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Comptes rendus
   

Le mémorial Charles de Gaulle de Colombey-les-Deux-Églises. Incarner de Gaulle et son environnement

Musées | 20.01.2010 | Jérôme Pozzi
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En 1954, au cours d’un entretien qu’il accordait à un journaliste, le général de Gaulle aurait dit : « Voyez cette colline. C’est la plus élevée. On y édifiera une croix de Lorraine quand je serai mort et de partout on pourra la voir. » Quelques années plus tard, il aurait confié à André Malraux : « Personne n’y viendra, sauf les lapins pour faire de la Résistance ». Inaugurée par Georges Pompidou le 18 juin 1972, la croix de Lorraine, composée de blocs de granit rose de Bretagne, mesure plus de 40 mètres de haut et, depuis cette date, force est de constater qu’elle n’a pas eu que des lagomorphes comme visiteurs.

En dehors de la Boisserie, acquise par le Général en 1934 – pour le calme de son site et sa situation privilégiée à mi-chemin entre Paris et les garnisons de l’Est –, de la tombe de l’ancien chef de l’État et de la croix de Lorraine, le village haut-marnais accueille depuis peu un musée. Inauguré le 11 octobre 2008 par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, soit près de cinquante ans après que l’homme du 18 Juin a reçu Konrad Adenauer à Colombey (14 septembre 1958), le mémorial Charles de Gaulle est un édifice bâti sur trois niveaux avec une surface totale de près de 4 000 m2. Le bâtiment s’inscrit dans la colline boisée sur laquelle se dresse la croix de Lorraine et la végétation confère au mémorial son écrin de verdure d’où le visiteur peut apercevoir le parc de la demeure gaullienne et, par-delà, contempler la beauté austère des paysages de champs ouverts.

Le parcours muséal, qui se fait de haut en bas, est composé d’une succession de séquences chronologiques, dont les deux périodes distinctes sont les années 1890-1946 (2ème étage) et 1946-1970 (1er étage), avec un angle d’approche original, à savoir, l’attachement du général de Gaulle au paysage et à la terre de Colombey. En d’autres termes, l’itinéraire du « plus illustre des Français » – selon la formule de René Coty – au prisme de son environnement local. Certes, ce fil conducteur peut surprendre et susciter la controverse, car la volonté de rendre de Gaulle plus intime et, pour ainsi dire, de l’incarner, s’inscrit en droite ligne des entretiens entre l’amiral Philippe de Gaulle et Michel Tauriac, publiés sous le titre De Gaulle, mon père (Plon, 2 vol., 2003-2004), mais le résultat est à la mesure du personnage : magistral. Lecteur de Maurice Barrès, l’auteur des Déracinés, l’itinéraire de Charles de Gaulle s’enracine bel et bien dans ce paysage de grands horizons, d’où cette citation qui défile en boucle sur les murs du premier étage : « Il reflétait ce paysage et ce paysage le reflétait ».

Dès l’entrée, le visiteur est plongé dans l’espace vécu du général de Gaulle, à l’aide d’un mur d’images et d’un fond sonore. Des photos de classes prises sur les bancs du collège de l’Immaculée conception, rue de Vaugirard à Paris (1902), côtoient des soldats de plomb installés par le futur saint-cyrien sur le parquet de sa maison natale de la rue Princesse à Lille, avec la voix de son fils pour commentaire. Puis, on passe à travers une tranchée fidèlement reconstituée de la guerre 14-18, dans laquelle le bruit des obus qui explosent est omniprésent. À intervalles réguliers, on entend la lecture des lettres de l’officier de Gaulle à sa mère, comme celle du 18 novembre 1914, dans laquelle il commente la dureté des combats et souligne que : « Le vainqueur est celui qui le veut le plus énergiquement ». Ensuite, le visiteur accède à une reconstitution de la chambre d’enfants de la Boisserie, ce qui permet de mettre en avant l’image du père de famille, contrastant ainsi avec l’âpreté des combats de la Grande Guerre.

Vient ensuite l’espace consacré à la Seconde Guerre mondiale, où les images d’archives et une série de cartes mettent en avant l’avancée de l’Allemagne nazie et les conceptions dépassées de l’état-major français. Quelques lettres de Charles de Gaulle à son épouse Yvonne sont reproduites, ce qui permet de pénétrer dans les souvenirs de l’intéressé. De même, des bornes audio permettent d’écouter les témoignages de Geneviève de Gaulle et Lucien Neuwirth sur l’appel du 18 Juin. Quelques documents sont particulièrement intéressants pour les passionnés d’histoire, comme le témoignage écrit d’Élisabeth de Miribel, arrière-petite-fille du maréchal de Mac-Mahon, qui a dactylographié le texte de l’Appel au 6, Seymour Place ou encore l’extrait des Minutes du Greffe qui, le 2 août 1940, a condamné à mort le Général. Par ailleurs, l’interactivité est au cœur d’une scénographie dynamique avec, par exemple, cette mappemonde sur laquelle on peut faire apparaître les déplacements du chef de la France Libre entre 1940 et 1942. Ainsi, entre août 1940 et juillet 1941, le général de Gaulle a passé la moitié de son temps à voyager en Afrique et au Levant pour susciter des ralliements. De même, ces deux postes de radio auprès desquels le visiteur est invité à accoler une oreille attentive, afin d’écouter les messages personnels de Radio Londres, mais aussi les informations de Radio Paris. En outre, rien n’est laissé au hasard pour faire vivre au visiteur les heures de solitude et d’angoisse de la clandestinité. Le chant des partisans et des bruits de pistolet-mitrailleur entourent une série d’alcôves en tôle ondulée qui mettent en lumière les actions de la Résistance en faisant apparaître des objets symboliques : fusil mitrailleur Sten, rotative d’imprimerie, mallette radio-émettrice, faux-papiers, etc. La dernière salle du 2ème étage concerne la Libération et, notamment, la descente des Champs-Élysées le 26 août 1944. Sous un revêtement de verre, on peut apercevoir un sol pavé parsemé de brassards des Forces françaises de l’intérieur (FFI), de drapeaux tricolores et de quelques tablettes de chewing-gums lancés par des GI’s. La bande-son met en avant les cris de joie, les applaudissements et les « Vive de Gaulle » avec, de temps à autre, une Marseillaise reprise en chœur par la foule.

