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Les enjeux d’une exposition de préfiguration dans le cadre d’un musée en devenir : « Trésors du quotidien ? »

au musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée

Expositions | 29.05.2007 | Emilie Girard
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De la juxtaposition des objets © Émilie Girard, MuCEM

 

Le 31 mars dernier, l’exposition « Trésors du quotidien ? Europe et Méditerranée » a ouvert ses portes au public, au Fort saint Jean à Marseille. Si le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) n’en est pas à sa première exposition marseillaise[1], cette dernière a néanmoins un parfum particulier et une ambition spécifique, donner au public le « goût du MuCEM » tel qu’il ouvrira dans son extension totale à l’horizon 2011. Car c’est bien de préfiguration qu’il s’agit. Comment exprimer, à travers une exposition susceptible de toucher un public le plus large possible, le contenu de ce musée d’un type relativement mal connu du public, celui des musées dits de civilisations ? En effet, si le projet architectural du MuCEM a déjà aujourd’hui été bien relayé[2], ses collections, son propos et son ambition restent encore malheureusement largement méconnus. « Trésors du quotidien ? » essaie donc de donner quelques éléments de réponse, disséminés à travers le parcours proposé aux visiteurs.

Du musée national des arts et traditions populaires au MuCEM

Se tourner vers le futur maintenant proche du MuCEM ne signifie pas pour autant renier le passé et les origines de l’institution. L’exposition ouvre en effet symboliquement dans un nouvel espace restauré pour l’occasion, l’espace Georges Henri Rivière, en hommage au fondateur du musée national des arts et traditions populaires, origine directe du MuCEM.

Les racines du nouveau musée sont anciennes. En 1878, le musée d’ethnographie du Trocadéro ouvre ses portes au public suite au succès reçu par la présentation d’objets « exotiques » venus des colonies et d’objets « pittoresques » des sociétés rurales françaises contemporaines lors de l’Exposition internationale. Six ans plus tard, une salle spécialement consacrée au « folklore de France » est conçue par Armand Landrin, conservateur du musée du Trocadéro, singularisant ainsi les collections françaises en sortant ces objets de la masse des objets venus des colonies. La « salle de France » présente alors essentiellement des costumes régionaux et quelques reconstitutions d’intérieurs paysans.

Mais en 1928, le musée est fermé pour cause de vétusté et ses collections ne seront exposées que 9 ans plus tard, dans le nouveau palais de Chaillot construit pour l’Exposition universelle de 1937 : deux musées sont alors créés, le musée de l’Homme, conduit par Paul Rivet, et le musée national des arts et traditions populaires (MNATP) sous la direction de Georges Henri Rivière, adjoint du premier depuis 1928, qui présente au public les collections françaises. C’est donc dans la France du Front populaire que naît le MNATP. Cependant, le nouveau musée d’ethnologie de la France, « coincé » dans les sous-sols de Chaillot est vite à l’étroit.

Le grand projet imaginé par Rivière ne verra cependant le jour qu’à la fin des années 1960, dans un bâtiment construit à la place du palmarium du bois de Boulogne par Jean Dubuisson et Raymond Jausseran. Les deux galeries d’exposition du MNATP ouvrent successivement en 1972 et 1975[3], toutes deux s’intéressant majoritairement à la France rurale, même si quelques recherches accompagnées de collectes sont consacrées au milieu urbain contemporain.

En 2001, la chute durable de la fréquentation du musée impose de repenser l’institution. Il est alors décidé, sur proposition de la direction du musée, l’élargissement de son territoire géographique et l’extension de son propos (« civilisation » et non seulement « culture populaire »). Le MuCEM s’intéressera donc aux civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, du Moyen Âge à l’époque contemporaine, en s’appuyant sur l’ensemble des sciences sociales, l’ethnologie restant la discipline centrale. Le choix de Marseille est alors une conséquence logique de la réorientation thématique du musée ouvert sur l’aire méditerranéenne.

Préfigurer…

« En 2011, le nouveau musée marseillais donnera à admirer le trésor culturel des peuples de l’espace euro-méditerranéen, pour mieux comprendre leur profonde parenté et les infinies variations qui les colorent, en chaque lieu et en chaque temps, pour conjurer grâce à une interprétation mieux informée et plus objective de la culture populaire la menace d’un “choc des civilisations” d’autant plus dangereux qu’il repose sur notre imaginaire…[4] » Telle est résumée l’ambition du musée.

« Trésors du quotidien ? » a donc été pensée comme une mise en images du projet. Il s’agit de présenter des objets représentatifs des collections, par un choix, certes subjectif, mais révélateur des interrogations que le musée veut explorer. Quand l’exposition se veut initiation au propos d’un musée de civilisation… Le choix des objets s’est donc fait parmi les collections du MNATP, les collections européennes du musée de l’Homme qui ont été déposées au MuCEM et les récentes acquisitions du musée dirigées entre autres vers les aires géographiques insuffisamment représentées dans les deux collections de référence, notamment à travers les récentes campagnes de recherche dans les différents pays de l’aire d’intérêt du musée.

