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« La Nuit de Cristal »

Expositions | 19.12.2008 | Emmanuel Debono
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Affiche de l'exposition © Mémorial de la ShoahÀ l’occasion des soixante-dix ans de la Nuit de Cristal, le mémorial de la Shoah offre à voir, du 9 novembre 2008 au 22 mars 2009, une exposition d’une grande richesse documentaire. Conçue par l’équipe du mémorial sous la supervision de Rita Thalmann [1] , elle occupe les deux salles du premier étage consacré aux expositions temporaires : la première relate la montée de la persécution antijuive depuis l’accession d’Hitler au pouvoir ; la seconde traite de la Nuit de Cristal et de ses suites immédiates.

L’introduction à l’événement passe par un retour sur les cinq premières années du régime hitlérien. Les thématiques abordées – la nazification de l’Allemagne, l’ouverture des premiers camps de concentration, l’idéologie nazie, les premières mesures antijuives – mettent avec justesse l’accent sur la place centrale de l’antisémitisme dans l’idéologie nationale-socialiste. Elles donnent leur pleine mesure à la criminalité d’une propagande et d’un endoctrinement voués à l’exclusion sociale et mentale d’une catégorie de citoyens. Citons pêle-mêle : des livres d’enfants comme le tristement célèbre Giftpilz (« Le champignon vénéneux »), édité par les éditions du Stuermer en 1938 ; une sinistre affiche de l’exposition antisémite de 1937, « Der ewige Jude » (« Le Juif éternel ») ; une photographie montrant des enfants juifs victimes de mesures vexatoires dans leur classe d’école ; une autre présentant une parade antisémite dans les rues d’une ville allemande ; des recueils de chants des Jeunesses hitlériennes ; des papillons antijuifs… La réponse au nazisme présentée ensuite est celle apportée par la population israélite : réorganisation socio-économique, émigration, campagnes de boycott des marchandises allemandes à l’étranger. L’expansion territoriale du Reich, dont l’annexion des Sudètes constitue le point d’orgue, est rapidement évoquée ; elle illustre l’échec des puissances occidentales pour contrer les ambitions agressives du chancelier allemand. L’accélération de la persécution d’État en 1938, l’expulsion des Juifs du Reich (ex-Autriche, Sudètes…) et l’échec de la conférence d’Evian (juillet 1938) assurent la transition avec la deuxième salle.

Celle-ci débute avec la projection d’un bref extrait du Dictateur de Charlie Chaplin, montrant le petit barbier aux prises avec deux SA qui viennent de maculer sa vitrine [2] . On sait que, commencé en octobre, le scénario du film sera déposé le 12 novembre 1938. Le récit se poursuit par l’agression mortelle du conseiller d’ambassade allemande vom Rath, à Paris, par le réfugié juif Herschel Grynszpan. Nous sommes alors le 7 novembre 1938 ; vom Rath décède deux jours plus tard : l’événement sert de prétexte au déferlement de violences antijuives qui surgit dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, dans le Reich, et qui, comme le précise un commentaire, est tout sauf une émeute spontanée. Comme le donne à lire un des nombreux documents d’archives mis à la disposition du public sous la forme de livrets, le public allemand assiste aux scènes de désordre et de pillage « dans une muette réprobation [3]  ». C’est bien une minorité d’activistes agissant sur ordre de l’État qui est à l’œuvre et qui provoque pillages, meurtres et destructions : une centaine de victimes en Allemagne, 27 dans l’ex-Autriche, des milliers de boutiques détruites, des arrestations et des internements en camps, par milliers également. Accompagnant les exactions, des scènes d’humiliations, comme celle fixée par cette photographie : le docteur Flehinger lisant des extraits de Mein Kampf sous la contrainte de gardes SS dans la synagogue de Baden-Baden… Et ces objets cultuels de la synagogue de Schnaittach sauvés in extremis de la destruction (une Yad, un Schofar, une branche de chandelier…) qui donnent une dimension palpable au drame.

L’exposition traite aussi du sort lamentable des réfugiés et de la faillite des démocraties qui ont montré lors de la conférence d’Evian de juillet 1938 leur refus de réviser leurs politiques d’immigration en dépit de la tournure prise par les événements. La violence de la Nuit de Cristal ne change pas grand-chose. Il y a bien cette opération humanitaire qui permet l’accueil par la Grande-Bretagne de 10 000 enfants, dont la plupart ne revirent pas leurs parents, et dont une vidéo émouvante montre ici le débarquement de quelques-uns à Harwich [4] . Il y a bien ces protestations officielles des démocraties anglaises et américaines, le président Roosevelt allant jusqu’à faire rappeler, pour consultation, son ambassadeur à Berlin. Les mois suivants n’en sont pas moins marqués par l’errance de ces navires chargés de réfugiés juifs, refoulés de port en port, évoqués ici à travers l’épisode du Saint-Louis [5] . On peut de ce point de vue regretter que l’exposition ne souligne pas davantage le silence assourdissant des autorités françaises, engagées depuis Munich dans un processus de rapprochement avec l’Allemagne que viendra couronner la venue de Ribbentrop à Paris, le 6 décembre 1938 [6] . L’émotion de la population française devant la violence nazie, qui se lit dans l’ensemble de la presse française – hormis dans les journaux d’extrême droite aveuglés par leur haine antijuive –, contraste avec l’attitude des dirigeants français qui n’ont même pas estimé de leur devoir de recueillir les Juifs des Sudètes victimes de leur trahison diplomatique.