La visite se poursuit au 1er étage par un long mur d’affiches qui marque le passage à la traversée du désert et qui conduit vers les événements du 13 mai 1958. Toutefois, même si l’on peut visionner le discours de Strasbourg du 7 avril 1947 qui marque le lancement du Rassemblement du peuple français (RPF), on regrettera que la IVe République soit quelque peu réduite à la portion congrue, à moins de justifier cette relative absence par la parenthèse qu’elle fut dans la vie de l’homme d’État, entre son départ et son retour au pouvoir. Certes, la salle est ouverte sur une large baie vitrée, ce qui permet d’admirer les paysages qui ont bercé la solitude de l’ermite de Colombey dans son exil intérieur, mais le visiteur passe un peu vite de la création du Rassemblement aux événements du printemps 1958 et reste sur sa faim. Par ailleurs, on a tendance à perdre un peu le fil de l’homme intime qui avait été tant mis en avant pour la période antérieure à 1946. En revanche, les événements d’Algérie et l’espace consacré à la constitution de la Ve République sont pertinents et interpelleront sans doute le public lycéen et collégien. Ainsi, la plupart des « Unes » de la presse nationale de mai 1958 sont reproduites (Le Parisien, Combat, Rivarol, Le Monde, L’Aurore, etc.), ce qui permet de voir quelle fut la division des journaux face au retour au pouvoir du général de Gaulle. Quant à la Constitution, une série de panneaux sous forme de questions-réponses permet de se familiariser avec le sujet et de comprendre le mécanisme institutionnel.

Le parcours se poursuit dans une grande salle baptisée « Les années de Gaulle : le temps de la grandeur, le temps de la croissance » et agencée autour des principaux axes de la République gaullienne (l’amitié franco-allemande, l’Europe, la main tendue au tiers monde, une France indépendante, diffuser la culture, miser sur la technologie, aménager le territoire, la croissance). Il faut admettre, d’emblée, que cette salle est une très belle réussite, car l’ambiance de la société de consommation des Trente Glorieuses est parfaitement reproduite, qu’il s’agisse des couleurs utilisées ou des objets qu’on peut y trouver. Ainsi, on y voit, pêle-mêle, une jeune ménagère avec son caddy, un frigidaire, un tourne-disque, un Solex, quelques numéros de Salut les Copains et un juke-box Wurlitzer qui passe les tubes de Jacques Dutronc et Brigitte Bardot. Le visiteur est donc plongé dans l’univers sonore et lumineux des Sixties. Certes, la génération des baby boomers ne trouvera dans cette salle que la nostalgie d’une période révolue où jeunesse et prospérité allaient de pair, mais les plus jeunes y découvriront la richesse et les progrès d’une époque qu’ils ne connaissent qu’à travers les manuels scolaires. De même, ils pourront utiliser ce planisphère original intitulé « De Gaulle polyglotte » et qui permet d’écouter les discours qu’il prononça à l’étranger, à l’instar de celui de Mexico (16 mars 1964) que le Général termina par le mémorable : « Marchemos la mano en la mano ».

La visite s’achève par la période 1968-1970. L’arrivée dans un décor de rue au sol pavé fait sentir au visiteur qu’il pénètre dans l’ère des turbulences du printemps 1968. Une colonne Morris fendue en deux symbolise la division de l’opinion lors de la crise étudiante, tout comme une palissade recouverte d’affiches et de slogans hostiles au chef de l’État avec, en fond sonore, le bruit des manifestants. De la manifestation gaulliste du 30 mai 1968 à l’annonce du décès du Général – avec les messages des radios étrangères –, en passant par le référendum manqué du 27 avril 1969, les derniers mois ne sont pas oubliés, tout comme un intéressant travail sur la mémoire et la postérité de l’ancien chef de l’État.

Tout compte fait, le mémorial Charles de Gaulle offre un parcours séduisant et rythmé, une scénographie en phase avec la stature du personnage et un cheminement stimulant à travers les méandres d’une vie extraordinaire. Avec la maison natale du général de Gaulle à Lille et l’historial des Invalides, le mémorial constitue la dernière pièce d’un triptyque à vocation pédagogique, destiné à un public varié. Si Colombey-les-Deux-Églises a pu être considéré, pendant longtemps, comme un lieu de mémoire gaulliste, le mémorial devrait contribuer à en faire un lieu de savoir et de connaissance intergénérationnel.

Notes :

 

Jérôme Pozzi

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  • ISSN 1954-3670