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Comptes rendus
   

Les LIP, l’imagination au pouvoir

De Christian Rouaud, mars 2007

Documentaires | 29.05.2007 | Gabrielle Costa de Beauregard
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« On fabrique, on vend, on se paie » : tels sont les principes autogestionnaires de LIP, une expérience sociale emblématique des années 70, qui ont marqué la mémoire collective.

C’est l’histoire d’une usine sur laquelle les dirigeants successifs, Fred Lip dans un premier temps puis Claude Neuschwander, voulaient marquer une empreinte modernisatrice. C’est l’histoire de travailleurs, la rencontre entre des « sages fous et des fous sages » ‑ comme dit Jean Raguénès ‑, ouvriers par conviction militante, qui, traversés par une vision syndicale du rapport au patronat (on n’a pas besoin de patron, le patron a besoin de nous), ont en commun la volonté de sauvegarder leurs emplois et leurs salaires. Enfin, c’est une histoire politique, celle des événements de 1973-1974 (premier choc pétrolier, élection présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing contre Jacques Chaban Delmas) et des choix politiques qui seront faits par le Premier ministre de l’époque, Jacques Chirac. En 1975, il fait, en accord avec le président Giscard d’Estaing, le choix de casser l’entreprise LIP, pour l’exemple.

Christian Rouaud, le réalisateur, scénarise cette histoire en faisant alterner entretiens et documents d’archives audiovisuelles.

Fred Lip, décrit comme un visionnaire et un « original », explique dans un entretien qui ouvre le film comment, à 19 ans, il voulait tout moderniser : les hommes, les machines, le rapport de l’ouvrier à la machine, le produit, le mode de management, etc.

De Claude Neuschwander, qui deviendra le patron – par militantisme ‑ de la réintégration des LIP dans l’usine, Jeannine Pierre-Émile, déléguée du personnel de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), dit qu’il voulait faire de LIP « une usine moderne avec des gens bien dans leur peau ».

L’histoire de cette usine se situe au tournant de l’industrie française, de la modernisation de l’économie industrielle où l’entreprise est au cœur de la production à l’économie post-industrielle, où la finance d’entreprise devient l’enjeu principal.

Le film quant à lui choisit de placer la personne humaine au cœur de l’histoire.

Comme le dit Charles Piaget, technicien, délégué CFDT, « l’usine c’est pas des murs, c’est avant tout des travailleurs et l’usine se trouve là où sont les travailleurs ». Il prononce ce discours après que le pouvoir ait fait évacuer les 1300 personnes de l’usine, le 15 août 1973.

Le documentaire s’attache à montrer les interactions entre les travailleurs et le lieu de travail et les influences du milieu du travail sur la vie des personnes. L’angle que nous avons retenu pour ce compte rendu est celui de la participation des femmes à la vie de l’usine et à l’histoire des LIP. Comme dit Fatima Demougeot, élue CFDT, « on était un LIP, non pas au sens d’un homme ou d’une femme mais au sens engagé ».

Elle souligne la réputation flatteuse d’une usine telle que LIP, l’importance, en terme d’image, d’y travailler. Les femmes qui sont essentiellement employées à l’horlogerie ont, dans un premier temps, peur d’arrêter le travail. Raymond Burgy, le grand organisateur de l’autogestion, rapporte les réactions très critiques des hommes aux propositions féminines. Mais il indique également que progressivement les femmes ont pris de l’assurance et que les hommes ont été successivement étonnés puis conquis. Michel Jeanningros, l’actuel archiviste de LIP (archives départementales du Doubs) raconte comment « un petit bout de femme » est arrivé à soulever les foules en meeting sous ses yeux ébahis.

Par leurs actes, les femmes ont su gagner la confiance des hommes. Mais l’action syndicale ou politique nécessite des mots. Fatima évoque sa participation aux manifestations : elle raconte avoir ressenti un besoin de respect mais aussi de vérité. Jeannine Pierre-Émile quant à elle dit qu’« il faut des arguments pour se battre ». Elle ajoute que lorsque les CRS sont arrivés pour évacuer l’usine, elle est allée mettre un jean car elle ne se voyait pas « subir un assaut de CRS » en mini-jupe ! L’humour ne manque pas dans ce film qui retrace deux années de lutte, et l’émotion est à peine voilée tant chez les hommes que chez les femmes.

Plusieurs courants d’action militante se mêlent : un des personnages principaux, Jean Raguénès, dont la vocation était de devenir prêtre éducateur, est à l’origine du Comité d’action qui réunit des personnes non syndiquées : les « fous sages ». Mais le pouvoir de l’imagination va naître de sa rencontre avec Charles Piaget[1] et Roland Vittot, militants de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) et CFDT, ouvriers et artisans de l’action syndicale chez LIP depuis les années 50.

Malgré les désaccords de fond entre la CGT et la CFDT, l’action syndicale s’organise. Ce sont les « sages fous ».

