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Comptes rendus
   

Sarah Gensburger, Images d’un pillage. Album de la spoliation des juifs à Paris, 1940-1944,

Paris, Textuel, 2010, 160 p.

Ouvrages | 04.02.2011 | Philippe Verheyde
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© Textuel, 2010Après une étude menée en collaboration avec Jean-Marc Dreyfus sur les camps de travail parisiens [1] , Sarah Gensburger nous propose un album de la spoliation des juifs à Paris sous l’Occupation. Il s’agit d’une réflexion menée à partir d’un fonds composé de 85 photographies prises à Paris, retrouvées et saisies à la Libération « dans un magasin utilisé par les Allemands pour conduire l’opération Meubles, probablement Lévitan [2]  ». Envoyées en Allemagne, ces photographies ont été classées et constituées en album par les services alliés chargés d’organiser l’identification et l’inventaire des biens spoliés en vue de les restituer. Elles sont actuellement déposées aux Archives fédérales de Coblence.

Quelques-unes de ces photographies avaient déjà été publiées par l’auteur dans l’ouvrage co-rédigé avec Jean-Marc Dreyfus ainsi que par Götz Aly [3] , mais cette fois-ci l’album y figure au complet. Sarah Gensburger nous les présente en suivant l’architecture réalisée selon le classement opéré par le Munich Central Collecting Point en 1948. Toutes les photographies ne présentent pas à l’évidence le même intérêt pour le lecteur, mais les commentaires, déduits d’une vraie réflexion, formulés au regard de chaque document donnent du sens à chacune d’entre elles. Les qualités d’une saine curiosité et les multiples recherches effectuées dans le but d’en savoir davantage, même si parfois les questions restent sans réponse, aboutissent à une présentation éclairante des différentes opérations de ce pillage.

Ces photographies nous donnent à voir un des aspects de la spoliation – en ce sens le titre du livre apparaît trop général – celui concernant le pillage systématique des appartements « délaissés » par leur propriétaire juif. Tout y est récupéré : les œuvres d’art certes, pianos, meubles et objets de valeur mais aussi la vaisselle et les couverts. Apparaissent ainsi empilés jouets, marmites et ampoules électriques récupérées des lampadaires usagés et autres lampes de chevet. Le linge de maison y figure également en bonne place : vêtements, chaussures, matelas, draps et traversins de qualité et certainement de valeurs inégales figurent dans les divers entrepôts constitués à cette occasion.

Ces photographies donnent ainsi chair à une réalité appréhendée jusqu’alors sous la forme de listes de biens dont on perçoit certes l’ampleur mais qui reste bien souvent anonyme et bureaucratique. L’histoire de la spoliation et des pillages apparaît-elle singulièrement modifiée ? Non, sans doute pas. Mais la connaissance et la compréhension des mécanismes mis à l’œuvre sortent renforcées à la lecture de l’album et on ne peut que souscrire à la présentation d’archives photographiques qui relatent à la manière d’un témoin une réalité perceptible mais non visible. La minutie avec laquelle Sarah Gensburger, tout en étant consciente des lacunes, précise, informe, commente et articule, sans effets inutiles, le texte à l’image est pour l’historien d’une grande utilité, qui lui permettra sans doute de présenter à la fois la méthode et les résultats aux étudiants travaillant sur la période de Vichy et de l’Occupation.

Si l’auteure donne à la dimension économique du pillage une dimension secondaire, celui-ci apparaissant davantage comme un moyen de détruire totalement « toute trace de celles et ceux qu’il s’agit d’exterminer physiquement [4]  », nous serions plutôt tenté de penser que les deux dimensions coexistent et se complètent. Et selon la fonction et la qualité des acteurs engagés, l’une de ces dimensions peut apparaître prioritaire par rapport à l’autre. Ainsi, pour l’administration française le rôle et la valeur économique du pillage sont fréquemment soulignés. Courant 1942, par exemple, la direction du Trésor du ministère des Finances s’inquiète des enlèvements de meubles et demande que soit effectuée une estimation de la valeur des biens déménagés. Le ministère de la Production industrielle, sous la signature de Jean Bichelonne, rappelle, en décembre de la même année, que l’enlèvement de mobiliers ayant appartenu à des juifs depuis Paris et Bordeaux expédiés « vers une destination inconnue » nécessite d’être évalué sur la base de « 2 000 F. le m3 » et attire l’attention « sur l’importance des opérations (…) et l’intérêt qu’il y a à intervenir d’urgence auprès des autorités d’occupation, pour assurer la défense des biens français constitués par les mobiliers juifs [5]  ». De la même manière, la distinction opérée par les services allemands entre le site Lévitan et l’immeuble Bassano semble confirmer la prise en compte de la valeur des biens notamment dans la manière de les présenter. De même, la présentation de salons joliment agencés dans le hall d’exposition de l’immeuble Lévitan (photos 77 à 80) tranche singulièrement avec l’empilement de meubles de mauvaise qualité (photo 73). Enfin, l’enlèvement des biens mobiliers présente l’avantage, pour les activistes du pillage – hormis pour les tableaux de maîtres, les pianos identifiables par un numéro ou les meubles de collection –, une fois dispersés, d’être difficilement repérables et récupérables. En ce sens, effectivement le pillage participe à sa manière de la destruction.

En revanche, nous suivons l’auteure lorsqu’elle souligne « le peu de valeur des possessions de la grande majorité des Juifs de France en 1940 [6]  », ce qui ne signifie pas toutefois l’absence d’argument économique. Il est souvent plus facile, rapide et profitable de spolier les plus démunis que de s’en prendre à des biens de grande valeur ; on peut le voir, par exemple, dans le cas de l’aryanisation économique où les procédures de liquidation qui touchent d’abord les plus pauvres sont rapidement menées, même si tous in fine sont frappés des mêmes mesures. La politique nazie est ainsi faite – et la lecture de l’album le souligne – qu’elle réussit l’exploit de réunir en un ensemble qui se veut cohérent le mythe de la richesse juive et la réalité de modes et de niveaux de vie bien souvent très modestes, voire à la limite de l’indigence.

Notes :

[1] Jean-Marc Dreyfus et Sarah Gensburger, Des camps dans Paris, Austerlitz, Lévitan, Bassano, juillet 1943-août 1944, Paris, Fayard, 2003.

[2] Sarah Gensburger, Images d’un pillage. Album de la spoliation des juifs à Paris, 1940-1944, Paris, Textuel, 2010, p. 18.

[3] Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, Flammarion, 2005.

[4] Sarah Gensburger, op. cit., p. 153.

[5] Archives nationales, F60 1548, archives de la Délégation générale en territoire occupé, vie économique, dossier « Juifs », lettre du 19 décembre 1942 de Bichelonne au CGQJ [Commissariat général aux questions juives].

[6] Ibid., p. 154.

Philippe Verheyde

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  • ISSN 1954-3670