d’exister. Mettant ses pas dans les acquis des importants travaux collectifs pensés par Yves-Marie Hilaire et Jean-Marie Mayeur [2] , s’inscrivant dans une historiographie dynamique, ce dictionnaire apporte un éclairage nécessaire sur le gouvernement de l’Église de France et en France. De plus, les évêques faisant partie des élites sociales, nous avons là un nouvel outil pour explorer les élites françaises du siècle écoulé.

Rassembler en un seul ouvrage de consultation commode tous les évêques : telle était l’ambition des deux concepteurs et directeurs du projet, Dominique-Marie Dauzet, archiviste du diocèse de Bayeux, et Frédéric Le Moigne, auteur d’une thèse sur les évêques français de Verdun à Vatican II [3] . Les travaux pionniers de Philippe Levillain et Catherine Grémion avaient mis en avant l’importance politique et sociale de l’évêque, ce « préfet violet » selon l’expression de Napoléon Ier [4] . Jacques-Olivier Boudon avait donné pour le Premier Empire un dictionnaire des élites religieuses [5] . Autrement dit, ce dictionnaire prend sa place dans les études historiques qui s’attachent à l’exploration prosopographique des élites sociales. Il permet aussi, dans son ambition d’exhaustivité, de dresser un tableau aux couleurs des variations régionales proposant des clefs de lecture des politiques de nomination. L’appareil documentaire est dans le dictionnaire mais il convient, naturellement, de le compléter par les études locales.

Dominique-Marie Dauzet et Frédéric Le Moigne proposent des réflexions problématiques dans l’introduction de ce dictionnaire. Ils rappellent que la mission des évêques est de « gouverner, enseigner et sanctifier », ce qui donne une idée de « l’épaisseur du triple rôle traditionnel du pasteur en régime chrétien [6]  ». Ils réfléchissent aux « générations épiscopales », notion qui « permet d’associer identité ecclésiale et nationale ». Et nos deux directeurs de proposer, pour la France, quatre étapes « schématiques » : « 1) la génération de la défense catholique correspondant aux pontificats de Pie X et Benoît XV (1905 et 1922) devant gérer la tempête de la Séparation ; 2) la génération de la reconquête et de l’Action catholique spécialisée, correspondant aux pontificats de Pie XI et Pie XII ; 3) la génération conciliaire puis postconciliaire correspondant aux pontificats de Jean XXIII et Paul VI, et enfin 4) la génération qui voit s’essouffler l’Action catholique et naître "la nouvelle évangélisation" correspondant aux pontificats de Jean-Paul II et celui en cours de Benoît XVI [7]  ».

Le dictionnaire est complété par douze annexes importantes : un dossier de cartes faisant apparaître les variations du découpage ecclésiastique de la France dans lequel on peut observer comment l’Église a suivi les évolutions géographiques de la société française dont la distribution et les logiques territoriales entre 1905 et 2002 ont été largement modifiées ; des éléments de synthèse (liste des anciens sièges relevés, liste des évêques par diocèse, liste des évêques par date de nomination, liste des évêques par département de naissance, liste des parcours épiscopaux, fonctionnement du groupe – à travers les structures de l’Assemblée des Archevêques et Cardinaux puis de celles de la conférence épiscopale, liste des cardinaux français, des nonces en poste à Paris, des ambassadeurs français auprès du Saint-Siège, des évêques missionnaires ou en charge à l’étranger). Tout cet appareil est précieux pour croiser les informations, les recouper et étudier au mieux les parcours de telle ou telle personnalité. Une bibliographie générale complète l’ensemble [8] .

Ainsi balisé, le chemin du lecteur devient ensuite affaire personnelle au gré de ses centres d’intérêts, qu’ils soient chronologiques ou géographiques. Les notices sont autant d’entrées dans l’histoire des diocèses mais aussi dans des sujets plus larges.

Mgr Emmanuel Martin de Gibergues (1855-1919) est évêque de Valence à partir de 1912. Prêtre en vue à Paris, il arrive dans la Drôme avec un esprit ouvert et attentif à la modernité (il sillonne le diocèse en voiture et cautionne le cinéma). Comme l’ensemble des Français, il sera frappé par la tragédie de la guerre perdant sept neveux. La fin de son épiscopat est marquée par une tragédie : un incendie se déclare le 1er juin 1919 dans la salle diocésaine où avait lieu une projection de cinéma. Il y a cent-cinquante morts. Cette catastrophe emporte Mgr de Gibergues qui meurt de chagrin six mois plus tard. On est sans doute là sur de l’histoire locale : la notice réussit à en donner la saveur mais aussi l’intérêt. En outre, à travers ces quelques lignes, une certaine pratique de la modernité dans la pastorale est évoquée, appelant à un prolongement de l’enquête.

