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Comptes rendus
   

Jean-Yves Andrieux, L'architecture de la République. Les lieux de pouvoir dans l'espace public en France, 1792-1981,

Préface de Jean-François Sirinelli, Paris, éditions du CNDP, 2009.

Ouvrages | 02.12.2008 | Fabienne Chevallier
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© CNDPDans cet ouvrage, Jean-Yves Andrieux s'est attaché à présenter, à travers une sélection de cas d'étude, une histoire des bâtiments publics de 1792 - date des premiers projets d'architecture pour la Convention nationale - à 1981, année qui ouvre la période des Grands Travaux entrepris sous le premier septennat du président François Mitterrand. La sélection opérée est faite au sein de cinq grands programmes édilitaires, intrinsèquement attachés à l'image et à l'action de la République : les préfectures, lycées, palais de justice, hôtels de ville et écoles.

Le parti scientifique de l'auteur rompt avec des approches communément adoptées jusqu'ici en histoire de l'architecture, en liant les édifices publics et l'émergence de la modernité architecturale et urbaine. Au lieu de définir cette modernité comme un ensemble d'attributs stylistiques et doctrinaux émanant des milieux de l' architecture, l'auteur ouvre la notion en considérant qu'elle s'entend comme « l'adaptation aux évolutions politiques, sociales, culturelles, nationales et régionales du temps ». Le bâtiment public est placé au centre de la modernité car il a accompagné la construction et les mutations de l'État, non seulement dans sa dimension régalienne, mais aussi à travers la création d'une fonction collective fondamentale - l'éducation -, et enfin dans la mise en place des politiques de l'État-Providence.

La première partie de l'ouvrage, intitulée « Les voies de la tradition et le temps des rêves », va de 1792 à 1815. L'auteur ouvre cette partie par une réflexion sur les legs de l'Ancien Régime en matière d'architecture édilitaire, réflexion centrée sur la typologie de l'hôtel de ville, apparu vers le XIIsiècle, et sur celle de l'architecture judiciaire. Les caractéristiques architecturales du modèle médiéval de l'hôtel de ville - la construction dans le rempart de la ville, l'intégration d'une halle marchande dans l'édifice et le beffroi -, exprimées selon les diversités régionales, seront associées à partir des années 1840, par des théoriciens comme Eugène Viollet-le-Duc, à la nostalgie d'une « civilisation municipale ». Mais le modèle médiéval se modifie sous l'effet de l'évolution des régimes. Louis XIV souhaite uniformiser l'art d'édifier ces bâtiments, qui doivent représenter partout en France le pouvoir royal. Au XVIIIe siècle, l'inscription des hôtels de ville dans les places royales fait de ces édifices les joyaux des politiques urbaines  d' « embellissement ». L'architecture judiciaire connaît elle aussi des mutations qui aboutissent, à partir du XVIsiècle, à l'adoption de la typologie du palais judiciaire. Si ces typologies subsistent après la Révolution dans la mémoire des représentations du pouvoir, de nouvelles conceptions architecturales et urbaines directement inspirées du bouleversement révolutionnaire s'y superposent à partir de 1792. Les projets d'architecture publique d'Étienne-Louis Boullée - qui restent non réalisés - sont dotés d'une majesté toute civique, due à une austérité ornementale et à l'adoption d'une échelle démesurée, tandis que Claude-Nicolas Ledoux invite la symbolique ésotérique dans ses projets, amorçant par là un lien durable entre les thématiques républicaines et maçonniques. Dernier héritage de cette première période, les villes nouvelles conçues sous le Premier Empire - La Roche-sur-Yon (Napoléon-Vendée) et Pontivy (Napoléonville) - modèlent l'organisation urbaine sur une nouvelle vision du bâtiment public. Celle-ci intègre la construction des logements et se donne pour but de donner aux habitants un cadre de vie salubre.  

