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La Guerre sans dentelles

Expositions | 15.01.2010 | Nicolas Offenstadt
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La Guerre sans dentelles est une exposition montrée au Château de Versailles, dans la galerie des batailles, entre le 11 mai et le 7 septembre 2009. Elle s’est accompagnée d’un fort beau catalogue présenté par Laurent Gervereau et Frédéric Lacaille [1] . Le principe de l’exposition, que suit le catalogue, tient dans la confrontation entre les fameuses peintures de la galerie qui déroulent des combats emblématiques, depuis Tolbiac (v. 496) jusqu’à Wagram (1809) et des images des conflits contemporains. Il s’inscrit dans une volonté de renouveau du Musée de l’histoire de France – dont la galerie fait partie – fondé par Louis-Philippe pour situer le régime dans la longue continuité des temps monarchiques et impériaux et montrer aussi le lien du roi et du peuple, comme en témoigne la place centrale de Jeanne d’Arc au milieu de la galerie – sans compter les autres représentations de la Sainte – ou le tableau de Louis XIV en « roi prolétaire » avec sa troupe dans la prise d’assaut de Valenciennes. Les récents débats sur la place de l’histoire nationale et le projet de musée lancé par le président de la République et ses conseillers, ont redonné, en outre, une actualité aux « musées d’histoire de France », posant par là la question de leurs mutations possibles au XXIe siècle.

Une réponse donnée ici par les concepteurs de l’exposition joue à la fois de la modernisation des discours et des thèmes et du dialogue entre le passé et le contemporain. La scénographie se construit selon un mode ternaire : face à chaque tableau de la galerie est apposée une photographie de guerre, à laquelle est ajoutée dans une vitrine blanche, qui contraste avec les tableaux fortement colorés, une présentation de cette photographie dans son contexte d’origine (une publication de presse, par exemple), éventuellement avec d’autres documents. Le tableau et la photographie sont reliés soit par leur thématique d’ensemble, soit par un détail signifiant. Certains assemblages rapprochent un thème central de la photo qui apparaît comme marginal dans le tableau, par exemple, La Bataille de Fontenoy d’Horace Vernet représente deux personnages secondaires qui se donnent l’accolade, parmi bien d’autres scènes et gestes, tandis que la photo choisie pour la confrontation saisit « deux frères » s’embrassant place de l’Hôtel de ville à la Libération en 1944 et qui forme, eux, le sujet central de la photo. De même, le thème « Artillerie » met en vis-à-vis La Bataille de Zurich (1799) de François Bouchot qui représente, entre autres, un canon tout à fait second dans le plan d’ensemble, avec une photo d’usines d’armement (1916) qui aligne des milliers d’obus occupant l’essentiel du cliché. En d’autres cas, tableaux et photos dialoguent, si l’on peut dire, sur un mode plus évident, tels La Parade du vainqueur avec Charles VIII à Naples par Eloi Firmin Féron et Joffre et Foch sur les Champs-Élysées en 1919.

Dans la scénographie de l’exposition, la disproportion écrasante entre les majestueux tableaux de la galerie et les photos présentées dans une taille beaucoup plus petite empêchait, pour une part, une pleine saisie des liens, des contrastes et des oppositions comme l’auraient sans doute souhaité les concepteurs. Il n’est pas sûr non plus que le visiteur non prévenu de la galerie ait pu cerner pleinement ce qui se jouait là. Ce problème visuel disparaît dans le catalogue car les peintures et les photos sont présentées, grosso modo, dans des tailles comparables. Les dispositifs visuels dans la salle ont été plus ou moins heureux, parfois bien adaptés, ainsi lorsque la mer du tableau de la prise de Calais (1558) semblait en continuité avec celle du débarquement de Normandie, parfois plus disjoints ou abscons.

Après une présentation de la galerie et des intentions de l’exposition, le catalogue déploie donc en vis-à-vis les images accompagnées d’un double commentaire : un descriptif historique et narratif du contexte des tableaux et une analyse de ce que chaque photographie dit de la guerre en contraste avec la peinture. Ce choix n’est pas toujours d’une grande force tant les notices commentant les tableaux s’apparentent trop à des entrées de dictionnaires qui ne font que rappeler les faits connus sur chaque bataille en contraste avec des commentaires des clichés parfois bien généraux. Certains rapprochements tableaux-photos paraissent discutables dans la mesure où rien d’évident ne relie les images, ce qui rend le dispositif un peu forcé. C’est le cas, par exemple, du thème de la « magnanimité et tempérance » : d’un côté, la très célèbre photo de 1967 où l’on voit une manifestante (Jane Rose Kasmir) avec une fleur à la main devant un cordon de soldats baïonnette au canon, de l’autre, la représentation de la bataille de Marignan où François Ier ordonne de ne pas poursuivre les Suisses vaincus (Alexandre Evariste Fragonard, 1836) ; c’est le cas encore lorsque sont mis en face à face le tableau de Rocroi (1643) par Heim et une photo de réfugiés espagnols arrivant dans un camp à Perpignan en 1939… Là et ailleurs, aucune comparaison, aucune association, aucun lien ne semble d’évidence et, du coup, le spectateur se trouve face à de trop lâches interprétations qui n’aboutissent guère. Assurément, des choix plus resserrés auraient permis de donner plus de force au projet. Il n’en manque pourtant pas, car certaines mises en parallèle, comme celles des morts et des blessés, sont très évocatrices et, comme le souligne Laurent Gervereau, elles rappellent que la peinture au XIXe siècle montre volontiers les cadavres de son camp, en nombre, à la différence des photos de guerre qui les cachent parfois. Surtout, l’exposition comme le catalogue ont la vertu de redonner vie, en quelque sorte, à des tableaux qui pourraient semblés bien figés dans les grands récits de ce siècle ; les voilà, grâce à La Guerre sans dentelles, capables de nourrir de plus vastes réflexions sur les représentations du combat aujourd’hui, de stimuler un regard plus aigu sur les mises en scène de la guerre.

Notes :

[1] Laurent Gervereau avec la collaboration de Frédéric Lacaille, La Guerre sans dentelles, Paris, Versailles, Skira/Flammarion/Château de Versailles, 2009, 120 p.

Nicolas Offenstadt

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  • ISSN 1954-3670