"Enfoncez les portes des Juifs", dessin réalisé par l'un des enfants du château de La Guette, France, 1939 (Mémorial de la Shoah, CDJC, Fonds La Guette).Il faut enfin mentionner la valorisation de ce fonds d’archives exceptionnel déposé au mémorial de la Shoah, provenant du Château de La Guette (Villeneuve-Saint-Denis, Seine-et-Marne) où furent accueillis cent trente enfants grâce à un comité présidé par la baronne Germaine de Rothschild [7] . On découvre des lettres où les jeunes protégés relatent les violences de la Nuit de Cristal, des dessins de boutiques attaquées, d’autres où l’imaginaire enfantin raconte la revanche des Juifs sur les Jeunesses hitlériennes… La revanche s’exprime aussi sous la forme d’un poème d’où jaillit une conviction : « Nous devons nous battre pour l’État Juif. »

Les concepteurs de l’exposition ont su utiliser au mieux les dimensions modestes des lieux sans tomber dans le piège de l’ensevelissement documentaire tendu par un tel sujet. Ils ont opéré une sélection de textes, d’images (animées ou non) et d’objets édifiants, inconnus ou peu connus, et dont l’agencement subtil, accompagné tout le long d’un récit très clair, confère toute sa valeur scientifique et pédagogique à l’exposition. Ces archives rappellent, s’il en était besoin, la richesse des collections du mémorial, ainsi que la force évocatrice dont jouit l’objet, contribuant à faire du musée un lieu d’exception [8] . Plusieurs niveaux de lecture s’offrent donc aux visiteurs. Les plus passionnés d’entre eux peuvent s’asseoir pour consulter quelques fac-similés habilement choisis : textes et décret d’application des lois de Nuremberg, actes du Comité intergouvernemental réuni à Evian en juillet 1938… Là aussi, il faut apprécier la démarche qui consiste à mettre des documents d’archives intégraux entre les mains du visiteur. Il eut en revanche été bénéfique d’en extraire certains passages afin d’en faciliter l’appréhension, comme dans ce télégramme de Heydrich envoyé dans la nuit du 9 au 10 novembre, où l’on peut lire au milieu d’une série de consignes : « les magasins et les logements juifs ne doivent être que démolis, mais non pillés », ou encore : « les étrangers, même s’ils sont juifs, ne doivent pas être molestés »…

C’est un environnement blanc qui a été retenu pour présenter une tragédie des plus noires dans le crescendo de la persécution hitlérienne d’avant-guerre. Il n’est certes pas nécessaire de forcer l’ambiance et de recourir à des effets dramatisant : la cruauté des faits se laisse saisir dans une mise en espace sobre qui laisse sa part à l’émotion. Ne négligeons toutefois pas le fait qu’un public jeune, ou moins jeune, peut avoir besoin d’une scénographie plus immersive, d’une ambiance sonore ou visuelle plus enveloppante, pour capter la portée historique et humaine de la tragédie. Cela ne constituera cependant pas un prétexte pour ne pas organiser la visite de cette très belle exposition avec ses classes.

Notes :

[1] Professeur émérite à l’université de Paris VII-Denis Diderot, elle fut notamment l’auteure, avec Emmanuel Feinermann, de La Nuit de Cristal, 9-10 novembre 1938, Paris, Robert Laffont, 1972.

[2] Il nous semble que cette séquence aurait pu être intervertie avec le récit audiovisuel d’un témoin des violences de la Nuit de Cristal présenté dans la première salle. Ce témoignage est consultable à partir du site du Mémorial [lien consulté le 16 décembre 2008].

[3] Archives du MAE, SDN 450, Lettre de Montbas (Berlin) à G. Bonnet datée du 15 novembre 1938.

[4] L’opération de sauvetage reçut le nom informel de Kindertransport.

[5] Sur cet épisode dramatique, voir Diane Afoumado, Exil impossible - L’errance des Juifs du paquebot "St-Louis", Paris, L’Harmattan, 2005.

[6] Les échanges entre le ministre français des Affaires étrangères, Georges Bonnet, et son homologue allemand, en ce qui concerne le problème des réfugiés juifs, sont connus : ils mettent en évidence les efforts français pour que l’Allemagne limite l’afflux des réfugiés dans un pays qui ne souhaite plus en accueillir.

[7] Mémorial de la Shoah, Fonds La Guette.

[8] L’exposition s’appuie principalement sur les fonds du mémorial, complétés par des photographies provenant entre autres de Yad Vashem, du Bildarchiv Preussischer Kulturbesitz, de Keystone, de l’American Joint Disctribution Committee…

Emmanuel Debono

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  • ISSN 1954-3670