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Comptes rendus
   

Raffael Scheck, Une saison noire. Les massacres des tirailleurs sénégalais, mai-juin 1940,

Paris, Tallandier, 2007, 287 p.

Ouvrages | 13.05.2008 | Eric Alary
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Voici comblée une lacune surprenante de l’historiographie française concernant la Seconde Guerre mondiale. On la doit à l’universitaire américain Raffael Scheck. Au fil de quatre chapitres, ce spécialiste de l’Allemagne contemporaine livre une enquête minutieuse sur le massacre de 1 500 à 3 000 soldats noirs africains par la Wehrmacht, pendant la campagne de France, et ce à l’aide de sources françaises et allemandes.

Le livre s’ouvre sur une enquête judiciaire commencée en 1945 sur le massacre de 36 soldats originaires d’Afrique occidentale en mai-juin 1940. Très vite, faute d’éléments tangibles, les enquêteurs classent l’affaire sans suite. D’emblée, Raffael Scheck relève le peu d’intérêt de la justice à poursuivre les coupables des massacres de soldats français noirs, à la sortie de la guerre, lesquels ont sciemment violé la Convention de Genève. De même, ces soldats noirs n’ont fait l’objet d’aucune grande enquête historique approfondie. Leur mémoire est quasi inexistante dans le champ commémoratif.

Le premier chapitre recense les faits les plus éloquents de la campagne de France impliquant les soldats noirs dans les combats contre le IIIe Reich. A partir du 5 juin, pendant les combats de la Somme, les massacres allemands se multiplient contre eux. Les Allemands acceptent mal cette résistance acharnée qui est offerte par des soldats noirs. Parfois, leurs sous-officiers et officiers blancs sont assassinés avec eux, accusés de commander des « nègres ». Tantôt d’une balle dans la tête, tantôt à l’aide du coupe-coupe traditionnel des Sénégalais, les soldats noirs sont assassinés après avoir été totalement dévêtus. La poursuite des armées françaises en juin est marquée par un sinistre ensemble de tueries de tirailleurs sénégalais. Parmi d’autres exemples, l’auteur rappelle le massacre de cinquante à cent tirailleurs, le 16 juin, non loin de Chartres ; un fait contre lequel le préfet Jean Moulin s’insurgea d’ailleurs. Les officiers blancs qui les commandent sont insultés par les Allemands qui leur reprochent la sauvagerie des tirailleurs. Le 18 juin, dans un camp de prisonniers improvisé à Clamecy (Nièvre), c’est une quarantaine de soldats sénégalais qui sont sommairement massacrés. Et les exemples se multiplient (p. 35-96). Une carte de France des massacres et un tableau de sept pages tentent de décompter une grande partie des massacres.

Les deuxième et troisième chapitres permettent de décrypter finement les raisons et les facteurs contradictoires qui ont conduit certains membres de la Wehrmacht à massacrer plusieurs milliers de soldats noirs français. Convaincus de la supériorité de la race blanche, nombre d’officiers et de soldats allemands n’acceptent pas, « par principe », la présence de soldats noirs sur les champs de bataille en Europe. Les rapports d’opération mentionnent les exemples de soldats noirs embusqués qui tirent sur des soldats allemands dispersés. La perfidie, la mutilation de corps et la sauvagerie sont les accusations les plus fréquentes.

Raffael Scheck décortique les origines et l’évolution de préjugés raciaux. Trois critères semblent avoir été à l’origine des massacres. La légende tenace de « Noirs en armes », sauvages et mutilateurs, développée par les lobbies colonialistes depuis 1900, a beaucoup joué dans les décisions. Conditionnés par des années de propagande, certains officiers n’ont donc pas eu peur de donner l’ordre d’abattre des prisonniers noirs. Après tout, aucun soldat allemand ne fut poursuivi par les tribunaux nazis. Les accusations de mutilation furent largement exagérées et très majoritairement fausses. La propagande nazie a exploité de nombreux fantasmes sur la férocité supposée des Noirs au combat, considérés comme des combattants illégitimes. Ils ont été stigmatisés en « armes ». Surtout, les Allemands ne s’attendaient pas à une telle résistance des Sénégalais sur le front.

L’autre critère qui ressort est celui de la « routine » : à force de tuer des soldats noirs, sans aucune règle morale ni aucun respect des conventions internationales, une sorte d’habitude se crée. Nombre de soldats allemands avaient déjà combattu sur le front polonais et commis des exactions.

Le dernier critère est celui de la « déshumanisation » qui permet d’approuver n’importe quel massacre de soldats noirs, voire de soldats d’Afrique du Nord. Selon l’auteur, le constat est alors sans appel : la Wehrmacht a également mené une « guerre raciale » pendant la campagne de France de 1940.

Mais Raffael Scheck a relevé aussi des comportements amicaux de soldats allemands à l’égard de soldats noirs capturés, ce qui rend difficile toute généralisation hâtive.

Enfin, dans l’ultime chapitre, l’auteur montre que, depuis la Libération, la mémoire de ces soldats sénégalais a été purement et simplement occultée, sauf à noter ici ou là quelques rares sites commémoratifs. L’ouvrage offre donc des pistes de réflexion stimulantes sur les violences de guerres et le comportement de la Wehrmacht sur le front occidental en 1940.

Notes :

 

Eric Alary

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  • ISSN 1954-3670