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Comptes rendus
   

Olivier Zajec, Nicholas John Spykman. L’invention de la géopolitique américaine,

Paris, Presses universitaires Paris-Sorbonne, 2016, 601 p.

Ouvrages | 11.01.2017 | Sébastien-Yves Laurent
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Presses universitaires Paris-SorbonneSpykman, universitaire organique de la « national security » et du containment de guerre froide ? C’est à cette image que l’universitaire étatsunien disparu en 1943, relativement jeune, est souvent réduit. Avec la notion de « Rimland », cet espace périphérique de l’Eurasie centré sur la Russie (le « Heartland » de Mackinder), le professeur de Yale aurait formulé avec un grand talent d’anticipation, le concept phare de la guerre froide. Ce faisant, il aurait été le premier géopoliticien des États-Unis, désormais convaincus de leur responsabilité mondiale.

L’ouvrage volumineux et considérable que lui consacre Olivier Zajec, historien et politiste, actuellement (2016) maître de conférences en science politique à l’université Lyon III, est issu d’une thèse d’histoire contemporaine soutenue à Paris-Sorbonne en juin 2013. Sous l’apparence d’une biographie intellectuelle, Olivier Zajec revient en détail sur un auteur dont l’œuvre a été simplifiée, pour ne pas dire caricaturée, tant en Europe qu’aux États-Unis. L’auteur fait montre d’un grand talent d’historien, de biographe et d’analyste en s’appuyant sur d’abondantes archives relatives à la carrière professionnelle et d’archives personnelles relatives à Nicholas John Spykman (1893-1943), certaines encore entre des mains privées. Olivier Zajec est un méticuleux biographe, mais ce n’est pas seulement pour cette raison que son ouvrage est d’un grand apport. La qualité principale de l’ouvrage est de permettre d’aborder la question de l’attitude des États-Unis face au monde pendant près d’un quart de siècle, depuis le rejet du traité de Versailles par le Congrès jusqu’à la mort de Spykman, après l’entrée du pays dans la Deuxième Guerre mondiale. Tout œuvre biographique est un travail de re-découverte. Dans le cas de Nicholas Spykman, il s’agit plutôt d’une découverte, tant la mort précoce du personnage et l’œuvre atypique qu’il a produite l’ont condamné à une lecture partielle et partiale. Il faut ajouter que ses deux principaux ouvrages, America’s Strategy in World Politics. The United States and the Balance of Power et The Geography of the Peace ont été publiés un an avant sa mort (en 1942) et dans l’année qui a suivi celle de son décès… Quelques années après sa mort, le changement de contexte stratégique – la guerre froide – n’a pas favorisé la réception d’ouvrages écrits et pensés pendant la Deuxième Guerre mondiale. Spykman, internationaliste libéral devenu rapidement réaliste (d’où le sous-titre choisi par l’auteur, Aux origines paradoxales de la théorie réaliste des relations internationales), a ainsi réfléchi dans un contexte où les États-Unis isolationnistes ont été malgré eux impliqués dans un conflit de nature mondiale. Son œuvre a donc été l’objet de multiples lectures, critiques et appropriations auxquelles il n’a pas pu répondre.

Olivier Zajec prend le soin de montrer que l’œuvre aux conclusions scandaleuses pour un monde académique encore fortement marqué par une gangue soit internationaliste, soit isolationniste, n’est peut-être pas seule en cause dans la réception négative dont il a été l’objet. Dans un milieu compassé et assez conservateur, sa personnalité a détonné nous dit le biographe : conscient de sa valeur et de son apport original, il n’hésitait pas à ironiser pour railler les approches classiques de ses collègues. Naturalisé tardivement (1928), ce Hollandais polyglotte et voyageur (Asie, Moyen-Orient) fut un temps journaliste et agent de renseignement lors de son séjour en Indonésie (1917-1920) pour la Couronne hollandaise. C’est à 23 ans qu’il est arrivé à Berkeley où il a commencé à enseigner la sociologie avant de soutenir rapidement (1923) une thèse de doctorat sur Georg Simmel sous la direction de Frederick Teggart. Deux ans plus tard, il fut recruté à Yale comme assistant professor de sociologie. Dès lors, il n’a eu de cesse que de travailler sur les relations internationales. L’année de sa naturalisation, il est nommé professeur et il se mue alors en véritable entrepreneur universitaire, gagne le soutien – et les fonds – de la fondation Rockfeller en vue de créer un département de « relations internationales » au sein de l’Université. Il y parvient en 1934, obtenant en outre la création d’une école doctorale et d’un centre de recherches, le Yale Institute of International Studies (YIIS). C’est ainsi grâce à Spykman que, pour la première fois, une université aux États-Unis se dote d’un département de « relations internationales ». Il est également à l’origine d’une évolution intellectuelle importante, encore d’actualité dans l’anglosphère, par laquelle l’objet – les relations internationales – devient discipline (masquant le fait que cela demeure un objet étudié principalement sinon exclusivement par la science politique). Le soutien de la fondation Rockfeller avait été acquis en partie par l’entregent et les soutiens de Spykman, mais aussi parce que l’YIIS devait jouer le rôle de think tank auprès du gouvernement américain. C’est donc aussi à l’aune de cette dimension que l’on doit apprécier les deux ouvrages phares de 1942 et 1944. Revendiqué par Spykman comme une étude « géo-politique », l’ouvrage America’s Strategy in World Politics. The United States and the Balance of Power, succès de librairie (16 000 exemplaires vendus), est perçu à sa sortie comme un ouvrage cynique, fortement inspiré par l’approche géopolitique allemande. Il s’en distinguait pourtant fortement, défendant le rôle important de la géographie sans en faire pour autant un déterminisme étroit et faisant affleurer des concepts sociologiques simmeliens. Olivier Zajec conduit dans sa biographie une lecture très détaillée de l’ouvrage : il en ressort que si Spykman assume des positions réalistes, critique clairement l’isolationnisme, promeut la politique de puissance, l’ouvrage n’est aucunement assimilable à un écrit « fasciste » ou « nihiliste » comme cela lui fut reproché en 1942 et 1944.

