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Comptes rendus
   

Jean-Claude Caron, Annie Stora-Lamarre et Jean-Jacques Yvorel (dir.), Les Âmes mal nées. Jeunesse et délinquance urbaine en France et en Europe (XIXe-XXIe)

Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2008, 405 p.

Ouvrages | 14.12.2009 | Emmanuel Naquet
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© Presses universitaires de Franche-Comté, 2008Voici un livre au titre et à plus d’un titre suggestif, parce qu’à la fois actuel, présent, inscrit sur le temps long de l’histoire, et qui apporte également beaucoup par le croisement des regards, des disciplines et des écoles qu’il offre. Cette publication des actes du colloque international tenu à Besançon du 15 au 17 novembre 2006 aborde, en effet, une problématique que les émeutes dans les banlieues de l’année précédente ont pu révéler à l’opinion publique et aux médias – ou le contraire –, soit la délinquance juvénile, ici étudiée sur les deux derniers siècles. Pour ce sujet arborescent et ce mot polysémique, Jean-Claude Caron, Annie Stora-Lamarre et Jean-Jacques Yvorel, dont on connaît les questionnements sur la République, ont convoqué quelque vingt participants, sociologues, historiens, juristes, anthropologues, dont les écrits se répondent, se complètent, se relativisent aussi, prolongeant ainsi les débats de ces trois journées et la dynamique scientifique qui a marqué les deux dernières décennies.

Trois axes structurent un ensemble de démarches et de résultats hétérogènes. Le premier entend dessiner les figures du jeune criminel, au sens large du terme, dans un milieu urbain en mutation et en expansion, avec autant de portraits que de traits. Cela dit, l’un des points communs à ces contributions est de souligner la variabilité de statistiques dépendantes des pratiques judiciaires et policières, et dont la connaissance, le cas échéant, n’empêche pas les psychoses qui voient dans le « poulbot » un « apache » en puissance. D’où les difficultés d’appréhension et donc de catégorisation de ces mal-êtres. Par ailleurs, à observer ces photographies, il est des présences paradoxales ou plutôt surprenantes, au moins en apparence si l’on se fie aux représentations des figures de l’ordre : celle du soldat dont les rapports avec l’autorité et la morale sont parfois tendus…

Cependant, l’approche comparée permet de repérer des similitudes : les données familiales comme les phénomènes de groupe comptent beaucoup dans ces destins individuels, et l’appareil répressif lui-même obéit à un certain déterminisme – le déviant est un délinquant « condamné » par avance –, comme le montre l’exemple des vagabondes après 1945, perçues comme autant de prostituées en devenir.

La volonté de contrôle des représentants de l’État se retrouve dans la stigmatisation des « mauvaises fréquentations » – c’est le blouson noir – et, davantage encore et plus près de nous, celle des origines. Les manifestations lycéennes ou étudiantes des années 1980-2000 illustrent cette tendance à un amalgame (immigré=casseur), assimilation portée sciemment par l’extrême droite, qui cache des réalités culturelles et territoriales fort complexes, celles des cités, et oblitère l’intégration sociale et civique de ces « sauvageons » et autres « racailles ». Ce type de pointage discriminatif peut être le fait des politiques de la ville, quand elles négligent les sports de rue (roller, skate, BMX…) considérés comme des pratiques relevant d’une sous-culture marginale par rapport aux activités structurées par les associations.

Plus réduite, la deuxième partie, tout autant variée et intéressante, s’attache aux « savoirs et expertises » et, en particulier, à l’élaboration des discours savants, avec une plongée saisissante dans l’épistémologie de la sociologie, la pédopsychiatrie et la psychologie. Il reste la difficulté à saisir dans les temps et les espaces ces jeunesses plurielles, au-delà de stéréotypes que l’on retrouve chez tout un chacun, mais aussi dans le regard scientifique, et ce d’autant plus que ces cultures populaires, jeunes, immigrées, s’interpénètrent. Choisissant un autre angle de vue, certaines études de cas dépassent le cadre hexagonal et portent leur attention sur Chicago ou sur les « houligans » en URSS, tandis que des monographies se centrent sur un objet – la pensée (ou la morale ?) d’Alfred Fouillée –, autorisant des analyses décalées et novatrices. Au-delà, demeure une question toujours posée, dont la récurrence montre la plasticité des âges politiques, sociaux, juridiques, par-delà la donnée biologique : quand est-on responsable et quelle est la frontière qui délimite, sans les séparer, l’enfant de l’adulte ?

La dernière partie se penche sur les solutions institutionnelles qui apparaissent souvent comme des miroirs déformants des attentes sociales, avec un glissement général de la protection à la sanction, les politiques pénales correspondant rarement à d’authentiques réponses. Pourquoi ? Parce qu’elles privilégient souvent la répression au détriment de la médicalisation ou de la socialisation, a fortiori lorsqu’elles visent – sans jeu de mot – ces nouvelles classes dangereuses que sont les « jeunes de banlieue », tandis que certains délinquants bénéficient d’une relative impunité… L’illustration la plus forte en est le recours au bras séculier de l’armée et ses compagnies disciplinaires, les « Bat’ d’Af’ » et autres Biribi…

Cette inflation de la prise en charge punitive n’empêche pas la délinquance de perdurer dans certains quartiers avec, là encore, l’évocation d’existences, après la Seconde Guerre mondiale, marquées par l’insalubrité et la pauvreté et d’actions, en particulier de ces éducateurs qui aident au sein du quartier de la Croix-de-Pierre à Rouen, et de ceux, chargés des relégués, qui méprisent au nom d’un néo-lombrosisme. À ces approches en aval de la chaîne répressive s’ajoutent celles en amont, portant sur le tribunal pour enfants d’Angers ou sur la liberté surveillée à Saint-Étienne ; et ce, au miroir des théories pénales. Elles confirment que si la justice est l’affaire des hommes, elle est au surplus celle de la République, et l’engagement (ou le retrait) de l’État, en termes de formation professionnelle – y compris pour les surveillants –, d’aide sociale, de moyens matériels, pèse.

Certes, on peut regretter de ne pas en savoir plus sur telle dimension, tel caractère, tel lieu, tel acteur. On aurait aimé, par exemple, en apprendre davantage sur le rôle de l’école ou sur celui des médias qui participent à la construction de quelques-unes de ces représentations imaginaires relevant largement du fantasme. Mais peut-être cet angle sera-t-il choisi pour un prochain colloque, le pôle de recherche bisontin, autour duquel d’autres centres de recherche s’agrègent avec bonheur, nous offrant régulièrement des mises au point ou, mieux, des pistes de réflexion toujours stimulantes.

Notes :

 

Emmanuel Naquet

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  • ISSN 1954-3670