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« Quand le Miroir racontait la Grande Guerre »

Expositions | 29.05.2007 | Jean-Jacques Becker
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Il fait partie des légendes de la Grande Guerre - et il n’y a rien de plus difficile à déraciner que les légendes ‑ que les populations des pays belligérants, soldats et civils, ont tenu « parce qu’ils ne savaient pas ». Il est vrai qu’ils ne savaient pas tout et qu’ils ignoraient les pertes effarantes du début du conflit et que, d’une façon générale, s’il n’était pas difficile de savoir qu’il y avait beaucoup de morts, les chiffres exacts, en particulier pour la France, n’ont pu être établis et connus vraiment, qu’après la guerre. Mais, en revanche, il n’était pas très difficile, en particulier pour les soldats du front, de connaître les horreurs de la guerre qui étaient leur lot quotidien. Pourtant, ce que savaient les soldats, l’arrière pouvait l’ignorer. Il a toujours été dit que la presse en particulier présentait une vision édulcorée du conflit. Ce n’est pas toujours faux, mais ce n’est pas non plus toujours vrai.

L’exposition « Quand le Miroir racontait la Grande Guerre » l’illustre. Conçue et réalisée par Joëlle Beurier et Philippe Buton, présentée du 8 février au 8 avril 2007 dans une superbe salle du palais du Tau, près de la cathédrale de Reims, elle est consacrée au Miroir, l’un des grands hebdomadaires illustrés et photographiques. Elle permet de suivre à travers les livraisons du périodique ce que les Français ont pu savoir de la guerre. Il est exact qu’au début du conflit, en particulier pendant les terribles premières semaines, elle ne leur a guère été montrée en photographies que sous la forme de scènes de mobilisation, ou de portraits des chefs, dont certains allaient bientôt sombrer dans l’anonymat de leur incapacité à se transformer de généraux de temps de paix à des généraux de temps de guerre… Il y a une raison à cela, c’est l’impossibilité alors pour un journal de « montrer » la guerre puisqu’il était dans l’impossibilité de la photographier. La présence de journalistes, et à plus grande raison de photographes, n’était pas admise sur le front. Il était bien trop craint que des clichés tombent aux mains de l’adversaire et le renseignent. Il fallut plusieurs années pour que le commandement accepte l’existence de « correspondants de guerre » sur le front. En outre, la photographie apparaissait comme une sorte d’amusement peu compatible avec la chose sérieuse qu’était de faire la guerre. Pour tourner la difficulté, le périodique décida de s’adresser directement aux soldats et d’organiser un concours de « photographies de guerre » doté de prix importants. Le premier prix promis, qui ne devait être délivré qu’à la fin des hostilités, était de 30 000 francs, somme considérable approchant les 100 000 €… En théorie, les soldats n’avaient pas la possibilité d’envoyer des photographies parce que le commandement, pour les raisons indiquées précédemment, leur interdisait d’avoir des appareils photographiques. Dans la pratique, un certain nombre de combattants disposaient de petits appareils photos récemment mis au point par la firme Kodak, les Vest-Pocket. D’ailleurs, dans son récit de la guerre, La main coupée, Blaise Cendrars (Paris, Gallimard, 1975) dit bien qu’il avait un appareil photo. Les soldats les utilisèrent de façon clandestine, ou plus ou moins clandestine : des officiers fermaient les yeux ou pratiquaient la même activité. Il fallut évidemment de larges tolérances pour que les clichés parviennent aux journaux. C’est cela qui permit dès l915 au Miroir de recevoir de véritables photographies de guerre.

À partir de ce moment Le Miroir ‑ qui va bientôt tirer à un million d’exemplaires ‑ allait publier des photographies de cadavres, des cadavres propulsés dans les arbres, des cadavres déchiquetés, des photographies de membres qui littéralement traînent sur le champ de bataille, de restes humains… Souvent il est seulement pris la précaution d’expliquer que ce sont des cadavres allemands, comme sur ce cliché titré « Vision de cauchemar pour les nuits du Kaiser » et montrant un squelette émergeant d’une paire de bottes. Précaution qui permettait d’éviter les foudres de la censure. En fait, dans le catalogue de l’exposition Images et violence, 1914-1918. « Quand le Miroir racontait la Grande Guerre… », Joëlle Beurier analyse pourquoi et comment la censure a souvent laissé passer les photographies de guerre. Outre le fait que la censure pouvait croire que ces photographies n’avaient pu parvenir aux journaux sans l’accord des autorités militaires, il apparaît qu’elle était à l’aise avec l’écrit mais bien peu avec l’image…

Pour faire connaître la guerre, la photographie l’emporte sur le cinéma. Même quand il fut autorisé, la lourdeur du matériel cinématographique et la difficulté de son emploi rendaient à peu près impossible de filmer de véritables scènes de guerre. Cette exposition de Reims et son catalogue, remarquablement présentés, sont donc d’une importance historique considérable. Ils viennent ajouter un élément de plus au constat que les populations n’ignoraient pas les horreurs de la guerre, que ce n’est pas par l’ignorance qu’on peut expliquer pourquoi les belligérants ont tenu jusqu’au bout, Russie mise part, mais pour d’autres raisons.

Jean-Jacques Becker

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  • ISSN 1954-3670