Prenons un autre exemple : celui de Mgr Auvity, évêque de Mende entre 1937 et 1945. Après avoir retracé le début de sa carrière ecclésiastique, Patrick Cabanel, auteur de la notice, raconte le dynamisme du début de son épiscopat (il réussit le 8 août 1939 à rassembler 25 000 fidèles pour un pèlerinage à Saint-Privat) et la brisure que représente la guerre. L’évêque de Mende apporte sa caution, son soutien puis son autorité au régime de Vichy. En juin 1944, il refuse de mettre à disposition du maquis comme aumônier un jeune prêtre. Figure type de l’évêque hostile aux gaullistes et aux résistants, aveuglé par son loyalisme à Pétain, il sera contraint à la démission le 11 septembre 1945. Retiré dans une abbaye, il entretiendra une correspondance avec Mgr Roncalli, le futur Jean XXIII. En quelques lignes, et par l’angle biographique, sont posées des questions majeures sur le rôle de l’Église pendant les années noires. Le même historien rédige la notice du cardinal Saliège lue naturellement dans le même mouvement. On part ensuite vers celle du cardinal Gerlier, du cardinal Feltin dont on apprend qu’il fait applaudir le nom du maréchal Pétain à Notre-Dame de Paris en 1951 lors de l’anniversaire de Verdun… et ainsi de suite.

Certes le vagabondage est la tentation des dictionnaires et il ne relève pas d’une approche méthodique de la part du lecteur. Mais dans cette démarche, on découvre souvent des pistes nouvelles et s’opèrent des rapprochements éclairants. Surtout la polysémie biographique oblige à un approfondissement historique. Le dictionnaire remplit son rôle en donnant ainsi des informations précises et contrastées. Dans le cahier des charges des auteurs, la consultation des archives diocésaines était une exigence absolue. On en mesure la fécondité.

Par ailleurs, l’attention aux détails permet de poser des problèmes historiographiques importants. Dans la notice qu’il consacre à Mgr Marty (1904-1994), Étienne Fouilloux conclut : « Modèle d’évêque selon Vatican II, moins notable distant que frère aîné, proche de son peuple, le cardinal Marty laisse un diocèse divisé par de multiples clivages. » Par cette notation – « moins notable distant que frère aîné » –, l’historien pose le problème de la figure épiscopale et de son évolution dans une société et une Église en mutation. On lit dans la foulée la notice du cardinal Lustiger (1926-2007), signée là encore par Étienne Fouilloux qui y réussit une exceptionnelle synthèse.

Au total, grâce à ce Dictionnaire des Évêques de France au xxe siècle, les chercheurs, les enseignants et les historiens disposent d’un instrument de travail incomparable. Il est aussi, comme on a pu le comprendre lors d’un colloque organisé par Christian Sorrel à Lyon en novembre 2010 [9] , un point de départ vers d’autres enquêtes mais aussi un miroir tendu aux évêques eux-mêmes. Inaugurant ce colloque de Lyon, le primat des Gaules, le cardinal Barbarin, avoua que la lecture des notices lui avait fait prendre conscience du regard historien qui serait un jour posé sur son propre épiscopat et que cela ajoutait une dimension supplémentaire à la compréhension de sa mission [10] .

Notes :

[1] Les rédacteurs couvrent l’ensemble des générations des historiens de la France religieuse. On y trouve des autorités comme Yves-Marie Hilaire, Jean-Marie Mayeur, Gérard Cholvy, Jean Chélini, Étienne Fouilloux, Jacques Prévotat, Marc Agostino dont le magistère est maintenant assuré, dans les universités, par leurs successeurs comme Philippe Boutry, Philippe Portier, Christian Sorrel, Yvon Tranvouez, Xavier Boniface, Jacques-Olivier Boudon, Bruno Béthouart, Michel Fourcade, Frédéric Gugelot. Paul Airiau, Loïc Figoureux ou Yohann Abiven représentent la génération des jeunes chercheurs dont les travaux achevés ou en cours complètent précieusement les acquis des recherches antérieures.

[2] Il s’agit du Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine publié chez Beauchesne en plusieurs tomes thématiques ou géographiques.

[3] Frédéric Le Moigne, Les évêques français de Verdun à Vatican II. Une génération en mal d'héroïsme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.

[4] Catherine Grémion et Philippe Levillain, Les lieutenants de Dieu. Les évêques de France et la République, Paris, Fayard, 1986.

[5] Jacques-Olivier Boudon, Les Élites religieuses à l’époque de Napoléon.Dictionnaire des évêques et vicaires généraux du Premier Empire, Paris, Nouveau monde éditions-Fondation Napoléon, 2002.

[6] « Introduction », p. 22.

[7] Ibidem, p. 22.

[8] Les notices signalent les publications des évêques, quand elles existent et donnent parfois quelques éléments bibliographiques.

[9] « Les évêques français au xxe siècle », colloque organisé par le LAHRA, UMR 5190-RESEA et les éditions du Cerf, dirigé par Jean-Dominique Durand, Étienne Fouilloux, Dominique-Marie Dauzet, Frédéric Le Moigne et Christian Sorrel. Les actes seront publiés fin 2011 par Le Cerf.

[10] On pourra prolonger cette approche du Dictionnaire par l’écoute de l’émission Les Lundis de l’histoire du 6 décembre 2010 (http://www.franceculture.com/emission-les-lundis-de-l-histoire-eveques-de-france-2010-12-06.html [lien consulté le 2 avril 2011]).

Benoît Pellistrandi

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  • ISSN 1954-3670