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Comptes rendus
   

Expériences adolescentes et enfantines de la Grande Guerre, au front et à l’arrière

Ouvrages | 10.09.2019 | Emma Papadacci
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Manon Pignot, L’appel de la guerre, Des adolescents au combat, 1914-1918, Paris, Anamosa, 2019.

Manon Pignot, Yann Potin, 1914-1918, Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans, Paris, Gallimard, 2018.

Spécialiste des expériences enfantines et juvéniles de la guerre, et en particulier du premier conflit mondial, Manon Pignot est maîtresse de conférence en histoire contemporaine à l’Université de Picardie Jules-Verne. La publication de L’appel de la guerre, Des adolescents au combat, 1914-1918[1], ouvrage tiré de son habilitation à diriger les recherches, soutenue en 2018, constitue un nouveau moment marquant de sa carrière universitaire. Sept ans après la publication de sa thèse, Allons enfants de la patrie. Génération Grande Guerre[2], œuvre pionnière sur l’expérience de la Grande Guerre à travers le regard des enfants, Manon Pignot change de focale. Elle ne s’intéresse plus ici aux enfants de l’arrière mais bien aux jeunes, adolescents, partis combattre sur le front. Ces « ado-combattants », terme justement choisi par l’historienne pour rendre compte du caractère volontaire de l’engagement par comparaison avec l’« enfant-soldat », ont entre 13 et 17 ans, et n’ont donc pas l’âge légal pour s’engager mais décident malgré tout de combattre aux côtés de leurs aînés. Manon Pignot se situe ainsi dans un angle mort historiographique, ces ado-combattants de la Première Guerre mondiale n’ayant jamais été étudiés, et ce, pour plusieurs raisons : ils constituent d’abord une faible préoccupation pour leurs contemporains, qui ont tendance à minimiser le phénomène ; cet engagement est ensuite difficilement compréhensible aujourd’hui, si bien que leur histoire est laissée de côté  ; enfin, conséquence de toute entreprise illégale, ces ado-combattants sont souvent invisibles dans les sources.

En 2018, Manon Pignot a publié un autre ouvrage, coécrit avec Yann Potin, historien et archiviste particulièrement sensible aux rapports entre histoire, archives et patrimoine, intitulé 1914-1918, Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans[3]. Déjà, en 2008, Yann Potin avait dirigé Françoise Dolto. Archives de l’intime[4], un ouvrage collectif qui mettait en lumière les archives personnelles de la psychanalyste. Ce nouvel opus est tout à fait différent de L’appel de la guerre, Des adolescents au combat, 1914-1918 tant par son format que par son ambition, même si on relève bien sûr des thématiques et des sensibilités communes. Cet ouvrage, court, révèle une expérience enfantine de la guerre bien particulière, celle d’une petite fille, Françoise Marette, future Françoise Dolto, à la fois représentative d’une génération d’enfants et singulière. Françoise Marette a entre 5 et 10 ans pendant la guerre et se croit, par le biais d’une sorte de jeu familial, la fiancée de son oncle, Pierre Demmler, 30 ans et mobilisé. La mort de celui-ci, le 10 juillet 1916, la transforme alors en « veuve de guerre à sept ans ». C’est à ce deuil étonnant que Manon Pignot et Yann Potin consacrent leur ouvrage.

Dans L’appel de la guerre, Manon Pignot propose une histoire transnationale, de l’Amérique du Nord à la Russie, des adolescents et adolescentes dans la Grande Guerre, à partir de sources nombreuses et jusque-là inexploitées, tout particulièrement les mémoires et les photographies de ces ado-combattants. L’auteure se demande alors ce qui pousse à l’engagement et ce qui, « dans ces parcours singuliers (...) relève de la rupture et (…) relève de la filiation[5] ». Surtout, elle interroge le temps de l’adolescence, cet entre-deux, en se demandant ce que la guerre vient transformer dans le rapport entre les générations. La catégorie de l’adolescence existe lorsque la Grande Guerre commence et est l’objet de réflexions de la part des psychologues et des pédagogues, pourtant ces ado-combattants ont pu être considérés comme des enfants par les adultes qui minimisaient ainsi leur action. L’engagement illégal et précoce peut apparaître à de multiples points de vue comme un rite de passage. Manon Pignot choisit de mener sa réflexion en suivant un cheminement chronologique, des contextes de l’engagement (chapitre 1) jusqu’à l’après-guerre et la question de la mémoire (chapitre 6).

L’approche choisie dans 1914-1918, Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans, est ici différente, les deux auteurs étudiant l’expérience enfantine de la guerre et du deuil vécue à l’arrière dans une famille bourgeoise, à travers les archives familiales. Les deux historiens cherchent alors à revenir sur une idée reçue en démontrant que « l’expérience de guerre vécue dans l’enfance ne fut pas nécessairement ni systématiquement traumatique[6] ». En effet, la guerre entre dans la vie de Françoise Marette et lui ouvre un espace de créativité, d’imagination et de compréhension du monde alors que la vie bourgeoise lui imposait des cadres.

