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Comptes rendus
   

Dino Costantini, Mission civilisatrice : le rôle de l'histoire coloniale dans la construction de l'identité politique française,

Paris, La Découverte, collection Textes à l'appui, série Etudes colonailes, 2008.

Ouvrages | 04.12.2008 | Amaury Lorin
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© Editions La DécouvertePassée relativement inaperçue, la parution, en février dernier, de la traduction en français de l’essai de Dino Costantini, Mission civilisatrice : le rôle de l’histoire coloniale dans la construction de l’identité politique française, apporte pourtant une contribution essentielle à l’histoire contemporaine de la France, à l’articulation stratégique, encore rarement rencontrée hélas, de ses plans métropolitain et colonial, intrinsèquement liés. Le constat de cette carence d’une réflexion approfondie sur les conséquences, théoriques et pratiques, de l’engagement colonial séculaire de la France et la manière dont cette entreprise (tout sauf un incident de parcours) a contribué à façonner, profondément et durablement, l’identité politique du pays jusqu’à aujourd’hui, conduit l’auteur à réinterroger la question fondamentale (et complexe) des liens entre république, civilisation et colonisation.

La prétention à « l’universalisme républicain » représentant la quintessence de la civilisation française, l’équation posée par la pensée coloniale française entre civilisation et colonisation ne peut être comprise, selon Dino Costantini, qu’à l’aune de cette tradition spécifique : aucune théorie coloniale n’a en effet, autant que la théorie coloniale française, accentué à ce point l’idée d’une « mission » civilisatrice, d’essence quasi religieuse bien que républicaine et donc laïque. L’expression de « mission civilisatrice française », apparue pour la première fois sous la plume de Jules Ferry dans les années 1880, devient ainsi la clef de voûte de la colonisation française en Algérie, en Afrique occidentale et en Indochine à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. Ainsi définie et légitimée, la colonisation française apparaît comme un devoir juste, jusqu’à l’expression d’une « vocation coloniale française » (Albert Sarraut, Grandeur et servitude coloniales). Emprunt à la mission chrétienne de la France, « fille aînée de l’Église », l’argument de la « mission civilisatrice française », au cœur de l’idéologie impérialiste, sera ainsi largement utilisé pour justifier les politiques racialisées de la France dans son empire.

Pour dépasser l’affrontement schizophrène de deux France - celle de l’universalisme républicain et des droits humains, d’une part ; celle de la violence et de l’arbitraire colonial, d’autre part -, opposition survenue à la faveur d’une véritable « guerre des mémoires » à la fin des années 1990 dans le débat public français, Dino Costantini propose de revenir sur le rapport, ambigu selon lui, qu’ont entretenu la théorie des droits de l’homme et le pouvoir colonial, en s’appuyant notamment sur l’analyse des écrits des savants et politiciens des années 1930. L’auteur montre ainsi comment la question coloniale a influencé la construction de l’identité politique de la France de 1789 à la veille des décolonisations : le colonialisme français a régulièrement violé dans les colonies les principes démocratiques et humanistes dont il se faisait le chantre moralisateur dans sa patrie et, grâce à l’idée de cette prétendue « mission civilisatrice » (et exception) française, il a progressivement transformé ces principes en un instrument de justification de la domination, y compris la plus brutale.

Dans une première partie, Dino Costantini rappelle synthétiquement la spécificité du républicanisme français, qui naît d’une lutte contre le privilège et aboutit à l’affirmation de l’égalité de tous les êtres humains. L’auteur s’interroge, à travers la lecture de certains textes classiques et la présentation d’exemples historiques, sur le rapport contrasté entre cette tradition et la question coloniale, en suivant la voie qui conduit de la perception de la contradiction entre républicanisme et colonialisme chez un auteur comme l’Abbé Grégoire jusqu’à l’emploi, par la IIIe République, du colonialisme comme mission au service de l’universel.

Dans une deuxième partie, Dino Costantini examine les stratégies de légitimation proposées par la pensée coloniale à l’apogée de l’empire. Le colonialisme s’implique alors activement dans « l’éducation coloniale du citoyen ». Il s’agit là d’un effort de propagande inhabituel, qui trouve son expression de façon spectaculaire dans la réalisation de la grande Exposition coloniale internationale de Paris (Vincennes) en 1931. Il en découle une nouvelle conception du colonialisme, insistant sur la nécessaire « mise en valeur » du globe et dans laquelle les références à la tradition universaliste et républicaine tiennent toujours un rôle prépondérant. À partir de textes très utiles, Dino Costantini tente de reconstruire les stratégies de légitimation hégémoniques de la dernière période du colonialisme français. Cette « nouvelle » conception du colonialisme se présente comme capable de faire face à la crise du système colonial qui se profile déjà et se distingue par sa ferme accentuation du caractère moral de l’entreprise coloniale. Il s’agit de comprendre de quelle façon l’engagement colonial a pu se proposer, jusqu’au terme de l’expérience expansionniste française, comme congruent avec l’universalisme républicain, voire comme l’instrument de la réalisation de ses principes.

Enfin, la dernière partie du livre est consacrée à l’analyse de trois textes « classiques » de la réaction postcoloniale d’expression française à l’universalisme colonial européen : le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire ; le Portrait du colonisé précédé du Portrait du colonisateur d’Albert Memmi ; et Les Damnés de la Terre de Frantz Fanon. Dino Costantini s’efforce de comprendre quelle image de l’universalisme et donc quelle conception de l’identité politique française (et, par extension, européenne et occidentale) sous-tendent ces trois textes majeurs et, ainsi, de rechercher la « déformation » subie par les catégories de pensée de la tradition universaliste républicaine du fait de leur contact prolongé (et de leur complicité) avec le colonialisme. La persistance de cette rhétorique dans le débat public actuel rend précieuse la relecture de la critique postcoloniale proposée par Dino Costantini dans cette dernière partie de son ouvrage. Leur contestation de la réduction de l’humain à l’Européen constitue le point de départ incontournable pour la construction d’un universalisme finalement capable de dépasser les équivoques culturalistes. Et qui permette enfin l’indispensable décolonisation de l’imaginaire politique français, ce processus ne devant pas s’accomplir que dans les seules colonies. La force pédagogique et le mérite scientifique de l’ouvrage de Dino Costantini sont de rappeler, à juste titre, que l’histoire de la France républicaine n’est pas séparable de celle de la France coloniale.

Notes :

 

Amaury Lorin

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  • ISSN 1954-3670