L’exposition interroge la notion de « trésors ». En définitive, qu’est-ce qu’un trésor dans un musée de civilisation ? Le terme est presque immédiat si on se tourne vers le monde des musées dits de beaux-arts : anciens, beaux, précieux, rares, tels sont les trésors du Louvre, des Offices ou du Metropolitan Museum. Mais qu’en est-il des trésors du MuCEM ? Les trésors de notre quotidien ne sont-ils pas parfois aussi futiles, ratés, réconfortants ou au contraire choquants ? Le propos de l’exposition est de montrer que sont trésors les objets qui nous sont utiles ‑ qui nous servent dans notre vie professionnelle ou domestique ‑, qui distinguent ‑ c’est-à-dire qui témoignent d’un temps particulier, qui marquent la performance, le savoir-faire, qui identifient ou différencient de l’autre, qui évoquent le genre… et enfin qui transmettent ‑ une croyance, un apprentissage, une demande, un souvenir… Le visiteur se voit ainsi proposer une immersion dans des objets divers, pluriels, mais qui tous parlent d’une même chose, de l’être humain sans qui ces objets ne seraient pas.

Si la cohabitation des objets peut parfois dérouter, elle correspond à la réalité de ce qu’est le MuCEM. On peut ainsi voir à proximité d’un bouquet de saint Eloi, enseigne de maréchal ferrant, chef d’œuvre de compagnon, objet attendu dans un musée d’ethnologie de la France, des témoins de la culture hip hop, skate boards ou films montrant un concours de danse issus des enquêtes menées aujourd’hui par le musée sur le monde contemporain. Ces témoignages culturels ne sont-ils pas, chacun à leur manière, des traces de la volonté d’excellence des hommes ? Il n’en demeure pas que toutes les juxtapositions soient évidentes. Certaines peuvent même être perçues comme dérangeantes, voire choquantes. C’est le cas de deux images mises côte à côte : un portrait « traditionnel » d’arlésienne peint au 19ème siècle et une photographie contemporaine de l’artiste ukrainien Savadov, montrant dans une mise en scène saisissante des mineurs du Donbass et un danseur en tutu. La violence et la transgression exprimées dans cette œuvre contrastent avec le classicisme de la première, image attendue d’une identité régionale exprimée, traduite par le costume. Si cette juxtaposition a ouvert au sein même de l’équipe du musée des débats, elle n’en correspond pas moins à une volonté de faire sens : montrer comment l’identité classicisante ou la transgression peuvent emprunter les chemins de l’expression artistique, réconfortante ou inquiétante. Dans les deux cas, l’objet témoigne d’autre chose que de lui-même et du rapprochement naît le sens. La muséographie est langage et la juxtaposition de deux objets n’est pas fortuite. C’est ce langage par l’objet que le MuCEM veut explorer. Les trois fers à cheval présentés au début du parcours de visite, un fer de l’an 1000, un fer du 19ème siècle et un fer contemporain en polyuréthane sont un autre exemple de ce que la cohabitation d’objets peut apporter. La comparaison de ces trois objets, par leur différence de taille, de morphologie, de matériaux apporte des éléments de compréhension sur l’évolution de l’animal (du petit cheval robuste aux pattes ramassées au cheval de loisir, en passant par le puissant animal de trait), la transformation du rapport de l’homme au cheval, le changement technique…

Le patrimoine immatériel, aujourd’hui défendu par l’UNESCO, est lui aussi au cœur des préoccupations du MuCEM. L’introduction de l’exposition l’illustre parfaitement, car parmi les cinq premiers « objets » se trouve un chant de mariage en gascon, diffusé pour évoquer l’idée que le trésor peut aussi être du domaine de l’intangible, et qu’un musée de civilisation ne peut se passer de conserver ces traces immatérielles qui participent des cultures.

Si la découverte fait partie des ambitions du musée, l’interrogation est également au centre de son projet, l’exposition étant sans doute plus un moyen d’éveiller le questionnement que d’apporter des réponses toutes faites. C’est pourquoi le choix des objets de l’exposition s’est parfois porté vers des objets non consensuels[5], comme un chapeau de garde civil espagnol, symbole de la dictature et de la répression féroce dont ont été victimes les Espagnols sous le franquisme, ou la selle remise par le dey d’Alger au général de Bourmont en 1830, souvenir de la défaite et de la réédition de l’Algérie face à la France colonisatrice. Trésors de souvenir et d’histoire, non par les valeurs qu’ils représentent mais du fait qu’ils témoignent, ces objets problématiques, comme d’autres, sont signalés au public par des points d’interrogation. Faire débat, pousser à l’interrogation, ouvrir à la discussion : une partie du rôle d’un musée de civilisation.

