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Comptes rendus
   

Romain Ducoulombier, Camarades ! La naissance du parti communiste en France,

Paris, Perrin, 2010, 426 p., préface de Marc Lazar.

Ouvrages | 04.02.2011 | Danielle Tartakowsky
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Cet ouvrage reprend la substance d’une thèse d’un millier de pages intitulée Régénérer le socialisme. Aux origines du communisme français (1905-1925) [1] . Le titre de la thèse, que l’éditeur a vraisemblablement jugé moins incisif, soulignait pourtant mieux que celui dont l’ouvrage est doté l’originalité de la démarche de Romain Ducoulombier. Celui-ci revient, après tant d’autres, sur les travaux fondateurs d’Annie Kriegel et sur la thèse, qu’il discute à son tour, de la « greffe » du bolchevisme sur le socialisme français. L’étude du congrès de Tours est, à tel effet, réinscrite dans la moyenne durée de l’histoire du socialisme d’avant-guerre et de sa crise, née du refus du socialisme de guerre et d’un « ressentiment anti-oligarchique » qui lui est corollaire (chapitres 2 à 4). La jeune génération qui les porte nourrit à leur encontre une volonté de « régénération », terme clef dont une multiplicité de citations vient confirmer le bien-fondé. Cette jeune génération assimile le bolchevisme victorieux à l’ascétisme révolutionnaire et au don de soi dont elle se réclame. Elle en développe et diffuse sa propre lecture et croit pouvoir prendre appui sur lui pour mener son combat à l’intérieur d’un parti qu’elle entend « régénérer ». L’attention particulière que Romain Ducoulombier porte ainsi à la motivation des acteurs et à sa dimension éthique incite à regretter qu’il n’ait pas croisé davantage ses travaux avec ceux de Jean-Louis Robert qui avançait cette même thèse en l’abordant du moins sous un angle plus anthropologique [2] . Les chapitres 6 et 7, consacrés aux années 1921-1925 montrent que les porte-parole de cette génération nouvelle, devenus cadres du parti de type nouveau auquel ils aspiraient, vont être instrumentalisés à leur tour par une Internationale communiste qui doit à ses moyens puissants de parvenir à les utiliser aux fins de transformer le parti en « parti de type nouveau » dans une acception différente, qualifié de « inquisitorial » par l’auteur qui, passé le congrès de Tours (chapitre 5), privilégie jusqu’à l’exclusive certains mécanismes de sélection et d’élimination des cadres. Il autorise du moins des développements d’un grand intérêt sur la suppression de la commission des conflits au profit d’une commission de contrôle politique sous-tendue par de nouvelles matrices du droit, en rupture avec celles que le parti socialiste avait emprunté à la république.

L’ouvrage propose donc une chronologie de l’histoire du parti communiste qui se décale sensiblement vers cet amont que fut le « parti de Jaurès » (chapitre 1) et réévalue les années 1921-1925, souvent minorées au profit de césures plus tardives, qu’il s’agisse de 1925, de 1930 ou de 1935.

L’étude repose sur une investigation minutieuse du flot d’archives nouvelles ouvertes depuis plus d’une décennie aux historiens du communisme, dont, premières en nombre, les archives de Moscou concernant le parti communiste, certaines de ses organisations de masse ou l’Internationale. La prise en compte de correspondances de guerre et de certains fonds privés permet d’approcher le vécu de la génération du feu en conférant à la première partie de l’ouvrage une dimension moins organisationnelle qu’elle ne l’est dans la seconde.

Les travaux qui participent d’une relecture de certains épisodes de l’histoire surinvestis de longue date par une abondante historiographie courent évidemment le risque de ne pas les bouleverser de fond en comble. L’ouvrage (à plus fort titre que la thèse) n’échappe pas au risque mais doit à ses sources souvent inédites d’infléchir certains éclairages et de réévaluer certains acteurs ou événements. On soulignera plus particulièrement les pages novatrices consacrées à l’intervention de Clara Zetkin au congrès de Tours, au comité pour l’adhésion à la IIIe Internationale et aux relations ambivalentes que cette dernière entretient avec lui, à l’histoire de Clarté et de l’ARAC. Nos préoccupations du moment nous ont valu d’être plus particulièrement attentive à la réflexion sur les relations entre parti et syndicat qui circule tout au long de l’ouvrage. La théorie du « parti syndical » résiste aux recompositions à l’œuvre et demeure un problème dont aucun des acteurs ne peut ignorer la force contraignante, un problème de longue durée au regard même du « parti de type nouveau » . Que la valeur de ces apports soit à la mesure des sources qui les autorisent oblige à regretter une mise en page assurément convenue mais qui, obligeant le lecteur à d’incessants va-et-vient entre le texte et des notes dont il est totalement indissociable, rend la lecture un peu pénible. 

Cet ouvrage s’inscrit à contre-courant des approches historiographiques contradictoires mais également dominantes. Il prend ses distances à l’égard des approches en termes de totalitarisme mais se situe aussi bien à mille lieues d’une histoire sociétale en assumant une histoire interne d’organisation à laquelle, il est vrai, les archives déjà évoquées ont incontestablement donné un nouveau souffle.

Notes :

[1] IEP Paris, 2007, sous la direction de Marc Lazar

[2] Jean-Louis Robert, Les ouvriers, la patrie et la Révolution : Paris 1914-1919, Besançon, Annales littéraires de l'université de Besançon, 1995. Cet aspect est plus développé dans la version dactylographiée de la thèse (université Paris I)

Danielle Tartakowsky

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  • ISSN 1954-3670