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La vie des autres

Films | 29.05.2007 | Ulrich Pfeil
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Affiche du film "La vie des autres", © Ocean filmsDepuis quelques années, le cinéma allemand connaît un véritable essor au niveau national et international. La Chute (2004) et Sophie Scholl (2006) avaient provoqué une nouvelle discussion sur le passé national-socialiste de l’Allemagne. Das Wunder von Bern (Le miracle de Berne, 2003), qui relate la victoire inespérée de l’équipe d’Allemagne (« la Mannschaft ») à la coupe du monde de football organisée en Suisse en 1954, avait brossé le portrait de la société allemande d’après-guerre. Le film La vie des autres (Das Leben der anderen, 2006) apporte lui, après Sonnenallee (1999) et Good bye Lenin (2003), une nouvelle pierre à la mosaïque qui recompose le passé communiste de l’Allemagne (de l’Est) et des problèmes qui font suite à l’unification allemande tant au niveau sociétal que mental. Il nous plonge à nouveau dans l’histoire douloureuse de l’Allemagne et pose la question de savoir pourquoi les Allemands sont saisis par la fièvre de l’histoire. Mais l’intérêt dépasse les frontières de l’Allemagne. En 2007, La vie des autres, premier long métrage du jeune réalisateur allemand Florian Henckel von Donnersmarck, fut couronné par l’oscar du film étranger à Hollywood après avoir remporté sept Lolas en 2006 (l’équivalent allemand des Césars français) et le Prix du meilleur film européen.

Comme les longs métrages précédemment nommés, il s’agit d’un film politique qui revisite une partie de l’histoire allemande au 20ème siècle, sans tabous, en témoignant de l’état adulte de la société allemande vingt ans bientôt après la chute du mur de Berlin (1989). Cependant, par rapport à Good Bye Lenin et Sonnenallee, qui ont opté pour un regard moqueur et comique, La vie des autres marque une nouvelle étape dans le rapport des Allemands à leur passé récent. Ce film annonce le début d’un vrai travail en profondeur sur la deuxième dictature de l’Allemagne en nous montrant une inquiétante fiction entre thriller, film d’espionnage et documentaire sur la Stasi, les buts, les pratiques et les méthodes de cette police secrète mise en place en ex-Allemagne de l’Est en 1950 sur le modèle du KGB (« bouclier et épée du parti ») afin de surveiller, traquer et éliminer les opposants au régime.

Le film commence à l’université, où sont formés les futurs membres du ministère pour la Sécurité de l’État. Gerd Wiesler (Ulrich Mühe), officier instructeur flegmatique, enseigne l’art de torturer les « arrogants » traîtres présumés, ennemis du socialisme. En 1984, il se voit confier la surveillance de Georg Dreymann (Sebastian Koch), écrivain de théâtre considéré comme loyal au régime, non subversif, mais « trop poli pour être honnête », argumente le ministre de la Culture Bruno Hempf (Thomas Thiemme) : « Il cache quelque chose ! Mes tripes me le disent ! » Sans se douter que les arguments pour faire mettre Dreymann à la trappe sont douteux et qu’il s’agit d’une intrigue orchestrée par le ministre qui, amoureux de son amie l’actrice Christa Maria Sieland (Martina Gedeck), souhaite le faire disparaître. Le lieutenant supérieur (Ulrich Tukur) espère quant à lui en tirer profit pour sa carrière. Wiesler, entièrement voué à son travail de renseignement et vaillant petit soldat du pouvoir, découvre au cours de ses surveillances, le monde de l’art, de l’amour et de l’ouverture d’esprit, horizons qui lui étaient jusqu’alors inconnus. Aussi diabolique que le ministre, le scénario met en place une série d’événements soulignant la collusion entre affaires intimes et salut public, et démontrant que personne, dans ce contexte infernal, n’est au-dessus de tout soupçon.

La machine infernale est en marche, mais un grain de sable s’y est glissé. En continuant ses observations, Wiesler s’éloigne peu à peu de son devoir « socialiste » et n’intervient pas lorsque Dreyman, suite au suicide d’un de ses amis réalisateurs, Jerska, dont la carrière avait été détruite, écrit un article sur le taux de suicide anormalement élevé en RDA. Dreyman, bien qu’ayant sa propre machine à écrire, en utilise une de contrebande qui lui a été fournie par le magazine ouest-allemand Der Spiegel. Wiesler, culpabilisé d’être un voyeur et troublé par ce qu’il découvre, protège même Dreyman en rédigeant des rapports incomplets ou falsifiés.

Lorsque Christa-Maria est finalement interrogée dans les bureaux de la Stasi et dénonce son ami, Wiesler se rend dans la maison de Dreyman afin d’y retirer la machine à écrire compromettante. Dreyman est surpris de voir sa cachette vide pendant la perquisition. Christa-Maria, n’osant plus faire face à Dreymann (elle ignorait en effet que Wiesler avait déplacé la machine), s’enfuit dans la rue et se tue en se jetant sous un camion. Quoique sans preuve, le supérieur de Wiesler est persuadé que ce dernier a protégé Dreyman. Wiesler est alors rétrogradé au service du contrôle du courrier.

Plusieurs années plus tard, après la chute du mur et l’ouverture des archives de la Stasi, Dreyman, s’étonnant de découvrir qu’il avait été espionné sans l’avoir soupçonné le moins du monde, lit le dossier le concernant et est surpris de découvrir la quantité de documents et ce qui y est rapporté. Sur la dernière page, il trouve une trace d’encre rouge provenant de sa machine à écrire et comprend qu’il a été protégé par l’agent HGW XX/7. En prolongeant son récit au-delà de la chute du mur de Berlin, la boucle est bouclée et le film nous permet de prendre connaissance d’un passé qui ne passe pas. Depuis 1990, 180 kilomètres d’archives permettent à chaque citoyen de l’ex RDA d’accéder à ses dossiers personnels. De surcroît, ces archives sont une véritable mine d’or pour tout chercheur travaillant sur les dérives du pouvoir dans les dictatures communistes où la suspicion était généralisée.

Par sa rigueur formelle, La vie des autres fonctionne comme un documentaire sur le sale boulot d’un fonctionnaire d’État, dans lequel, petit à petit, s’engouffrerait un peu d’air frais, un peu de liberté, un peu de conscience humaine. La description de la lente érosion de la carapace de Gerd Wiesler est un modèle d’analyse de psychologie comportementale en mettant l’homme au centre de toutes les évolutions historiques. Il doit comprendre le chemin à emprunter et, le cas échéant, faire marche arrière. De la sorte, ce film politique et passionnant explore les zones d’ombre d’un régime terrifiant arrivé en fin de parcours. Il s’affiche comme une œuvre de mémoire avec un intérêt historique et pédagogique certain, une cicatrice enfin visible sur un corps à jamais marqué. Il ne donne certes que peu d’informations sur la vie quotidienne en Allemagne de l’Est au milieu des années 1980, mais c’est pour mieux faire ressentir l’étouffement totalitaire et les mécanismes implacables d’une dictature policière. Florian Henckel von Donnersmarck livre une radiographie impitoyable des réalités de la « démocratie populaire » allemande, en même temps qu’il pose des questions passionnantes sur le rôle de l’art ou la responsabilité individuelle.

 

Ulrich Pfeil

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  • ISSN 1954-3670