Olivier Zajec a su dépasser talentueusement l’exercice biographique pour conduire parallèlement une passionnante étude sur une œuvre abondamment citée depuis, mais en fait rarement lue et tout aussi peu analysée en profondeur. L’auteur démontre trois éléments de grande importance pour qui s’intéresse à l’histoire intellectuelle des États-Unis ou aux théories des relations internationales.

Spykman est passé à la postérité pour un « géopoliticien » étatsunien. Dans une longue réflexion sur la genèse intellectuelle de Spykman, Olivier Zajec montre que deux hommes ont eu une influence décisive : le sociologue allemand iconoclaste Georg Simmel (1858-1918) auquel Spykman a consacré sa thèse de doctorat ; son directeur de thèse, Frederick Teggart, personnage également original qui a initié Spykman à ce que l’on n’appelait pas (encore) la géo-histoire. De Teggart, Spykman a retenu le rôle majeur de la géographie dont il a été un praticien en quelque sorte, tant il a par ailleurs abondamment pratiqué le voyage d'études, avant comme pendant sa carrière universitaire. Olivier Zajec parvient à montrer que chez Spykman l’approche sociologique l’emporte par rapport à l’intérêt pour la géographie, mais surtout que l’un des tout premiers « internationalistes » des États-Unis n’a jamais renié l’approche sociologique simmelienne qui est présente depuis ses écrits des années 1930 jusqu’aux productions datant de la guerre.

Par ailleurs, Olivier Zajec mène une passionnante discussion pour savoir qui a écrit The Geography of the Peace, paru après la mort de Spykman. Il est le premier à soulever la question. Car cet ouvrage, ayant l’apparence d’une « plaquette de think tank » selon Olivier Zajec (p. 390), illustré d’une cinquantaine de cartes, fait rare à l’époque, pose en effet question. L’auteur montre clairement, au terme d’une analyse serrée, que l’entourage proche de Spykman (Frederick S. Dunn et Helen Nicholl) a composé et mis en forme un assemblage épars de textes de Spykman pour se conformer clairement à l’agenda de l’époque, en l’occurrence celui de l’Université de Yale dans ses relations avec le gouvernement. « Le Directeur du YIIS [Dunn] ambitionnait d’orienter l’institut pour en faire l’interlocuteur scientifique privilégié du Département d’État et des centres de prospective et de doctrine du Pentagone […] » (p. 430) et les fragments de textes de Spykman habilement agencés ont permis de remplir ce but. Il semble ainsi que la volonté de Dunn dans la promotion du think tank qu’a été l’YIIS est allée bien au-delà du projet primitif de Spykman.

Enfin est-ce que l’expression de « Spykinder » (p. 413) a un sens ? La question est posée dans la mesure où l’on a fait et fait encore de Spykman le continuateur du britannique Mackinder (1904). Là encore, Olivier Zajec répond clairement : il n’y a pas trace chez Spykman d’un quelconque déterminisme géographique, et du manichéisme de l’opposition terre-mer, ce qui l’éloigne nettement de Mackinder.

On saura gré à Olivier Zajec d’avoir entrepris une recherche approfondie sur un personnage aussi classique que très sommairement connu. Au-delà de la vie d’un universitaire et d’un producteur d’idées nouvelles, cet ouvrage est aussi une invitation au renouvellement des « Relations internationales » (RI) par l’emploi d’une discipline aussi indispensable que la sociologie pour un traitement « macro », par la prise en compte des facteurs géographiques et par des mises en perspectives diachroniques…, en somme, une critique assez nette d’un objet disciplinaire abordé souvent exclusivement sous l’angle de la pensée politique ou de la théorie.

Sébastien-Yves Laurent

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  • ISSN 1954-3670