Dans L’appel de la guerre, l’historienne revient d’abord, dans le chapitre 1, sur la façon dont la guerre entre dans la vie des adolescents, trop jeunes pour être mobilisés mais déjà sortis de l’école primaire. Si elle analyse le contexte et le rôle qu’on leur attribue dans la société, elle laisse avant tout une place centrale à la parole de ces adolescents et adolescentes. En effet, les sources, retranscrites, également traduites, sont très présentes dans l’économie générale de l’ouvrage, permettant ainsi de donner à voir le parcours des ado-combattants, leur expérience et les mots employés pour la dire. Pour beaucoup, ces jeunes peinent à trouver leur place dans la société et dans l’effort de guerre à l’arrière, alors que l’atmosphère attise leur désir de partir vers le front.

Le deuxième chapitre revient ensuite sur les modalités concrètes de l’engagement avec toutes les stratégies de contournement de la loi, qui engendrent souvent la fugue, la falsification de l’âge, et même la transformation du nom d’où les difficultés pour l’historien actuel à suivre ces acteurs. À ce titre, les photographies présentées dans le livre et en annexe sont déterminantes pour voir ceux qui sont invisibles dans la plupart des archives. L’engagement ne peut se faire sans la participation, la connivence ou même la complicité, d’autres acteurs, masculins, qu’ils soient pères ou soldats.

L’historienne poursuit son cheminement sur les raisons de l’engagement. Celles-ci sont multiples et souvent difficilement saisissables, tant par les acteurs eux-mêmes que par les observateurs. Les causes peuvent être matérielles, économiques mais également affectives, la solitude de l’orphelin par exemple. À ces premiers éléments, s’ajoute une autre raison qui semble avoir compté davantage pour les ado-combattants : la foi patriotique, diffusée par la famille et l’école. Enfin, pour clore le chapitre, Manon Pignot développe le motif central de la soif d’aventure et de guerre qui a animé ces adolescents en pleine transition.

Le chapitre suivant, qui concerne l’arrivée au front et l’épreuve du feu, est à ce titre éclairant. Manon Pignot lit en effet l’expérience du front pour ces adolescents et adolescentes comme une forme de rite initiatique. Sous la protection physique et psychique de mentors, voire de véritables pères de substitution, ces jeunes accomplissent des épreuves, dont la plus prégnante est le baptême du feu avec toute la peur et l’épuisement qu’elle peut engendrer. Le maniement des armes et le rapport à la violence transforment définitivement ces jeunes, désormais devenus adultes.

Le chapitre 5, grâce à une attention portée à la question du genre et des assignations de genre, enrichit considérablement la réflexion. Ce chapitre met l’accent sur les rites secondaires autour de l’alcool, du tabac et du sexe, et permet également de s’arrêter sur le cas particulier des jeunes filles combattantes, surtout présentes en Russie.

Enfin, le dernier chapitre analyse d’une part, la postérité de ceux qui sont morts au front et d’autre part, les parcours de ceux qui ont survécu, souvent plus difficiles à cerner. L’auteure revient d’abord sur les figures connues des adolescents morts au champ d’honneur, comme Jean-Corentin Carré, et retrace le processus de construction mémorielle tout au long des années 1920 et 1930. Manon Pignot tente ensuite de retrouver ceux qui ont survécu à la guerre, moins visibles dans les archives, à l’exception notable de ceux qui ont fait le choix de s’engager dans une carrière militaire et que l’on retrouve lors de la Seconde Guerre mondiale.

1914-1918, Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans est un ouvrage beaucoup plus succinct, divisé en deux parties : les trente premières pages, introduites par une réflexion sur les liens entre archives et deuil, étudient l’expérience de l’enfant, sa guerre et ses deuils ; la seconde moitié, d’une soixantaine de pages, retrace et ordonne la vie de Françoise Marette pendant et après la guerre à travers ses archives, photographiées ou retranscrites. La première partie, organisée de manière chronologique, revient sur la petite enfance de Françoise Marette, son éducation bourgeoise, religieuse et conservatrice, mais également artistique et originale par bien des aspects. L’entrée en guerre est ensuite étudiée et concorde avec une « autonomie nouvelle de la pratique scripturale[7] » chez Françoise Marette qui, dans le contexte particulier de la guerre, se met à entretenir une correspondance avec nombre de membres de sa famille. Cette partie permet également de donner à voir, dans cette guerre totale, la mobilisation de tous à l’arrière, jusqu’aux enfants, imprégnés eux aussi de la culture de guerre. Dans un troisième moment, Manon Pignot revient sur l’expérience plus singulière de Françoise Marette qui, après avoir vécu les difficultés matérielles jusque-là inconnues dans les milieux bourgeois, est surtout atteinte par la perte de son oncle, parrain et fiancé fictif. L’historienne montre alors comment les enfants sont associés au deuil des adultes et, bien plus, doivent le porter également. L’album personnalisé, constitué de toutes sortes d’archives familiales relatives à la guerre, que la mère offre en 1939 à chacun de ses enfants, est à ce titre remarquable. Enfin, l’étude de la sortie de guerre et des traces laissées permet de saisir l’influence fondamentale de la guerre sur la vie de Françoise Marette, future Françoise Dolto.