Remettre en question, donc, des sujets qui semblent aujourd’hui acquis. La présentation de trois costumes de femmes albanaises, datant du milieu du 20ème siècle, une catholique, une musulmane et une orthodoxe, toutes trois voilées, répond à cet impératif du MuCEM. L’affaire du « foulard islamique » et les débats nourris et passionnés qu’elle a entraînés prendraient ainsi une nouvelle dimension, l’objet permettant d’avancer l’idée de relativisme culturel.

L’exposition ne serait pas complète sans le recours voulu cohérent, et non pas simplement illustratif, à l’outil multimédia. En plus des films insérés dans le parcours, témoignant du contexte d’origine de l’objet et issus des recherches menées par le musée, une salle dite « Atelier de l’ethnologue » a été conçue par les équipes du MuCEM. Cet atelier a pour but de répondre à une question : comment ces « trésors du quotidien » arrivent-ils dans nos salles d’exposition ? La collecte des objets fait partie du travail de l’ethnologue tel qu’il est conçu dans les musées dits de société. En quoi consiste alors le travail d’un chercheur au service d’une discipline finalement méconnue, l’ethnologie ? L’« atelier » propose d’évoquer le métier des ethnologues et d’introduire le visiteur à l’histoire de l’ethnologie à travers l’exemple du musée. Il fait donc la part belle à la pratique quotidienne de l’ethnologue, à ce qu’étudie ce chercheur, à ce qu’il vit sur le terrain, à la manière dont il collecte les informations, les exploite et les transmet à travers publications, films ou expositions.

Interviews d’ethnologues, diffusion de films ethnologiques, photographies, livres, enregistrements musicaux, propos recueillis par les chercheurs, outils techniques utilisés sont autant de moyens d’approcher la réalité de l’ethnologie telle qu’elle a été vécue au musée, telle qu’elle y a évolué et telle que le MuCEM la conçoit aujourd’hui. L’atelier de l’ethnologue laisse donc une place d’importance au multimédia, exploitant les moyens audiovisuels pour donner au visiteur l’envie d’aller plus loin dans la découverte de l’ethnologie et peut-être d’éveiller chez les plus jeunes le commencement d’une vocation...

Une action spécifique est en effet pensée en direction des enfants. Le projet « Mon trésor » permet à une classe de travailler à la réalisation d’une exposition sur ce thème : les enfants définissent un axe général, proposent des objets qui sont pour eux des trésors, les choisissent en discutant de la légitimité de chacun de figurer dans leur exposition, viennent au musée où une salle leur a été dédiée, réalisent l’accrochage, rédigent les cartels… C’est l’apprentissage des métiers de musée. L’enjeu est de taille : habituer le public jeune à la visite de musée et en particulier à la visite d’un musée de civilisation, à en décoder le langage, à comprendre l’Autre et sa culture, à tolérer la différence, en empruntant la voie du ludique et de la participation directe. Le futur musée consacrera une grande partie de son espace à un « village des enfants » où ceux-ci se verront proposer des activités adaptées et diversifiées.

« Trésors du quotidien ? Europe et Méditerranée » peut donc être considérée comme le programme du MuCEM de 2011. Il en annonce les ambitions, le propos, les moyens. L’exposition est un avant-goût de ce que sera ce grand musée ouvert sur le monde. L’enjeu principal est donc bien de proposer au public une idée de l’identité du MuCEM, espace d’enrichissement culturel, de savoirs, de découvertes, de débat, mais aussi de plaisir et de rencontres.

 

« Trésors du quotidien ? Europe et Méditerranée »Jusqu’au 24 septembre 2007

Fort saint Jean, Esplanade saint Jean, Môle J4
13h – 19h, tous les jours sauf le mardi

Tarifs : 3,50 Euros (2,50 Euros tarif réduit).
Renseignements : 04 96 11 63 20

Notes :

[1] Après « Parlez-moi d’Alger » ; « Aux frontières de l’héroïsme, les Acrites dans l’Europe médiévale » ; « Dessine-moi un musée » ; « Hip hop » ; « Germaine Tillion » ; « Entre ville et mer, les Pierres plates » ; « Faire la crèche en Europe ».

[2] Le MuCEM prendra donc place dans un Fort saint Jean entièrement restauré et réaménagé (par Rolland Carta), monument historique indissociable du bâtiment moderne dont l’architecture a été confiée à Rudy Ricciotti. Le centre de conservation, imaginé par Corinne Vezzoni, sera le troisième maillon de la chaîne.

[3] La galerie d’étude, composée de vitrines consacrées à des thèmes de la culture populaire française et à des processus technologiques de la société préindustrielle, développe une présentation systématique et s’adresse plus particulièrement à un public de spécialistes. La galerie culturelle, destinée au grand public, avec une présentation novatrice, évoque la culture matérielle et immatérielle de la France.

[4] Extrait du texte d’introduction de l’exposition « Trésors du quotidien ? ».

[5] La présence au sein du titre de l’exposition d’un point d’interrogation souligne cette volonté de ne pas proposer au visiteur un parcours évident et d’inviter à une réflexion sur le sens du terme « trésor ».

Emilie Girard

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  • ISSN 1954-3670