Les méthodes syndicales de résistance prônées par la CFDT (ralentissements de la cadence, arrêts de travail) ou la méthode radicale souhaitée par le Comité d’action (grève totale) cèdent bientôt la place à un imaginaire collectif qui s’exprime à travers des dessins, première manifestation du pouvoir de l’imagination. Les dessins représentent les conditions de travail, mais aussi l’inversion des rapports de force. Lorsque les salaires cessent d’être payés, femmes et hommes se retrouvent devant la question que pose Fatima Demougeot : « Où est la légalité ? Perdre son emploi ou prendre ce qui nous appartient ? » L’idée de s’emparer du stock de montres et d’organiser la vente au slogan de « On fabrique, on vend, on se paye », sans autre injection de capitaux que le travail de 1300 personnes jour et nuit, enthousiasme l’ensemble des LIP. Les doutes et les premières craintes sont rapidement balayés et comme le dit Jean Raguenès, « tout le monde au contact de cette idée l’a reconnu ». Michel Jeanningros explique qu’au-delà de la motivation des salaires, l’idée de passer d’une table de montage à une activité commerciale est très motivante pour les femmes, car « cela leur va très bien de faire le commerce ». On voit bien que les arguments n’ont pas manqué : conditions de travail, émancipation, etc. L’envers de la médaille concerne la désorganisation de la vie privée au profit d’une vie toute entière tournée vers le succès de l’autogestion de l’usine, au détriment des femmes. Celles qui participent à la lutte semblent le vivre mieux que les épouses des leaders syndicaux. Interrogées, ces dernières expliquent avoir dû assumer entièrement la vie domestique et parentale. Ne participant pas directement à la vie de l’usine, elles se sentent mises à l’écart et en éprouvent du ressentiment. Mais pour celles qui sont de la lutte, le documentaire semble montrer que la question de la vie familiale ne se pose pas : elles font participer leurs enfants aux assemblées générales ; un film d’archive montrant des enfants qui jouent et rient dans l’usine suggère que l’essentiel de la vie privée ou de la vie de famille se passe à l’usine, sans qu’elle soit véritablement organisée, contrairement à l’autogestion de l’usine. Pour Fatima Demougeot : « La vie collective s’est structurée et petit à petit, elle est devenue agréable et organisée. Mais la question des enfants ne se posait pas collectivement, la vie familiale était ailleurs ». Les tâches sont partagées allant de la cuisine, à l’entretien, au travail des commissions, en passant par les caches de montres et les transports de nuit. Jeannine participait aux transporst de montres la nuit. Elle raconte qu’elle a été plusieurs fois placée en garde à vue, mais elle n’a jamais eu peur. Divorcée, Jeannine Pierre-Émile a élevé seule ses deux enfants ; elle n’en parle pas une seule fois dans le film. Par pudeur, mais aussi par peur que l’on ne laisse plus participer les femmes, la double charge de travail n’est jamais mise en avant. On voit bien ici les signes culturels d’une période qualifiée par Jean-François Sirinelli de « vingt décisives[2] » : l’émancipation des femmes passe par leur tentative de ressembler aux hommes. De leur côté, les hommes ne parlant pas des tâches ménagères ni de l’éducation des enfants, les femmes militantes n’en parlent pas non plus. En revanche elles mentionnent tout le bien que cela leur fait : « Je me suis enrichie, ça m’a complètement changée ». Mais le rapport de force homme/femme est bien là. Fatima Demougeot raconte par exemple comment les femmes LIP qui s’exprimaient bien volontiers dans des meetings à l’extérieur de l’usine n’osaient plus parler dans les commissions. Comme si lorsque confrontées aux hommes qui leurs sont proches, elles perdent leurs moyens d’expression. Comme si l’anonymat d’une personne participant à une manifestation ou le fait de s’adresser à une foule anonyme permettait à la femme de dépasser la crainte du rapport de force homme/femme. Sur le même registre, Fatima Demougeot confirme que les femmes ont été nombreuses à participer au Comité d’action. Fatiguées et lassées d’être silencieuses sur leur condition de vie, les femmes se seraient mobilisées pour participer à une lutte plus « noble », plus courageuse, valorisée en tout cas par les hommes.

Les femmes LIP se sont regroupées et ont travaillé autour de questions telles que la représentativité, les salaires. Elles en ont rendu compte plus tard dans un livre[3]. Fatima Demougeot raconte que la question des femmes est devenue une révolution dans la révolution, une question de minorité en d’autres termes.

Les LIP ont rêvé d’une autre société. On fait le lien ici avec les mouvements politiques et sociaux qui ont conduits aux événements de mai 68.

Et si le propos de Charles Piaget « La réussite c’est de ne plus avoir de leader » se déclinait au féminin ? L’exemple d’émancipation – syndicale ‑ le plus parlant est certainement celui de Noëlle Dartevelle, déléguée CGT, qui, contre l’avis de sa confédération et en particulier celui de Claude Mercet son responsable syndical, va poursuivre dans la voie de l’unité d’action avec la CFDT et le Comité d’action. Sans cette unité, sans cette volonté féminine, l’histoire des LIP aurait été différente.

 

Notes :

[1] Charles Piaget deviendra ensuite délégué CFDT.

[2] Jean-François Sirinelli, Les Vingt Décisives. Le passé proche de notre avenir 1965-1985, Paris, Fayard, 2007.

[3] Lip au féminin, Paris, Syros, 1977.

Gabrielle Costa de Beauregard

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  • ISSN 1954-3670