Manon Pignot, dans L’appel de la guerre, donne donc une voix et une place à ces jeunes, nés entre la génération du feu et celle des orphelins, ces ado-combattants longtemps restés dans l’ombre. En ne s’attachant qu’à une minorité certes, elle étudie ceux qui ont bravé l’interdit en faisant le choix de la guerre, contribuant ainsi à enrichir encore d’éléments supplémentaires la question du consentement[8]. L’attention portée aux pratiques, aux gestes, aux mots, laissant une grande place aux écrits, est extrêmement intéressante. L’intérêt pour les photographies est une grande richesse de l’ouvrage : la juxtaposition de deux portraits du jeune Walter Williams, l’un de 1915 et l’autre de 1917, est éloquente pour comprendre l’expérience combattante et les empreintes qu’elle peut alors laisser. Ce rapport aux archives, carnets, écrits, photographies se retrouve dans 1914-1918, Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans. Ce livre est un beau livre, illustré, qui permet de voir les sources, de comprendre concrètement, matériellement l’expérience enfantine de la guerre. Dans cet ouvrage, Yann Potin et Manon Pignot exploitent une dimension ignorée de la vie de Françoise Dolto. Cet aspect de son enfance pourrait alors avoir été décisif dans sa vie, de femme et de psychanalyste, pédopsychiatre. On regrettera seulement des pistes laissées ouvertes, des points non développés en raison du format de l’ouvrage. On aurait en effet aimé en savoir davantage sur l’entrée dans la Seconde Guerre mondiale de Françoise Dolto et l’ombre portée de la Grande Guerre sur sa pratique de la psychanalyse et ses thèses sur l’enfant, simplement évoquées à la fin de l’ouvrage. De même, le pèlerinage sur le champ de bataille où l’oncle de Françoise est tombé, qui s’accompagne du recueillement devant le monument à sa mémoire et celle de ses compagnons, en août 1928, nous semblent très importants. En effet, ce voyage, relativement tardif, ne vient-il pas d’une certaine manière clore le processus du deuil de Françoise Marette, comme cela pourrait être le cas de nombreuses familles ?

Dans L’appel de la guerre, c’est en revanche la dimension transnationale et transculturelle qui est particulièrement stimulante, puisque Manon Pignot étudie dans un même mouvement les ado-combattants qu’ils soient français, allemands, russes, britanniques ou encore américains, cette réalité ayant concerné tous les pays belligérants. Cela met en évidence la similarité de leurs parcours, quelle que soit leur appartenance nationale. Les sources multiples et variées permettent de constituer un ouvrage très dense qui croise de nombreuses figures, parcours, expériences et récits d’ado-combattants. On pourrait cependant regretter l’absence de comparaisons nationales plus fines qui auraient peut-être pu permettre de dégager des différences notables entre ado-combattants de différentes nationalités, à l’instar de la spécificité de l’engagement armé des jeunes filles sur le front oriental évoqué dans l’ouvrage.

Un autre regret réside dans l’absence de distinction au sein du groupe d’ado-combattants, en particulier entre ceux qui ne vont plus à l’école et travaillent peut-être, et ceux qui avaient fait le choix de poursuivre leurs études dans le secondaire. Certes, les ado-combattants ont dépassé l’âge de la scolarité obligatoire mais certains continuent leurs études au lycée, comme Armand Vincent, cité dans l’ouvrage. Il aurait alors été intéressant de connaître la part respective de ces différents types d’adolescents et d’analyser l’effet que l’école a pu avoir sur l’engagement : le lycée a-t-il plutôt freiné les départs ou les a-t-il au contraire favorisés, en comparaison avec ceux qui n’y étaient pas et ceux qui travaillaient déjà ?

Il n’en demeure pas moins que ces deux ouvrages constituent un apport considérable à l’histoire de la Grande Guerre, dont ils montrent toute la richesse et la complexité.

Notes :

[1]Manon Pignot, L’appel de la guerre, Des adolescents au combat, 1914-1918, Paris, Anamosa, 2019.

[2] Manon Pignot, Allons enfants de la patrie. Génération Grande Guerre, Paris, Seuil, 2012.

[3]Manon Pignot, Yann Potin, 1914-1918, Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans, Paris, Gallimard, 2018.

[4]Yann Potin (dir.), Françoise Dolto. Archives de l’intime, Paris, Gallimard, 2008.

[5]Manon Pignot, L’appel de la guerre, Des adolescents au combat, 1914-1918, ibid., p. 18.

[6] Manon Pignot, Yann Potin, 1914-1918, Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans, ibid., p. 17.

[7]Manon Pignot, Yann Potin, 1914-1918, Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans, ibid., p. 20.

[8] Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, « Violence et consentement : la "culture de guerre" du premier conflit mondial », dans Jean-Pierre Rioux, Jean-François Sirinelli (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1996, p. 251-271 et Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18, Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000.

Emma Papadacci

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  • ISSN 1954-3670