C'est pendant la deuxième période couverte par l'ouvrage - qui va de 1815 à 1880 - que se joue, d'après l'analyse serrée menée  par Jean-Yves Andrieux, l'apparition d'un phénomène fondamental, parce qu'il constitue le point d'appui des méthodes de rationalisation qui permettront au XXe siècle l'apparition de la construction industrialisée : il s'agit de la genèse des normes en architecture publique, destinées à se diffuser aussi dans les modèles de l'architecture privée. La création de l'École polytechnique pendant le Premier Empire contribue directement à ce phénomène. Dans cette institution, les professeurs renouvellent les théories de la construction. Dans son Précis des leçons d'architecture données à l'École polytechnique (1802-1805), complété par sa Partie graphique (1821), Jean-Nicolas-Louis Durand fournit des plans-types et dessine les parties élémentaires des constructions, ainsi que les techniques d' assemblage : c'est là un fait majeur dans l'histoire de l'architecture, qui annonce les théories et les pratiques diffusées au XXe siècle – à partir des années 1910 – sur la standardisation. Il se trouve que, grâce à la diffusion du Précis de Durand, des bâtiments publics affectés à une fonction collective de première nécessité - l'approvisionnement de tous - vont bénéficier (dès le Premier Empire) de ces prémices d'une standardisation constructive, en suivant des plans-types : il s'agit des marchés, des halles, des entrepôts et des abattoirs. Le plan-type se diffuse aussi pour la construction de mairies de petites dimensions, pour lesquelles Durand a aussi fourni des plans-types. Il est intéressant de relever que c'est par un renouvellement du langage de l'architecture classique que Durand a obtenu ces résultats très modernes. Certaines institutions comme le Conseil général des Bâtiments civils, créé en 1791 par la Constituante, réformé en 1812 par le comte de Montalivet, ministre de l'Intérieur, contribuent elles aussi à la création des normes de l'architecture publique, ainsi qu'à l'édiction de règles s'appliquant aux maîtres d'ouvrage. Le rôle de cette institution est en effet considérable: elle a la tutelle des constructions publiques, dont la palette s'élargit de manière notable dès la Restauration, avec notamment les hospices, les hôpitaux, les prisons et, bien sûr, les écoles. Dans cette partie, l'auteur montre aussi comment, à partir des années 1880, se produit une « républicanisation » de l'architecture collective, à laquelle contribue l'emploi du style académique diffusé par l'École des Beaux-Arts. La reconstruction de l'hôtel de ville de Paris et celle du Palais de Justice, incendiés pendant la Commune,  en sont des exemples régaliens, tandis que la vague de construction des écoles s'inscrit dans le contexte d'une politique collective fermement soudée au sentiment national. Terrain privilégié pour les architectes rationalistes, les écoles et les lycées constituent, à la veille de la Première Guerre mondiale, un musée de plein air de la modernité architecturale.

Parce qu'elle est appuyée sur une histoire de longue durée, la troisième partie, consacrée à la période qui va de 1914 à 1981, présente d'une manière très novatrice la modernité du XXe siècle. Dans de nombreux ouvrages se rapportant à cette période, l'architecture est décrite comme le creuset d'un improbable progressisme politique et social. Il faut pourtant garder présent à l'esprit le contexte général de la période, comme le rappelle fort opportunément l'auteur  en citant les travaux de l'historien américain George L. Mosse (Fallen soldiers. Reshaping the Memory of the world wars, Oxford University Press, 1990), qui a montré comment le premier conflit mondial a fait entrer les sociétés européennes dans un cycle de brutalité inouïe. Jean-Yves Andrieux, à travers le prisme de l'architecture publique, dessine sans complaisance les facettes diverses de la modernité architecturale pendant la période de l'entre-deux-guerres. Il montre d'abord, à travers les doctrines et les réalisations de la première reconstruction, que celle-ci ne connaît aucun dogme - la reconstruction de Reims en est l'exemple le plus abouti - et encourage la diversité des styles, notamment les styles régionaux. Mais ces derniers s'appuient sur une philosophie ambiguë, qui fait l'apologie des terroirs tout en exacerbant souvent le nationalisme. Dans les années vingt, une architecture publique fondée sur des programmes socialement progressistes se fait jour, à l'initiative de municipalités souvent marquées à gauche. Concentrées dans la banlieue parisienne et celle de Lyon (Villeurbanne), les réalisations marquantes sont des cinémas, des stades, des équipements culturels, sociaux et orientés vers les loisirs de masse (comme le Palais du travail de Villeurbanne), et des logements collectifs. En regard de ces œuvres voulues par des maires réformateurs, qui renouvellent le langage architectural, un bon nombre de bâtiments sont conçus par des architectes qui renouent avec le classicisme y compris en employant le béton armé apparent. Une idéologie de retour à l'ordre, pendant les années trente, leur est souvent associée. Jean-Yves Andrieux montre aussi comment le régime de Vichy a imprimé une nouvelle vision du bâtiment public, très éloignée des modèles républicains. La période consécutive à la Seconde Guerre mondiale ouvre la voie de la recherche d'une « nouvelle monumentalité moderne », à travers les chantiers de la reconstruction (Le Havre, classée en 2005 sur la liste du Patrimoine mondial), et aussi à travers les réussites et les faiblesses enregistrées dans les programmes de mairies, de palais de justice et d'architecture scolaire.

Le propos de l'auteur est illustré par des descriptions d'édifices et par de nombreuses illustrations. L'ouvrage se termine par la présentation de huit études de cas sur des bâtiments publics. Il est accompagné d'un index des noms et des lieux cités dans l'ouvrage.

Notes :

 

Fabienne Chevallier

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  • ISSN 1954-3670